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Le
double discours en politique Mensonge, paradoxe et discordance
Claude
Kessler (2026)
Les
Français ont à gérer un enchevêtrement de doubles discours. Quel
en est l'impact psychologique ? En annexe, une réflexion sur le
mythe de la démocratie française (p.27).
Le
maître dit à son esclave : "Tu es mon égal." L'esclave
s'en va rassuré et heureux de se savoir l'égal de son maître.
Cette
fable de la servitude moderne condense à elle seule toute la
perversion des sociétés humaines actuelles. Le maître n'a même
plus besoin de brandir le fouet ni de légitimer l'inégalité par la
force brute, il lui suffit d'un tour de passe-passe symbolique, d'une
déclaration d'égalité formelle, pour enchaîner l'esclave de
manière infiniment plus efficace que le fouet. Affirmer à l'esclave
"tu es mon égal" est un coup de maître. Il efface d'un
mot la réalité de l'exploitation, de la domination et de
l'asymétrie des conditions. Il extorque à l'esclave sa
reconnaissance et sa gratitude. L'esclave s'en va heureux,
c'est-à-dire consentant, comblé par cette fausse monnaie symbolique
qui ne coûte rien au maître mais qui achète la paix sociale. Il
piège l'esclave dans la culpabilité : si tu es l'égal du maître
en droit, alors ton statut d'exploité, ton épuisement et ta misère
ne relèvent plus de moi, mais de ton propre échec. C'est là
exactement la structure de la promesse républicaine : un hochet
symbolique tendu au peuple pour qu'il oublie qu'il sert de
marchepied. Pourquoi se révolter contre un maître qui vous proclame
son frère ? La plus grande astuce du pouvoir contemporain n'est pas
de dire "tu es inférieur", c'est de dire "nous sommes
égaux" tout en veillant à ce que rien ne change.
Cela
est vrai jusqu'au jour où le peuple se révolte. Alors les masques
tombent. Et là, la violence de la répression militaro-policière
repousse le peuple souverain dans sa niche.
1)
Discours paradoxal et réalité discordante
Ce
30 septembre 2026, après avoir vu des images des violences
policières contre les lycéens manifestant dans la rue et demandant
des conditions d'études acceptables, tant du point de vue des locaux
que du nombre d'enseignants, dans une France qui semble avoir fait de
la destruction du service public un projet national, on a pu voir et
entendre à la télévision un ministre dire que les jeunes se
faisaient eux-mêmes leurs blessures. Il est vrai que les
informations télévisées parlaient d'un adolescent qui aurait eu un
doigt arraché par un mortier. Quand on approfondit la question des
violences, on apprend que la majorité des manifestations se sont
déroulées dans le calme, mais aussi que, dans plusieurs lieux, les
interventions de la police ont donné lieu à des violences et que
des lycéens ont été blessés. Depuis nous savons qu'un jeune a
perdu un oeil par un tir de LBD et qu'un autre a eu une main
explosée.
Or
le droit de manifester est un droit reconnu par la Constitution. Le
réprimer avec violence est une réalité discordante qui a toujours
été rationalisée sans scrupule. On se souvient à ce propos de la
répression militarisée de la grève et des manifestations des
mineurs en 1948. Il a suffi pour cela que le gouvernement déclare le
mouvement de protestation insurrectionnel pour se livrer à une
débauche de violence.
Les
images filmées accessibles ne peuvent que faire penser à la
répression du mouvement des Gilets jaunes : une brutalité
inimaginable contre des jeunes manifestant demandant à pouvoir
étudier dans la "dignité". Ces images ne sont pas
truquées et disent le contraire des affirmations du ministre à la
télévision. Mais pourquoi ce malaise de l'interlocuteur face à des
discours contradictoires ? Le besoin de savoir ? Le besoin de
vérité ? Le besoin de cohérence ? Les faits, on peut les
imaginer selon le modèle habituel : parmi des manifestants
pacifiques, quelques rebelles et des "casseurs" surajoutés,
avec en face une répression policière démesurée.
Reste
à savoir pourquoi les mensonges de ceux qui nous gouvernent sont
plus insupportables que d’autres. Dans l’imaginaire collectif,
ils incarnent la Loi, le Grand Autre, et une autorité qui ment,
c’est comme si Dieu mentait. Un repère essentiel est alors perdu,
et le citoyen se retrouve comme un enfant orphelin : abandonné à
lui-même, sans boussole. Il n’y a plus de pierres semées qui
indiquent le chemin au Petit Poucet. Cela peut expliquer qu’il soit
parfois plus facile de croire le mensonge. L’autre attitude, c’est
que le sujet, renvoyé à lui-même, construise sa propre vérité,
c’est-à-dire qu’il assume la responsabilité de son rapport au
vrai en l’absence d’une garantie venant de l’Autre. Ce qui le
met face à une solitude irrémédiable.
Le
malaise face à des discours contraires est comparable à celui qu’on
éprouverait face à deux boussoles indiquant deux pôles Nord
différents. On est perdu, désorienté. Mais plus que "où est
la vérité ?", la question devient : "qui dit la vérité
?" Et le malaise est alors celui de se sentir instrumentalisé,
avec la crainte de se laisser prendre au piège d’un pervers
voulant induire son interlocuteur en erreur. C’est l’angoisse
face au désir de l’Autre, menaçant de faire du sujet son objet de
jouissance.
Le
discours politique vise le pouvoir et non la vérité. Et quand
quelqu’un qui ne cesse de prouver qu’il est un menteur dit parler
vrai, on peut légitimement parler de double discours pour celui qui
le reçoit, car le récepteur y est le lieu de rencontre de deux
messages contradictoires. Le malaise face à quelqu’un qui dit le
contraire de ce qu’il fait, ou ici le cautionne, et ce en toute
connaissance de cause, c’est le malaise face au pervers de celui
qui ne l’est pas.
On
peut considérer le discours discordant comme une variété de double
discours dans la mesure où la réalité vécue qui parle au sujet et
le récit républicain renvoient à une même autorité qui est
l'État, c'est-à-dire le pouvoir politique. Un double discours
apparaît lorsqu'une même instance adresse au sujet deux messages
incompatibles concernant une même réalité, l'un pouvant être
verbal et l'autre comportemental ou factuel. Le discours discordant
est alors un cas particulier où l'un des deux messages n'est pas un
énoncé, mais la réalité vécue par le sujet du fait de l'action
de cette même instance. Cette définition a un avantage : elle évite
de qualifier de "double discours" toute contradiction
sociale. Il faut trois conditions pour qu'il y ait double discours :
une même instance, un même destinataire et deux messages
incompatibles portant sur une même réalité.
La
Constitution de la Ve République, qui ne se contente pas d'organiser
les pouvoirs publics mais porte également un récit de la
République, est le lieu de contradictions faisant autant de doubles
discours. Elle parle d'une République fondée sur la souveraineté
du peuple, la démocratie, la liberté, l'égalité et, plus
largement, sur l'idée que les institutions procèdent du peuple et
agissent en son nom. Mais lorsqu'on confronte les différentes
affirmations qui composent ce récit, nombreuses sont celles qui font
apparaître des contradictions internes.
La
première concerne la souveraineté populaire. L'article 3 affirme
que "la souveraineté nationale appartient au peuple qui
l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum".
Le peuple est donc présenté comme le titulaire de la souveraineté.
Mais l'article 27 précise que "tout mandat impératif est nul".
Le peuple exerce ainsi sa souveraineté par des représentants
auxquels il ne peut pas juridiquement donner d'instructions
contraignantes. Le paradoxe est manifeste : le souverain est déclaré
source du pouvoir, mais ceux qui exercent ce pouvoir en son nom ne
sont pas juridiquement soumis à sa volonté particulière. La
Constitution résout juridiquement cette difficulté par la théorie
de la représentation nationale qui efface le peuple au profit de la
nation.
Une
seconde contradiction apparaît dans la définition du rôle
présidentiel. L'article 5 présente le Président de la République
comme celui qui "assure, par son arbitrage, le fonctionnement
régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l'État".
Le terme d'"arbitrage" suggère une position de tiers,
chargé de veiller au fonctionnement du système plutôt que d'en
être lui-même l'un des acteurs déterminants. Pourtant, la
Constitution lui attribue des pouvoirs qui dépassent largement une
fonction de simple arbitrage : il nomme le Premier ministre, peut
dissoudre l'Assemblée nationale, préside le Conseil des ministres
et dispose, dans les conditions de l'article 16, de pouvoirs
exceptionnels. Le même texte présente donc le Président comme
arbitre tout en faisant de lui un détenteur direct du pouvoir
politique. Là, c'est carrément la fonction qui est bicéphale.
Imaginons un match de football avec un arbitre qui serait aussi
joueur dans une des équipes.
Une
contradiction analogue apparaît dans la définition du Gouvernement.
L'article 20 dispose que "le Gouvernement détermine et conduit
la politique de la Nation", mais ajoute immédiatement qu'il
"est responsable devant le Parlement". Le Gouvernement est
donc présenté à la fois comme l'organe qui conduit la politique
nationale et comme un organe politiquement dépendant du Parlement.
Cette dualité appartient à la logique du régime parlementaire :
gouverner implique ici d'assumer une responsabilité devant une
assemblée susceptible de mettre fin au Gouvernement. Il n'en demeure
pas moins que le récit institutionnel juxtapose deux représentations
différentes du pouvoir : celle d'un Gouvernement qui gouverne et
celle d'un Gouvernement dont la survie dépend d'une autre
institution.
Le
rapport entre le Parlement et le Gouvernement fait apparaître une
autre discordance. L'article 24 affirme que "le Parlement vote
la loi" et "contrôle l'action du Gouvernement". Cette
formulation semble placer le Parlement au centre de la fonction
législative et du contrôle politique. Pourtant, la Constitution
confère au Gouvernement des moyens importants d'intervenir dans le
processus législatif. L'article 38 lui permet, après habilitation
du Parlement, de prendre des ordonnances dans des matières relevant
normalement du domaine de la loi. L'article 49 lui permet également,
dans les conditions qu'il fixe, d'engager sa responsabilité sur un
texte. Le Parlement demeure juridiquement le législateur, mais le
Gouvernement dispose de moyens constitutionnels qui lui permettent de
peser directement sur l'exercice de cette fonction. Le discours de la
souveraineté parlementaire et celui de la maîtrise gouvernementale
de la procédure législative coexistent ainsi dans le même texte.
L'article
16 fournit enfin un paradoxe particulièrement révélateur. Les
pouvoirs exceptionnels du Président sont justifiés par la nécessité
de rétablir le fonctionnement des institutions : les mesures prises
doivent être inspirées par "la volonté d'assurer aux pouvoirs
publics constitutionnels [...] les moyens d'accomplir leur mission".
Pour préserver le fonctionnement constitutionnel, la Constitution
prévoit donc la possibilité d'une concentration exceptionnelle du
pouvoir entre les mains du Président. Le fonctionnement normal des
institutions peut ainsi être suspendu ou profondément modifié au
nom du rétablissement de leur fonctionnement normal. Il s'agit moins
d'une contradiction logique que d'un paradoxe constitutif : l'ordre
constitutionnel prévoit lui-même le recours temporaire à une
situation qui s'écarte de son fonctionnement ordinaire pour assurer
sa propre sauvegarde.
Et
pour s'en tenir là. Il y a aussi une contradiction entre
l’affirmation selon laquelle le Parlement vote la loi et le fait
que, pour une part importante de la législation, il donne une forme
de loi française à des directives européennes proposées par la
Commission européenne. La Commission dispose en effet du droit
d’initiative législative au niveau de l’Union, tandis que les
directives adoptées au niveau européen doivent ensuite être
transposées dans le droit national. La question est alors de savoir
ce que signifie encore la souveraineté du Parlement lorsque celui-ci
présente comme l’expression de la volonté nationale une norme
dont l’initiative et une partie du contenu ont été élaborées
dans un cadre européen.
Ces
exemples montrent que le récit constitutionnel de la République
n’est pas un récit univoque. Il associe souveraineté populaire et
autonomie représentative, arbitrage présidentiel et pouvoir
politique présidentiel, gouvernement responsable et gouvernement
dirigeant, prééminence parlementaire et instruments de maîtrise
gouvernementale, fonctionnement constitutionnel ordinaire et
concentration exceptionnelle du pouvoir. Il présente également le
Parlement comme l’expression de la souveraineté populaire alors
qu’il assure, pour une part importante de son activité
législative, le service après-vente de la Commission européenne.
Les
contradictions, le citoyen français les rencontre aussi dans les
promesses non tenues du narratif républicain. Ce dernier présente
la République comme un régime dans lequel le citoyen est libre,
égal et souverain. La devise "Liberté, Égalité, Fraternité"
condense cette représentation. En affirmant que la France est une
République "indivisible, laïque, démocratique et sociale"
et que la souveraineté nationale appartient au peuple, le récit
national ne décrit pas seulement une organisation juridique des
pouvoirs : il propose une certaine représentation de la condition du
citoyen. Celui-ci est supposé appartenir à une communauté
politique dans laquelle il est libre, juridiquement égal aux autres
et appelé, directement ou par ses représentants, à participer à
l'exercice de la souveraineté.
La
difficulté commence lorsque cette représentation est confrontée à
l'expérience concrète de la vie sociale et politique. Le peuple est
peut-être juridiquement souverain, mais dispose-t-il d'un véritable
pouvoir sur les décisions qui déterminent son existence ? On peut
en douter. Il peut être juridiquement égal, mais sans égalité
dans l'accès aux soins médicaux, à l'instruction, à l'emploi et
aux richesses. Il est libre, mais sous surveillance, et habite une
République dite sociale tout en connaissant la précarité, la
pauvreté ou l'insécurité matérielle. La question n'est donc plus
de savoir si les principes républicains existent juridiquement, mais
si la réalité vécue correspond à l'image que ces principes
donnent de la société.
Le
récit constitutionnel, en attribuant au peuple la souveraineté,
produit l'image d'un citoyen qui serait, en dernière instance,
maître du pouvoir politique. Or l'expérience ordinaire du citoyen
est différente : il ne participe directement qu'à un nombre très
limité de décisions. Son intervention politique passe
principalement par le vote, à intervalles déterminés, pour
désigner des représentants. Entre deux élections, les décisions
publiques sont prises par des institutions auxquelles il n'a pas
directement accès. Il existe là un écart important entre la
représentation du citoyen comme souverain et son expérience comme
individu disposant d'une capacité limitée à influer
personnellement sur les décisions publiques.
Le
même phénomène apparaît avec l'égalité. L'égalité
républicaine est d'abord une égalité juridique : les citoyens sont
soumis à la même loi et bénéficient, en principe, des mêmes
droits. Mais l'égalité juridique ne supprime pas les différences
de ressources dont disposent les individus pour exercer effectivement
ces droits. La capacité à comprendre une procédure, à défendre
ses intérêts, à recourir à un avocat, à supporter financièrement
une procédure longue, à accéder à l'information ou à faire
entendre sa parole n'est pas distribuée uniformément. Deux citoyens
peuvent donc être juridiquement égaux et se trouver, dans les
faits, dans des situations très différentes face aux institutions.
L'écart entre égalité de statut et égalité effective constitue
l'une des principales sources de discordance entre le récit
républicain et l'expérience sociale.
La
liberté présente une difficulté comparable. Dans le récit
républicain, la liberté constitue une valeur fondatrice. Mais la
liberté concrètement vécue n'est jamais l'absence de contraintes.
Le citoyen est soumis au droit, à l'impôt, aux obligations
administratives, aux règles professionnelles, aux décisions des
administrations et aux sanctions prévues par la loi. Ces contraintes
peuvent être parfaitement compatibles avec une conception juridique
de la liberté. Le décalage apparaît lorsque la représentation
abstraite du citoyen libre est confrontée à l'expérience d'un
individu qui rencontre quotidiennement une puissance publique capable
d'imposer, d'interdire, de contrôler et de sanctionner. Le problème
n'est donc pas que la République supprimerait la liberté, il est
que le mot "liberté" évoque une expérience beaucoup plus
vaste que celle que garantit nécessairement le statut juridique du
citoyen.
La
qualification de République "sociale" produit un autre
écart. Elle suggère que l'appartenance à la République comporte
une dimension de protection et de solidarité. Pourtant, l'existence
de droits sociaux et de mécanismes de redistribution ne signifie pas
que tous les citoyens connaissent effectivement une sécurité
économique comparable. La pauvreté, la précarité professionnelle,
les difficultés de logement ou les inégalités de patrimoine
peuvent subsister dans une République juridiquement définie comme
sociale.
La
"fraternité" fait apparaître une autre dimension du
problème. La République ne se présente pas seulement comme une
association d'individus juridiquement égaux, elle se représente
comme une communauté politique. Or l'expérience quotidienne est
facilement le contraire. La société est divisée selon bien des
critères avec la lutte des classes, des races, des religions, des
générations, des sexes, etc.
Soit.
Il y a les principes et la réalité. Mais pour le citoyen, ce que
lui dit le récit républicain constitue autant de promesses
constituant son identité. Et c'est celle-ci qui est fracturée par
la discordance entre des promesses qui, une fois intériorisées,
constituent son idéal du moi. C'est alors qu'apparaît une forme
particulière de malaise politique. Le citoyen n'est pas seulement
confronté à des difficultés sociales ou institutionnelles, il est
confronté à une contradiction entre ce qu'on lui dit de sa
condition et ce qu'il éprouve lui-même. On lui dit qu'il est égal,
alors qu'il constate des différences considérables de ressources et
de pouvoir. On lui parle de liberté, alors qu'il fait
quotidiennement l'expérience de contraintes. On lui présente la
République comme sociale et fraternelle, alors qu'il peut connaître
l'insécurité matérielle ou la fragmentation sociale, etc. Le
double discours introduit une fêlure dans l'image que le citoyen a
de lui-même. Le décalage entre ce qu'un individu est réellement
(non égal) et ce qu'il pense être (égal), entre son Moi réel et
son Moi idéal, est pour lui une source de souffrance existentielle
et de dépression. Ce mal-être, il va essayer de le soigner en ayant
recours aux innombrables artifices que propose la société de
consommation.
Gardons
la définition du double discours comme étant une situation dans
laquelle un individu reçoit, d'une même instance, deux messages
contradictoires le concernant. Ces messages peuvent être énoncés
verbalement ou être transmis par les actes et la réalité produite
par cette instance.
Le
double discours comme situation dans laquelle un même acte discursif
transmet au récepteur deux messages incompatibles, c'est la
Constitution française comme grand Autre qui dit au peuple qu'il est
souverain tout en le privant de cette souveraineté. C'est comme si
on disait à quelqu'un qu'il est blanc et noir. Il s'agit alors d'un
discours paradoxal. Celui qui reçoit un tel message peut rejeter non
seulement le message, mais aussi celui qui l'a émis. Cela
reviendrait à dire qu'il considère la Constitution française comme
nulle et non avenue. L'intériorisation de ces contradictions va
générer un clivage du moi. Ce clivage de la conscience est
indispensable pour faire coexister en elle deux
énoncés violant le principe de non-contradiction. C'est, par
exemple, le clivage du moi qui a permis aux nazis d'être des
assassins de masse le jour, de bons pères de famille le soir, et de
bons chrétiens le dimanche. Si ce clivage que l'on qualifie
habituellement de pervers échoue, reste la solution de la
dissociation schizophrénique avant le suicide.
Le
double discours peut aussi prendre une autre forme : celle d'un
énoncé qui n'est pas dit par l'instance symbolique, mais communiqué
par les actes ou par la réalité produite par cette même instance,
et qui va entrer en conflit avec le discours officiel. On peut parler
de réalité discordante, sachant que la réalité est aussi langage.
Dans ce dernier cas, le second message n'est pas énoncé, mais
inscrit dans les actes de l’institution et dans la réalité
qu’elle produit, en contradiction avec son discours officiel. La
raison tient alors le discours de la réalité et l'idéal du Moi
celui du récit républicain intériorisé, ce
qui produit une
difficulté différente. La réalité vécue vient bouleverser les
repères, les croyances et l'identité de celui qui y est exposé.
Les vérités inconciliables concernant les croyances qui fondent
l'être au monde du sujet servent de déclencheur aux pathologies
mentales qui impliquent la fuite de la réalité. Un exemple reste la
crise métaphysique de l'adolescence quand la découverte du mal
entre en conflit avec l'idée de l'existence de Dieu.
Si ce paradoxe n'est pas vite résolu, on peut s'attendre au pire.
Rappelons que l'Église a dépassé la contradiction entre
l'existence du mal et l'existence de Dieu
en inventant le libre arbitre. D'autres concluent à l'inexistence de
toute divinité.
De
nombreux signes alertent sur les effets délétères des doubles
discours. Le premier est la désorientation. Lorsque deux discours
contradictoires sont tous deux présentés comme légitimes, le sujet
n'a pas de repère permettant de trancher entre eux. Ce n'est pas
simplement "ne pas être d'accord". C'est ne plus savoir
quel énoncé doit être pris comme référence. La situation
ressemble à celle de deux boussoles qui indiqueraient deux pôles
Nord : le problème n'est plus alors seulement de savoir où aller,
mais d'être face à un instrument qui dysfonctionne.
Le
deuxième est la défiance. Si le sujet constate de manière répétée
que ce qui lui est dit ne correspond pas à ce qu'il observe, il peut
finir par déplacer la question. Au départ, il demande : "Est-ce
vrai ?"Puis : "Pourquoi me dit-on cela ?"Et finalement
: "Cherche-t-on à me faire croire quelque chose ?"C'est un
changement considérable : le contenu du discours cesse d'être
l'objet principal de l'interrogation : c'est l'intention du locuteur
qui devient suspecte.
Un
troisième effet possible est la disqualification de sa propre
expérience. Si le récit officiel bénéficie d'une forte légitimité
symbolique, le citoyen peut se trouver devant une difficulté
particulière : "On me dit que la réalité est ainsi, mais je
constate autre chose."Deux solutions sont alors possibles. Il
peut remettre en question le récit. Mais il peut aussi douter de son
propre jugement, et de lui-même. C'est ici que le décalage entre
récit et expérience peut devenir psychiquement coûteux, parce que
le sujet doit choisir entre faire confiance à son expérience ou
faire confiance à l'autorité du discours. S'il ne peut pas choisir,
il est "perdu".
Un
quatrième effet est le cynisme. Lorsque les contradictions
deviennent suffisamment fréquentes pour constituer la norme, le
sujet peut cesser de rechercher une cohérence. Il ne demande plus si
les discours sont vrais, il apprend à considérer que les discours
politiques sont nécessairement menteurs. Alors il peut baisser les
bras, désinvestir le champ social et attendre que le temps passe en
se moquant du monde et de lui-même.
Un
cinquième effet est la polarisation interprétative. Lorsque les
repères communs deviennent incertains, les individus peuvent
chercher ailleurs un discours qui leur fournisse une cohérence. Le
problème n'est plus seulement "quel énoncé est vrai ?",
mais "à quel discours puis-je faire confiance ? "Deux
personnes confrontées aux mêmes contradictions peuvent alors
adopter deux systèmes interprétatifs entièrement différents.
Chacune peut avoir le sentiment que l'autre "ne voit pas la
réalité".
Et
il y a un sixième effet, plus profond : la fragmentation du monde
commun. Une société démocratique suppose implicitement que les
citoyens puissent partager un minimum de réalité commune, même
lorsqu'ils ont des opinions différentes. Ils peuvent se disputer sur
ce qu'il faut faire, mais ils doivent encore pouvoir s'accorder
relativement sur ce qui est.
Pour
clore cette liste qui n'a rien d'exhaustif, il y a l'effondrement
ultime. Vivre constamment dans le double discours est une usure. Le
mensonge institutionnel répété à l'infini finit par
s'intérioriser comme une impasse absolue, où l'individu, ne pouvant
plus concilier la version du monde telle qu'on la lui impose et la
réalité qu'il subit, retourne contre lui-même la violence née
d'un système qui lui dénie le droit d'habiter le vrai. Le suicide
est alors la tentation de quitter un monde source de souffrance et de
désespoir, ne semblant offrir aucune autre issue. Nous ne sommes
alors pas très éloignés des conditions de la névrose
expérimentale quand l'animal conditionné n'arrive plus à faire la
différence entre les stimuli conditionnels,
par exemple un cercle et une ellipse.
2. Une identité
républicaine problématique.
Le
narratif républicain nous dit ce que nous sommes : peuple souverain,
citoyens libres et égaux, frères, dépositaires de droits, etc. En
même temps, nous faisons quotidiennement l'expérience d'une réalité
qui peut contredire ce discours, entendu depuis notre naissance et
qui contribue à nous façonner. Ce narratif définit également la
société dans laquelle nous vivons : une démocratie et une
république. Cela participe, là encore, de notre identité
collective. Sans faire l'impasse sur ce qui relève de la défaillance
et sur ce qui relève de l'effet de structure, ni confondre
l'accident avec le choix conscient, il faut bien reconnaître que
l'organisation et le fonctionnement du pouvoir politique et de la
société en France peuvent être très éloignés de ce que la
philosophie politique entend par démocratie et république.
Si
nous reprenons la question de l'égalité, le récit républicain la
proclame sans trop en préciser les contours. Il dit au citoyen qu'il
est l'égal des autres citoyens. Il ne lui enseigne pas les
distinctions que le droit établit entre égalité en droits, égalité
devant la loi et égalité de traitement. Mais l'important est ce que
le citoyen entend par cette égalité qui lui est reconnue. Souvent,
il ne sait pas que, pour ceux qui l'ont proclamée, elle était très
relative. Et, en toute logique, il va s'imaginer une égalité plus
étendue qu'elle ne l'est. La réalité vécue va lui mettre des
limites. Il existe donc inévitablement, et pour chacun, un décalage,
et parfois même un abîme, entre la réalité vécue de l'égalité,
et pas uniquement d'un point de vue économique, bien que ce dernier
soit saillant, et le narratif dans lequel ils baignent. Ce décalage
n'est pas sans effets : il oppose l'expérience concrète des
citoyens à une représentation de la société et du pouvoir qui
participe pourtant profondément de leur identité politique. C'est
donc finalement la représentation d'eux-mêmes qui est paradoxale et
discordante.
Cependant
rien n'est définitivement figé. L'histoire française a connu des
périodes au cours desquelles la distance entre les principes
proclamés et la réalité sociale s'est partiellement réduite. Les
réformes mises en œuvre à la Libération, notamment la création
de la Sécurité sociale, les nationalisations et les comités
d'entreprise ont profondément transformé les rapports entre l'État,
le travail et la protection sociale. La Sécurité sociale elle-même
a ensuite connu d'importantes transformations de sa gouvernance et de
son financement, tandis qu'une partie des entreprises nationalisées
a été progressivement transférée au secteur privé à partir de
1986. Cette évolution montre que le décalage entre les principes
affichés et leur réalisation n'est pas une donnée immuable. Il
dépend des rapports de force et des choix politiques. Ce qui a été
construit à une époque peut être transformé à une autre, ce qui
paraît aujourd'hui constitutif de l'organisation sociale ne l'a pas
toujours été et ne le sera pas nécessairement demain. Un récit
national est forcément simplificateur et figé, car il doit fournir
des repères stables. Et c'est sur ce modèle qu'il structure la
pensée politique.
Le
décalage n'est pas seulement entre la réalité et l'égalité rêvée
et espérée, mais il touche aussi à des égalités juridiquement
affirmées : devant la justice, dans l'accès aux études, aux soins,
au logement ou encore au patrimoine. Partout, le citoyen peut faire
l'expérience d'inégalités qui contrastent avec la représentation
d'une société fondée sur l'égalité. La France n'est pas
dépourvue d'égalité ; elle est, en revanche, traversée par des
inégalités profondes, dont certaines sont structurelles et d'autres
résultent de choix politiques.
Le
citoyen peut dès lors se trouver confronté à deux discours
contradictoires : celui du narratif républicain et celui de la
réalité vécue. Deux discours sans sujet, au sens où aucun
locuteur particulier n'en assume nécessairement la contradiction,
mais qui sont tous deux produits et transmis par l'ordre social dans
lequel le citoyen est pris. Le premier lui dit : "Tu es l'égal
de tous les autres."Le second, celui de son expérience, lui dit
: "Tu ne l'es pas."Ces deux énoncés peuvent ainsi
coexister sans qu'aucun acteur particulier ait besoin de les énoncer.
C'est en cela qu'ils peuvent constituer un véritable double discours
: la société affirme à l'individu son égalité tout en produisant
et reproduisant, dans son fonctionnement concret, des rapports
sociaux inégalitaires. La contradiction n'est donc pas seulement
entre une représentation et une réalité extérieure à celle-ci.
Elle est inscrite dans l'expérience même du citoyen : il est
constitué comme sujet politique par un discours qui affirme son
égalité, tandis qu'il fait quotidiennement l'expérience de
rapports sociaux qui démentent cette égalité. Le même individu
peut ainsi se trouver pris entre deux énoncés incompatibles, tous
deux socialement opérants.
Dans
une lecture lacanienne, on pourrait dire que le sujet reçoit de
l'Autre un signifiant d'égalité qui participe à sa constitution
comme citoyen, mais qu'il rencontre dans le champ social des rapports
qui démentent ce signifiant.
S'ajoute
à la confusion semée par les doubles discours dans lesquels vivent
les Français, le déni de la réalité et les fausses promesses du
mensonge politique. Il en va ainsi des mots-menteurs comme
"démocratie" et "République". La répétition
constante de ces signifiants par les responsables politiques, les
institutions et les médias contribue à faire de ce mensonge une
évidence collective. La réalité politique et sociale ne cesse
pourtant d'en révéler les contradictions. C'est dans cet écart
entre le discours et ce que le sujet rencontre dans le réel que se
situe le mensonge partagé : un mensonge reproduit par une
multiplicité de sujets et d'institutions, et suffisamment
intériorisé pour pouvoir être énoncé sans intention consciente
de tromper, comme une sorte de tic de langage. D'ailleurs, dans
quelle mesure ne pourrait-on pas parler de "mensonge
consensuel", puisqu'il est partagé par tous les partis
politiques et nombre d'électeurs par un accord tacite de faire
semblant ?
Mais
le problème qui nous intéresse ici n'est pas politique : il est
subjectif. Que produit chez un sujet constitué dès l'enfance par la
rencontre répétée avec ce que l'Autre lui dit qu'il est, et avec
ce que la réalité lui montre qu'il n'est pas ? C'est cette
contradiction qui nous intéresse ici. Le sujet n'est donc pas
seulement placé devant un désaccord informatif. Il est confronté à
la contradiction entre deux discours portant sur son être : citoyen
libre et égal, membre d'un peuple souverain, vivant dans une
démocratie et une république, et, simultanément, sujet d'un ordre
politique dans lequel il ne fait pas l'expérience de cette
souveraineté, de cette liberté ou de cette égalité. Il se trouve
ainsi pris entre deux énoncés qui ne peuvent être tenus pour vrais
en même temps sans produire une contradiction dans sa propre
représentation de lui-même et du monde dans lequel il vit.
Nombreux
sont ceux qui ânonnent ce que leur dit le maître, dans une école
où l'on a guère l'habitude de questionner le discours établi. Le
catéchisme politique est alors répété comme le catéchisme
religieux, sans que l'on comprenne nécessairement ce que l'on
récite. Chez certains sujets, cette contradiction peut prendre la
forme d'un véritable conflit psychique : d'un côté, ils se
plaignent de l'inégalité, de l'injustice et des abus de pouvoir ;
de l'autre, ils continuent de se représenter leur pays comme une
démocratie dans laquelle le peuple est souverain et les citoyens
libres et égaux. Ils peuvent ainsi faire l'expérience de
l'injustice tout en maintenant la représentation d'un ordre
politique fondé sur l'égalité, la liberté et la souveraineté
populaire. La contradiction entre ces deux représentations peut
produire une dissonance cognitive (1), c'est-à-dire un état de
tension lié à la coexistence de représentations incompatibles.
Angelika
Kutz (2) a analysé la communication toxique au sein des structures
(organisations, entreprises ou institutions) et son impact
destructeur sur la santé mentale. Kutz démontre que le "double
bind" (la double contrainte) n'est pas seulement un simple
malentendu relationnel ou une maladresse managériale, mais qu'il est
souvent institutionnalisé. Il s'agit d'un système d'injonctions
contradictoires où l'individu est pris au piège entre des exigences
mutuellement exclusives. Dans ces situations, obéir à une règle
contrevient à une autre, et l'individu se trouve dans l'incapacité
totale de se positionner ou de s'échapper sans être mis en tort.
Toute tentative pour nommer la contradiction est invalidée par
l'autorité elle-même.
Le
clivage (3) peut
alors constituer une échappatoire au conflit psychique qui naîtrait
de représentations contradictoires. Mais maintenir ainsi séparées
des représentations incompatibles a un coût psychique : une part de
la réalité doit être tenue à distance pour préserver l'autre.
Lorsque cette séparation ne tient plus, plusieurs issues sont
possibles. La révolte peut en être une, mais aussi le désaveu, le
cynisme, le retrait ou la réorganisation des représentations
antérieures.
Une
autre issue consiste à reformuler la contradiction en parlant de
"démocratie imparfaite": le sujet peut alors reconnaître
les écarts entre les principes proclamés et la réalité tout en
conservant l'idée que les principes eux-mêmes demeurent valides et
que l'ordre politique pourrait être réformé pour s'en rapprocher.
Il peut alors décider de s'engager dans une lutte visant à
transformer cette réalité.
Présenter
la France comme une démocratie imparfaite, c'est se tromper et
tromper les autres. Pour ceux qui gouvernent, la démocratie et les
valeurs affichées ne sont ni un projet ni un idéal. Si c'était le
cas, ils essaieraient de le réaliser. Or il n'en est rien, et c'est
même tout le contraire. La caste qui s'est approprié le pouvoir
veut le conserver, et tout est fait pour cela. La République
a été instaurée en 1792 contre la démocratie et la Constitution
de 1958 institue le peuple comme souverain tout en organisant sa
destitution. Certains préféreront parler de "crise
démocratique", ou autre : oui, à condition d'en faire une
crise voulue et qui dure. D'autres encore évalueront le taux de
démocratie, d'égalité ou de justice. Mais notre propos n'est pas
là, il est l'érection d'un système anti-démocratique et
anti-républicain sous couvert de démocratie et de république.
Que
la France n'a rien d'une république au sens de la "res
publica"
s'impose avec violence en ce mois de septembre 2026. Les faits
montrent en effet que le pouvoir politique n'est pas orienté vers le
bien commun, mais vers la promotion et la préservation d'intérêts
particuliers. Une bonne illustration de cette réalité est ce qui se
joue autour du déficit du budget de l'État. Les arbitrages
budgétaires successifs, caractérisés par des baisses de
prélèvements sur le capital et les entreprises combinées à une
contraction des marges de manœuvre des services publics dessinent
une asymétrie documentée dans la répartition des richesses. Les
données économiques indiquent que les inégalités de revenus
primaires et de patrimoine se sont fortement creusées, tandis que la
dette publique dépasse les seuils historiques de 115 % du PIB. Pour
autant, l'argumentation qui réduit ces orientations à la seule
fatalité macroéconomique se heurte à la réalité des choix
politiques d'allocation des ressources. La question de la provenance
du déficit et de la fiscalité ne relève pas d'une simple erreur de
gestion conjoncturelle, mais d'arbitrages qui font peser l'effort de
redressement sur les dépenses sociales et le travail plutôt que sur
les plus hauts patrimoines.
Le
fait est qu'une minorité de nantis proches du pouvoir profite de la
mise en pauvreté et en souffrance de ceux qui produisent les
richesses. Alors les Français se révoltent, et trouvent face à eux
la violence de la répression militaro-policière.
La
prise de conscience du "mensonge politique" peut conduire à
une forme de mépris consistant à faire de la politique l'art du
mensonge, puis à vivre avec cette vérité. Le danger est alors que
cette attitude conduise au retrait et au désengagement : si le sujet
ne croit plus à la sincérité des discours politiques ni à leur
capacité à transformer réellement la société, à quoi bon encore
participer au jeu politique ? L'abstention peut alors constituer
l'une des expressions de ce désenchantement. Le sujet ne croit plus
que son vote puisse réellement modifier le cours des choses :
derrière la diversité des programmes, il ne voit plus qu’un même
projet d’exploitation des travailleurs au profit des groupes
financiers, servi par une classe politique dont le seul projet est de
vivre dans l’opulence. Dans cette perspective, la multiplicité des
partis et des candidats ne suffit plus à garantir une véritable
alternative : tous peuvent lui apparaître comme construisant leurs
programmes à partir des mêmes signifiants et des mêmes
représentations de la démocratie, de la république, de l'égalité
et du pouvoir.
Peu
importe alors le nom que l'on donne au régime politique français :
autocratie libérale, oligarchie élective, ploutocratie ou autre, ce
qui importe ici est le décalage entre la réalité vécue et celle
que présentent le discours politique et les discours qui bénéficient
d'une position d'autorité dans l'espace public. Face à ce décalage,
certains continuent de s'en remettre au récit qui leur est proposé,
quitte à écarter ou à minimiser ce que leur expérience lui
oppose. D'autres prennent conscience de la contradiction entre ce qui
leur est présenté comme vrai par les discours accrédités et ce
qu'ils rencontrent dans la réalité. Ce sont précisément ces
sujets qui vont pâtir des doubles discours : n'étant plus dans
l'ignorance du décalage, ils sont contraints de vivre avec ce
savoir.
Il
y a une réalité qu'il faut noter, c'est que nombre de Français
sont indifférents à la question strictement politique : que leur
pays soit une autocratie déguisée en démocratie ne les préoccupe
pas outre mesure, leur priorité est le pouvoir d'achat. Leur
question est simple, mais centrale : est-ce que ça me profite ou non
? Ils se situent au niveau de la survie et du principe de plaisir.
Mais cela sans égoïsme excessif, et en étant souvent sensibles à
la question de la justice sociale. Cela a sans doute à voir avec
l'héritage des valeurs chrétiennes.
Les
acteurs politiques français importants (Jaurès, Blum, Mitterrand ou
Jospin, entre autres) ont explicitement présenté la justice sociale
comme un objectif politique, parfois comme une composante de l'idéal
républicain et démocratique. La Constitution de 1958 qualifie la
France de "République indivisible, laïque, démocratique et
sociale" et son Préambule constitutionnalise, par renvoi au
texte de 1946, tout un ensemble de droits et principes sociaux.
Emmanuel Macron, dans son discours au Congrès de la Mutualité
française, le 14 juin 2018, dit explicitement : "Justice
sociale, solidarité, dignité, ce sont les engagements
républicains." Puis il reconnaît que la "promesse
républicaine" peut être déçue lorsque les droits restent
formels et ne deviennent pas des droits réels. Il parle de droits
qui "n'existent que sur le papier" pour certains citoyens
et oppose les "droits formels" aux "droits réels".
Ce même Macron mènera pourtant une politique qui a nettement
augmenté les inégalités. Il perpétue ce qu'il dénonce. Et le
résultat est là : les Français sont dans la rue. Ce qui prouve
qu'ils sont prêts à défendre leur pouvoir d'achat davantage que
leurs droits et leurs libertés, mais, à travers le pouvoir d'achat,
c'est aussi leur dignité qu'ils défendent, même s'ils ne le savent
pas. Malheureusement, on peut constater que leurs revendications ne
remettent pas en cause le système même qui a produit ce plus
d'inégalités.
Il
est dit que l'État
de droit protège les citoyens contre l'arbitraire du pouvoir, mais
toute personne ordinaire peut faire l'expérience d'une décision
administrative ou policière arbitraire, alors même que les
institutions vont continuer de lui dire qu'il vit dans un État de
droit. Tout en distinguant la défaillance occasionnelle du système
et ce qui serait une défaillance structurelle assumée par le
pouvoir, il faut reconnaître que l'État a souvent une dimension
mafieuse, non pas au sens d'une organisation criminelle, mais d'un
fonctionnement parallèle au fonctionnement institutionnel manifeste,
les règles effectivement opérantes n'étant pas celles qui sont
mises en avant. L'État de droit, tel qu'il est proclamé, repose sur
des principes explicites : égalité devant la justice, accès à la
justice, indépendance de la justice, garanties procédurales. Mais
ces principes ne disent pas à eux seuls comment le pouvoir
judiciaire fonctionne effectivement. Entre le pouvoir institutionnel
manifeste et le pouvoir réellement exercé s'ouvre un espace où
interviennent des pratiques, des rapports de force et des règles
informelles qui ne sont pas celles du discours officiel.
L'État
mafieux est la doublure négative de l'État de droit. L'un dit le
droit, l'autre l'ignore. L'un proclame l'égalité devant la justice,
l'autre produit ou maintient des inégalités de traitement. L'un
affirme que le pouvoir est soumis au droit, l'autre permet au pouvoir
de s'en affranchir. L'un garantit au citoyen l'accès à la justice,
l'autre peut lui en rendre l'accès difficile, voire illusoire. Le
citoyen n'attend pas seulement que la justice applique la même règle
à tous. Il attend qu'elle soit juste. L'égalité est un principe
juridique explicite et l'équité une exigence de justice qui excède
la seule légalité formelle. En résulte pour les victimes de
l'appareil judiciaire, donc doublement victimes : déception,
répression, révolte et haine pour le système.
Le
commun des mortels associe la loi au bien moral, ou en tout cas
s'imagine
qu'elle est dans le camp du bien. Or l'expérience montre qu'une loi
peut ne pas être juste. D'ailleurs,
dans la doctrine juridique positiviste dont Kelsen offre la
formulation la plus rigoureuse, une norme est juridique parce qu'elle
a été édictée par l'autorité compétente selon la procédure
prévue, et non parce que son contenu serait bon. La validité d'une
loi relèverait donc de sa forme et de sa place dans la hiérarchie
des normes ; elle ne dépendrait d'aucun jugement sur ce qu'elle
prescrit. Tout contenu, disait Kelsen, peut devenir du droit. Hart
soutient la même thèse de séparation entre le droit tel qu'il est
et le droit tel qu'il devrait être : une règle peut être
pleinement obligatoire au regard du système juridique et moralement
indéfendable.
Tout
à l'inverse, le récit républicain promet une loi morale. Cette
idée s'ancre dans la Déclaration de 1789, où la loi n'est pas une
simple règle formelle : elle est orientée vers l'utilité commune
et vers la protection de la société contre ce qui lui nuit.
Cependant, l'article 5 ne dit pas que la loi elle-même ne doit pas
nuire : ce principe n'est pas formulé dans le texte. On peut
néanmoins déduire de ces différentes dispositions que la
Constitution oriente
le législateur vers la protection de l'utilité commune,
c'est-à-dire vers l'intérêt général.
L'article
4 de la Déclaration dit que "La liberté consiste à pouvoir
faire tout ce qui ne nuit pas à autrui". Cette formulation
n'est pas moralement neutre. Elle pose un principe élémentaire de
toute morale : la liberté de chacun trouve sa limite dans le tort
qu'elle peut causer à autrui. "Ne pas nuire" constitue
ainsi le minimum à partir duquel une relation entre les hommes peut
être considérée comme moralement acceptable. La loi intervient
alors pour déterminer les limites nécessaires à la coexistence des
libertés. Elle ne se contente pas de régler les rapports sociaux.
Elle est censée empêcher que l'exercice de la liberté de l'un ne
devienne une nuisance pour l'autre.
L'article
5 précise que : "La Loi n'a le droit de défendre que les
actions nuisibles à la Société." Là encore, le critère
n'est pas simplement juridique. La loi est fondée sur une
distinction entre ce qui nuit et ce qui ne nuit pas. Mais la
Déclaration ne dit pas que la loi doit protéger la société
contre ce qui lui est nuisible. Toujours est-il que le droit
républicain ne repose pas seulement sur la contrainte, il se
présente aussi comme une organisation normative des rapports entre
les hommes, fondée sur certaines valeurs dont le respect d'autrui
constitue la base.
Il
y a donc, dans le narratif républicain, une équivalence implicite
entre la loi et une certaine idée du Bien. La loi est censée
protéger, limiter la nuisance, garantir les libertés et permettre
leur coexistence. Elle est censée être au service de la société
et non au service de ceux qui détiennent momentanément le pouvoir.
Le citoyen n'apprend pas seulement qu'il doit obéir à la loi : il
apprend que la loi est là pour son bien et pour le bien de tous.
Faire un lien entre une certaine idée du Bien et la loi n'est donc
pas un pur fantasme républicain. Disons plutôt que ce fantasme se
nourrit de règles de droit.
Cependant,
rien n'empêche qu'une loi produise elle-même des effets nuisibles.
Une loi peut être régulièrement adoptée, promulguée et
parfaitement valide sur le plan juridique, tout en ayant pour effet
de dégrader les conditions de vie d'une partie de la population.
C'est notamment ce qui peut être observé lorsque des lois de
finances organisent une réduction des moyens accordés aux services
publics essentiels : hôpitaux, écoles, justice, transports ou
autres services nécessaires à l'exercice effectif des droits. La
loi, qui dans le récit républicain est censée protéger les
conditions de la vie commune, peut alors devenir l'instrument
juridique de leur détérioration. C'est ce à quoi assistent les
Français depuis deux décennies. Si le contrôle de
constitutionnalité écarte certaines atteintes aux droits, il laisse
largement au législateur l'appréciation des moyens à consacrer aux
services publics.
Le
même problème se pose avec les lois qui restreignent les libertés
publiques. Une restriction peut être légale sans que la question de
sa justification morale soit pour autant établie. La conformité
d'une loi aux procédures juridiques ne suffit pas à faire
disparaître la question de savoir à qui elle profite, qui elle
protège, qui elle contraint et à qui elle nuit. Pourtant, la
Déclaration, qui est un pilier, et même le pilier, du récit
républicain, dit que la loi n'est légitime à limiter la liberté
que pour assurer aux autres la jouissance de leurs droits ou pour
empêcher ce qui est nuisible à la société.
C'est
ici que la distinction entre légalité et justice devient
essentielle. Une loi peut être légale sans être juste ; elle peut
être conforme aux procédures de l'État de droit tout en produisant
des effets que ceux qui les subissent considèrent comme nuisibles.
La légalité ne fait donc pas qu'une loi soit morale ou paraisse
morale aux yeux du peuple. Le problème devient alors plus profond
encore. Si le citoyen a intériorisé l'idée que la loi est ce qui
protège chacun contre la nuisance d'autrui, que se passe-t-il
lorsqu'il découvre que la loi elle-même peut devenir source de
nuisance ? Ce n'est plus alors seulement telle ou telle disposition
législative qui entre en contradiction avec son expérience. C'est
la représentation même de la loi qui est atteinte.
D'un
côté, la loi est présentée comme l'instrument de la protection
collective et comme la médiation qui permet aux libertés de
coexister. De l'autre, la réalité produite par certaines lois est
ou peut être vécue comme une atteinte à ces mêmes libertés, à
ces mêmes droits ou aux conditions matérielles de leur exercice. Le
citoyen se trouve alors devant une contradiction particulièrement
radicale : ce qui lui est présenté comme l'instrument du Bien
commun peut devenir, dans son expérience, l'instrument d'un dommage.
La loi conserve sa validité juridique, mais elle perd alors, pour
celui qui en subit les effets, la valeur morale que le récit
républicain lui attribuait. La contradiction ne porte donc plus
seulement sur les effets d'une loi particulière. Elle porte sur ce
que la loi est censée être. Le sujet a appris que la loi protège,
qu'elle garantit les droits et qu'elle limite la liberté uniquement
pour permettre à chacun de jouir de la sienne. Il rencontre une loi
qui peut, dans son expérience, produire l'inverse. Le signifiant
"loi" demeure le même, mais le sens que lui donne le récit
républicain ne coïncide plus avec celui que lui impose
l'expérience.
3) Une identité
républicaine en contradiction avec la réalité.
Le
récit républicain intériorisé constitue une part de l'identité
politique inconsciente du sujet : il lui fournit une représentation
idéale de lui-même et lui assigne une place qu'il est censé
réaliser. Cette représentation peut alors entrer en conflit avec
celle que lui impose la réalité.
L'incorporation
du mythe républicain débute avec le lait maternel, et elle continue
toute l'existence, nourrie par l'école et les médias, le cinéma et
le football. Si bien que le fil de cette fiction ne va pas seulement
tisser l'habit du citoyen, mais son être. Le narratif républicain
des Français ne se contente pas de proposer un idéal politique, il
édicte une anthropologie, c'est-à-dire une représentation de ce
qu'est un être humain accompli au sein de la Cité. En disant au
citoyen ce qu'il est, le narratif lui dit aussi ce qu'il doit être,
faire et espérer. L'assignation intériorisée devient alors une
obligation morale et un idéal. À l'évidence, ce modèle
républicain est davantage destiné au peuple qu'à ceux qui se
proposent de le gouverner et, éventuellement, de le dominer sous
prétexte de le représenter - ou alors ils s'en affranchissent plus
facilement.
On
comprend alors que, pour se protéger de la contradiction entre ce
qu'on a appris à croire et ce que la réalité donne à voir, mieux
vaut parfois ne pas penser. Une autre solution consiste à maintenir
séparées les représentations contradictoires afin qu'elles ne se
rencontrent pas. C'est le clivage : d'un côté, le récit auquel le
sujet adhère inconsciemment et qui continue d'organiser son idéal ;
de l'autre, ce que son expérience lui apprend et ce que sa raison
lui permet d'en inférer.
Le
mensonge politique peut produire les mêmes effets chez ceux qui en
sont dupes et finissent par en faire leur vérité. La naïveté
semble parfois ne pas avoir de limite. Mais il faut aussi reconnaître
que le mensonge, qu'il prenne la forme de la propagande ou de la
publicité, trouve dans le marketing un puissant auxiliaire. La
répétition, la mise en scène et la diffusion permanente d'une
représentation finissent par lui conférer l'apparence de
l'évidence.
La
contradiction ne se situe donc plus seulement entre une vérité
extérieure et une vérité intérieure, mais entre deux vérités
intérieures : d'un côté, le narratif intériorisé par le sujet,
qui constitue son idéal et participe à son identité ; de l'autre,
la représentation de lui-même et du monde à laquelle son
expérience et sa raison le conduisent. La contradiction est alors
inscrite dans le sujet lui-même. Pour sortir de cet étau, il lui
faudra abandonner une vérité qui l'a façonné, qui a participé à
le constituer comme sujet, mais que son expérience dément
désormais, pour une représentation du réel à laquelle son propre
jugement le conduit. Il ne s'agit donc pas simplement de corriger une
erreur : il s'agit de renoncer à une représentation de soi et du
monde qui avait acquis une valeur identitaire.
Ce
conflit n'est pas sans rappeler les crises que peut rencontrer la foi
religieuse lorsqu'elle se trouve confrontée au discours de la
raison. Dans les deux cas, le sujet peut être conduit à remettre en
question une vérité qui organise son rapport au monde et à
lui-même. Une telle confrontation peut devenir une crise
existentielle profonde. C'est à ce niveau que peuvent apparaître le
désaveu, le clivage, le repli sur soi et, dans certaines situations
de désespérance, des conduites auto-agressives pouvant aller
jusqu'au suicide.
La
révolte constitue une autre issue au conflit : plutôt que de
renoncer à son expérience ou à sa capacité de juger, le sujet
peut mettre en cause le discours qui contredit sa vérité. Il peut
alors cesser de considérer sa propre expérience comme l'erreur et
commencer à interroger le discours qui prétend lui dire ce que la
réalité est. On peut en trouver une illustration dans la méfiance
suscitée par les projets actuels de surveillance généralisée des
communications électroniques justifiés par la lutte contre la
pédocriminalité. Le recours à un objectif présenté comme
moralement incontestable, ici la protection des enfants, ne suffit
pas nécessairement à faire disparaître la question des moyens
employés ni celle de leurs conséquences sur les libertés
publiques. La contradiction apparaît alors entre une fin présentée
comme protectrice et un dispositif qui est une atteinte aux libertés
qu'il appartient précisément à l'État de protéger. Le sujet peut
ainsi se trouver confronté à une question qui dépasse le cas
particulier : que faire lorsque l'autorité qui affirme agir pour
protéger les droits et les libertés produit elle-même des
dispositifs qui sont une menace pour ces mêmes droits et libertés ?
À ce stade, le conflit ne porte plus seulement sur une mesure
politique. Il porte sur la représentation même de l'État, de la
loi et du citoyen.
Le
Français fait l'expérience, dans sa vie quotidienne, d'une
inégalité structurelle qui contredit les principes mêmes du récit
républicain. Il découvre que les valeurs proclamées pour garantir
sa liberté, son égalité et sa protection peuvent, dans leur mise
en œuvre, se retourner contre lui et devenir des instruments
évoquant la surveillance totalitaire. Dans cet objectif de tout
contrôler, le chômeur doit actualiser mensuellement sa situation,
justifier ses démarches de recherche d'emploi, rendre compte du
respect de son contrat d'engagement, répondre aux convocations de
France Travail et apporter, en cas de contrôle, les preuves des
actions qu'il déclare avoir entreprises. Quant au bénéficiaire du
RSA, il doit démontrer qu'il respecte les obligations qui
conditionnent le bénéfice de la solidarité. Le malade, avant
d'être soigné, doit présenter sa carte d'identité, etc. Le
citoyen ordinaire est ainsi placé dans une position où il doit
constamment légitimer son accès aux droits et aux prestations
auxquels il peut prétendre.
La
réalité met en évidence une injustice insupportable pour ceux qui
ne bénéficient pas d'une position privilégiée : une société qui
exige du peuple la soumission aux principes universels qu'elle
proclame, la rigueur morale, l'exemplarité civique et l'acceptation
de son sort au nom du mérite, tandis que ceux qui gouvernent
bénéficient de privilèges et peuvent échapper à des contraintes
qu'ils contribuent à imposer au peuple. C'est ce clivage qui a amené
à parler de la "France du haut" et de la "France du
bas". Le même discours n'a plus alors la même fonction selon
la position de celui qui le reçoit ou l'énonce : il règle la
conduite des uns et peut servir à légitimer le pouvoir des autres.
La
dissymétrie entre le haut et le bas apparaît prosaïquement au
premier venu quand un citoyen ordinaire est sanctionné pour un
dépassement de vitesse alors que les véhicules affectés aux
déplacements des plus hautes autorités bénéficient de facilités
de circulation. Le citoyen apprend ainsi que la règle est impérative
lorsqu'elle s'applique à lui, mais qu'elle peut aussi être aménagée
selon la fonction de celui auquel elle s'applique. Ce n'est pas
nécessairement une inégalité devant le texte de la loi, c'est une
inégalité dans les conditions concrètes de son application. Et il
en va ainsi de tous les passe-droits.
On
aurait tort de minimiser l'impact de la désillusion du citoyen
ordinaire face à une autorité sur laquelle il peut transférer une
figure parentale protectrice. La déception est alors d'autant plus
grande que l'État qui promet de protéger ne protège pas, ou
protège insuffisamment. L'État-providence, qui affirme garantir à
chacun les conditions nécessaires à l'existence, peut ainsi laisser
subsister une pauvreté massive et des situations de grande
précarité. Le Préambule de la Constitution de 1946 affirme
pourtant que "tout être humain qui, en raison de son âge, de
son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve
dans l'incapacité de travailler a le droit d'obtenir de la
collectivité des moyens convenables d'existence."
Le
décalage entre cette affirmation et l'expérience vécue peut
devenir particulièrement violent lorsque le citoyen constate que
ceux qui exercent le pouvoir ou occupent les positions les plus
élevées dans l'appareil d'État disposent de conditions d'existence
très éloignées de celles du travailleur ou de populations encore
moins favorisées. Les études longues ne garantissent pas des
conditions d'existence à la mesure de l'investissement consenti : un
diplôme, fût-il un doctorat, ne suffit pas nécessairement à
assurer un revenu permettant de vivre convenablement. Le ressentiment
qui en résulte n'est alors pas seulement celui que produisent la
pauvreté ou l'injustice, il tient aussi au sentiment d'avoir été
trompé par l'institution même à laquelle on avait accordé sa
confiance. La désillusion peut alors contribuer à la rupture du
lien social, à l'isolement et à la désespérance. La souffrance
psychique vient s'ajouter à celle des corps.
C'est
là que le narratif républicain de l'émancipation se retourne en
piège moral : s'il affirme que chacun est libre, égal et capable de
réussir, que la réussite est principalement une question de mérite,
l'échec pourra être interprété comme une responsabilité
personnelle. Il faut réussir, et si l'on échoue, c'est que l'on n'a
pas été suffisamment motivé et que l'on n'a pas suffisamment
travaillé. L'échec social à promouvoir la personne est transformé
en échec personnel. Lorsque des inégalités sociales et des
rapports de domination sont présentés dans les termes de la
responsabilité individuelle, la position sociale du sujet cesse
d'apparaître comme le produit d'un rapport de forces et devient la
conséquence supposée de ses qualités ou de ses insuffisances
personnelles. Si la République garantit l'égalité des chances et
que vous restez au bas de l'échelle sociale, votre précarité,
votre épuisement ou votre échec peuvent alors être vécus non
comme les effets d'un système inégalitaire, mais comme la preuve de
votre propre incapacité. Il ne s'agit pas de dire que toute mobilité
sociale est impossible, ni de mettre en doute le mérite individuel,
mais que
celui-ci n'explique pas à lui seul la position sociale : l'origine
familiale, le capital économique et culturel, les conditions de
scolarisation et les relations sociales pèsent fortement sur les
trajectoires.
La
fable de l'ascenseur social est un bon exemple d'un discours
émancipateur qui peut devenir, une fois intériorisé, un discours
culpabilisant. L'ascenseur social qui est présenté comme une
possibilité ouverte à chacun ne fonctionne manifestement pas de la
même manière pour tous. C'est là que réside le mensonge
constitutif de la promesse méritocratique : transformer une
possibilité réelle mais socialement inégalement distribuée en
représentation d'une opportunité universelle. La mobilité de
quelques-uns devient alors la preuve que le système fonctionne pour
tous. Cette représentation produit un effet psychique particulier.
Puisque la réussite est présentée comme accessible à celui qui le
mérite, celui qui reste en bas de l'échelle sociale ne peut que
rapporter son échec à lui-même : il n'aurait pas suffisamment
travaillé, pas possédé les qualités nécessaires, pas su saisir
sa chance ou pas appuyé sur le bon bouton. Le système peut ainsi
transformer une inégalité de départ en différence supposée de
mérite.
Il
n'y a pas que le dindon de la farce méritocratique qui se
culpabilise d'un échec qu'il ignore être
produit en partie par les conditions sociales, il y a aussi tous ceux
qui pensaient bénéficier d'un droit et qui découvrent que
l'existence de ce droit ne garantit pas nécessairement son
effectivité. Il en va ainsi du droit à la justice. Le citoyen
apprend que la justice est accessible à tous, que chacun est égal
devant la loi et que toute personne victime d'une infraction peut
saisir les autorités compétentes. Mais lorsqu'il fait lui-même
l'expérience de l'institution judiciaire, il découvre, ou peut
découvrir, un écart considérable entre le droit proclamé et la
possibilité concrète d'en obtenir l'application.
De
nombreuses victimes rapportent des situations dans lesquelles une
plainte déposée auprès des services de police ou de gendarmerie
n'a pas été transmise au parquet, ou dans lesquelles une plainte a
été classée sans suite sans véritable enquête. Ces situations,
trop répétées pour être de simples défaillances, produisent chez
celui qui les subit la même expérience d'un droit dont la réalité
pratique ne correspond pas à la représentation qu'il en avait. Le
citoyen ne demande pas seulement qu'un droit figure dans un texte, il
attend de pouvoir effectivement en bénéficier. Et lorsque l'accès
réel à la justice dépend des ressources financières, de la
connaissance des procédures, de la capacité à se faire assister ou
encore des relations dont dispose le justiciable, l'égalité
formelle se trouve démentie par une inégalité de fait. En cela
l'accès à la justice est semblable à la méritocratie. Dans les
deux cas, le récit institutionnel présente une possibilité comme
étant ouverte à tous alors que la réalité dit : "À chacun
selon son statut social, son origine, ses relations et sa fortune."
Face à ce double discours, la déception ne porte plus seulement sur
un résultat particulier, elle atteint la représentation que le
sujet se fait de l'institution elle-même et nourrit sa révolte.
Et
ce qui est vrai pour l'accès à la justice, l'est
aussi pour l'accès au soin, à l'éducation, aux richesses, au
logement et, en fin de compte, à tout, y compris la mort. C'est
toute la société française qui est traversée par un double
discours qui constitue son noyau pervers. Et comme tout noyau
pervers, il divise et attise les conflits. Répétons-le,
il ne s'agit pas d'un système qui dysfonctionne par incompétence,
par manque de moyens ou par simple imperfection administrative qu'une
série de réformes pourrait corriger. L'inégalité n'est pas
uniquement le résultat de choix politiques, c'est le système tout
entier qui est conçu pour produire l'inégalité tout en maintenant
la fiction du contraire. De l'école à l'hôpital, du tribunal au
marché du travail, la machine sociale trie, hiérarchise et répartit
les Français selon leur place assignée dans l'ordre de la
production et de la domination. Les riches ont besoin de pauvres qui
travaillent pour eux. L'inégalité est non seulement structurelle,
elle est un projet. L'État ne lutte pas contre les inégalités,
mais pour leur maintien, et en les rationalisant.
Il
ne s'agit pas seulement de constater que certains Français disposent
davantage de ressources que d'autres, mais que le système organise
juridiquement les conditions dans lesquelles ces ressources peuvent
produire des différences d'accès et de traitement. L'inégalité
n'est donc pas seulement le résultat de différences sociales que
l'État constaterait de l'extérieur. Elle est inscrite dans les
institutions elles-mêmes et dans les règles qui organisent l'accès
aux biens et aux services.
Le
système de santé en fournit un exemple particulièrement clair : à
côté de l'offre prise en charge par la solidarité nationale, le
droit autorise des secteurs et des pratiques tarifaires permettant
des dépassements d'honoraires et une offre de soins plus coûteuse.
Donc des soins, pas forcément de meilleure qualité, mais d'un accès
plus rapide, alors que l'homme ordinaire attend parfois des mois un
soin indispensable et que sa pathologie s'aggrave. Certains en
meurent. La Cour des comptes reconnaît elle-même que les
dépassements d'honoraires constituent des barrières tarifaires à
l'accès aux soins. Mais la vie d'un travailleur a manifestement
moins de valeur pour la République que la vie d'un notable.
Les
classes dans les transports sont un autre exemple particulièrement
net parce que la différenciation sociale est explicitement organisée
par le système lui-même : elle n'est pas une conséquence
accidentelle d'une différence de revenus. La SNCF organise
officiellement une Première et une Seconde classe, avec des niveaux
de confort et de services différents. En 2026, elle a même
introduit les classes premium Optimum et Optimum plus, avec davantage
de flexibilité, de confort et des services spécifiques.
L'accès
aux classes préparatoires d'élite, où les conditions d'admission
sont obscures, met en évidence une inégalité qui n'est pas
seulement structurelle, mais autoreproductive. Le système produit
ainsi les conditions de sa propre reproduction et reconduit ainsi les
rapports sociaux qui le constituent.
On
observe donc une société qui affiche l'égalité républicaine mais
qui ne cesse de créer, ou du moins de favoriser la création,
d'inégalités. Et ce n'est pas là un hasard ou un accident, mais un
projet politique que le discours républicain, retourné contre
lui-même, essaie de légitimer et de rendre acceptable. Si une
organisation sociale reproduit les mêmes discriminations, et si ceux
qui en bénéficient disposent du pouvoir nécessaire pour les
modifier mais ne le font pas, alors ces discriminations et leur
conservation sont
un objectif (4). Une des raisons en est que l'inégalité n'est pas
seulement une différence entre les individus, elle est aussi le
moyen par lequel se distribuent et se reproduisent les positions de
pouvoir et de privilège. Sous le discours de l'égalité
républicaine, la société française perpétue des structures de
caste : les positions sociales, les privilèges et les rapports de
pouvoir se transmettent et se reproduisent, tandis que le mérite
sert à légitimer cette reproduction.
Cela
rejoint l'analyse selon laquelle la Révolution française n'a pas
aboli les rapports de domination sociale, mais opéré
essentiellement un déplacement du pouvoir et du contrôle de la
société de l'aristocratie vers la bourgeoisie. L'égalité en
droits, qui reste parfois et même souvent, théorique, a ainsi
remplacé les anciens privilèges sans faire disparaître les
inégalités sociales ni les rapports de pouvoir qui les produisent
et les reproduisent.
Le
problème n'est pas l'existence de différences ou de hiérarchies
entre les individus, mais le fait que ces différences se
transforment en inégalités de conditions, de droits effectifs et de
pouvoir, et que ces inégalités soient durablement reproduites et
légitimées. L'écart entre les conditions d'existence apparaît
dans des proportions saisissantes : un ouvrier doit vivre avec un
salaire de l'ordre de 2 000 euros par mois tandis que les personnes
occupant les plus hautes fonctions de l'État disposent de
rémunérations et de conditions matérielles très supérieures. Il
ne s'agit évidemment pas de prétendre que toute différence de
revenu constitue en elle-même une injustice. La question est celle
de l'écart entre des conditions d'existence lorsque celui-ci se
combine avec des différences d'accès aux ressources, aux services,
aux protections et aux possibilités offertes aux individus.
L'iniquité
vécue ne s'arrête pas aux portes de l'école, des tribunaux ou des
hôpitaux. Elle irrigue l'ensemble des dimensions de l'existence. La
mort elle-même n'arrive pas au même âge pour tout le monde.
L'écart d'espérance de vie en bonne santé entre les plus riches et
les plus précaires se chiffre en années. Le corps ouvrier ou
précaire s'use, encaisse et meurt plus tôt, transformant ainsi la
biologie en un marqueur de classe.
La
relégation environnementale est une réalité implacable. Les
classes populaires s'entassent près des axes pollués, subissent les
îlots de chaleur urbains et les nuisances, tandis que les plus aisés
ont davantage accès aux espaces verdoyants, calmes et préservés.
Habiter ne se résume pas à disposer d'un toit. Il y a le mètre
carré acheté, lumineux et modulable, et la chambre de bonne sous
les toits, la cage d'escalier insalubre, le logement social saturé
ou l'exposition permanente au bruit et à la promiscuité, autant de
conditions qui peuvent porter atteinte à l'intégrité psychique.
Le
citoyen ordinaire est pisté, contrôlé, fiché, sommé de justifier
le moindre centime d'aide sociale sous peine de radiation, tandis que
l'opacité fiscale, l'évitement et certains arrangements en haut
lieu peuvent bénéficier d'une tout autre tolérance
institutionnelle. Pour le démuni, la moindre incartade
administrative ou le plus petit faux pas peut se solder par une
cascade de sanctions dont les conséquences sont parfois
irréversibles. Pour les puissants, l'erreur peut être qualifiée de
"faute de gestion" ou d'aléa, et les procédures
judiciaires, avec leurs délais et leurs mécanismes de prescription,
peuvent contribuer à rendre les responsabilités plus difficiles à
établir.
Posséder
les moyens économiques, c'est aussi acheter du temps, de la
délégation de corvées, de la tranquillité mentale. La précarité,
à l'inverse, enferme le sujet dans l'urgence perpétuelle, la survie
au jour le jour, une charge mentale permanente qui paralyse toute
possibilité de pensée libre ou de recul.
4)
Le malaise à vivre dans une société basée sur le mensonge
institutionnel ?
Un
jeune patient m'a parlé de son dégoût de vivre. Il associait ce
dégoût à celui qu'il éprouvait pour son pays, dont la réalité
était bien loin de l'humanité qu'il affichait, et à son dégoût
pour les habitants de ce pays qui acceptaient
servilement de vivre dans un tel pays. Puis il en vint à parler du
dégoût qu'il éprouvait pour lui-même, et ce pour les mêmes
raisons. Pourtant, c'était quelqu'un qui vivait dans un certain
confort et n'avait pas vraiment de problème d'argent. En tout cas,
il ne s'en plaignait pas. Sa souffrance venait plutôt, selon lui, de
son refus ou de son incapacité de vivre en dehors de la vérité. Il
était en manque de vérité dans une société où le discours
politique et médiatique est facilement menteur et trompeur. Les
idées qu'il énonçait
étaient banales et largement partagées, même objets d'études.
Donc, rien de délirant. Si bien qu'il défendait non pas sa vérité,
mais dénonçait les imperfections de la société, disons de
l'Autre. Mais cet Autre est aussi un miroir symbolique. Donc, ce
patient, accusant l'Autre, ici le narratif républicain, de mentir,
lui reprochait de le tromper, non seulement sur son image, mais sur
sa position dans le symbolique. La vérité qu'il exigeait était la
vérité sur sa position de sujet dans l'ordre symbolique : quelle
reconnaissance lui est effectivement accordée, quelle place lui est
effectivement attribuée, et quel rapport existe entre cette place et
celle que le discours de l'Autre prétend lui donner. Mais,
évidemment, ce besoin pathologique de vérité ne s'arrête pas là.
La même question se pose à différents niveaux.
Le
mensonge n'a donc pas que des effets sur la réalité sociale. Parce
que le discours politique est aussi un discours de l'Autre sur la
communauté et sur ceux qui la composent, il peut atteindre le sujet
dans la représentation de sa propre place. La question politique
rejoint alors celle de l'identité et, plus radicalement, celle des
origines. Là, nous ne sommes plus dans le récit républicain ou
dans la réalité discordante, mais dans l'effet subjectif du
mensonge républicain comme mensonge du Grand Autre. Avec une
question : "Que devient le sujet lorsque l'Autre qui lui
attribue sa place symbolique se révèle mensonger ?" Être pris
dans la question "Qui suis-je ?" est une formulation de ce
que d'autres qualifient de désorientation. Mais il faut distinguer
ceux qui n'ont pas de boussole de ceux dont la boussole est déréglée.
C'est
de l'Autre, du Dieu non trompeur (comme le nomme Descartes), que nous
attendons que le Nord indique le Nord. Or, comme le souligne Lacan,
il n'y a pas d'Autre de l'Autre : aucun tiers ultime ne vient
garantir que le Nord qu'indique la boussole est vraiment le Nord.
L'impasse tient alors à ce que nous plaçons un homme politique dans
cette position de garant, d'Autre de l'Autre qui n'existe pas. Nous
lui attribuons une place symbolique qui excède nécessairement sa
personne et que sa parole, toujours contingente, ne peut pourtant
garantir. Lorsque cette parole se révèle mensongère ou que ses
actes démentent ce qu'elle énonce, ce n'est pas seulement une
information qui se révèle fausse : c'est le lieu même depuis
lequel le sujet orientait sa position dans le monde qui devient
incertain. La boussole n'a pas simplement disparu. Et si c'est celui
qui était supposé garantir que le Nord était le Nord est aussi
celui qui a déréglé la boussole, on passe du dieu non trompeur au
diable.
La
constitution favorise cette idéalisation du Président en
l'instituant comme arbitre et garant du bon fonctionnement des
institutions. L'article
5 énonce que "Le
Président de la République veille au respect de la Constitution. Il
assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs
publics ainsi que la continuité de l'État." Il serait donc une
sorte de garant du respect de la loi constitutionnelle qui fonctionne
elle comme grand Autre. Évidemment il n'en est rien, le Président
n'est pas au-dessus des partis politiques, il est même une émanation
du parti dominant. De fait, il est "juge et parti", et
manage le détournement de ses fonctions pour l'enrichissement de ses
commanditaires.
Le
mensonge institutionnel est différent de l'injonction paradoxale :
il ne renvoie pas seulement à la vacuité de l'Autre de l'Autre, il
disqualifie l'Autre. L'Autre, qui est aussi l'ordre social, perd
alors sa fonction de faire tiers et loi. Mais surtout, ne pouvant
plus fonctionner comme Grand Autre pour le sujet, la société perd
sa capacité de structuration, d'articulation et de limitation.
L'Autre qui ment, un dieu trompeur en quelque
sorte, ne peut plus faire Loi, parce que sa parole a perdu sa valeur
de garantie. C'est ici qu'apparaît l'Autre pervers : celui qui
instrumentalise la Loi, s'en porte garant, l'impose et la
transgresse. L'Autre n'est pas disqualifié parce qu'il ne fournit
pas une correspondance puisque cette correspondance est
structurellement impossible, mais parce qu'il prétend
la garantir tout en produisant lui-même le démenti de ce qu'il
affirme.
Il
fait de la Loi elle-même un objet de jouissance. En face, le sujet
ne peut plus distinguer clairement la Loi de sa transgression. Le
malaise à vivre dans une société fondée sur le mensonge
institutionnel n'est donc pas un simple désagrément psychologique
ou une humeur maussade : il renvoie à un conflit structurel entre le
Symbolique et le Réel. Le déni de la réalité constitue alors le
point extrême de la sidération. Ici, ce n'est plus seulement une
contradiction logique ou un mensonge hypocrite : c'est l'exigence
faite au sujet de nier l'évidence de sa propre perception.
Quand
on assène au peuple "vous êtes libres et égaux" alors
que chaque domaine de son existence, de la santé à la justice, de
l'habitat à l'espérance de vie, est tissé d'inégalités violentes
et programmées, on ne fait pas seulement mentir le langage. On
enjoint au sujet de disqualifier sa propre perception. La réalité
vécue est invalidée et le sujet disqualifié : "Si tu souffres
d'une injustice, c'est que tu as un problème avec la réalité,
puisque la loi et le discours officiel affirment que tu es en
démocratie et que l'égalité règne." C'est précisément ce
mécanisme qui peut mener à la folie ou à l'asphyxie psychique. Car
le psychisme a besoin d'un minimum de correspondance entre le monde
partagé et la perception subjective pour faire tenir son armature.
Lorsque l'Autre social impose un mensonge aussi total et exige qu'on
y souscrive sous peine d'exclusion, le sujet est sommé de choisir
entre sa propre perception, au risque de passer pour séditieux, et
l'adhésion au mensonge, au risque de s'annuler lui-même.
À
la différence du récit républicain, qui est écrit dans les
textes et les institutions, le mensonge républicain a un sujet qui
l'énonce et même, parfois, l'incarne. Ce qui signifie qu'il y a
quelqu'un à qui adresser sa révolte. Et, en ce moment, ce sont les
lycéens qui manifestent pour exiger des conditions "dignes"
pour faire leurs études. On assiste toujours à la même violence de
la répression policière, avec les médias mainstream qui
diabolisent les élèves et traduisent "black
block" par
"lycéen cagoulé" pour justifier cette violence en disant,
en substance, "heureusement qu'il y a la police, sinon ils
casseraient tout".
Nous
vivons dans le mensonge permanent, car si quelqu'un a
nui à ce pays, c'est bien ceux qui gouvernent, préférant
distribuer des centaines de milliards à leurs "associés"
plutôt que de financer les services publics
: une politique qui tue, car des gens meurent de froid, de la misère,
ou faute d'avoir pu accéder aux soins dont ils avaient besoin. Et de
cela, les politiques n'expriment aucun remords. On retrouve là
l'absence de culpabilité du pervers, ce qui va bien avec l'inversion
de l'accusation de la violence et la culpabilisation des victimes. On
se croirait dans "Eichmann
à Jérusalem"
d'Arendt, non pas, évidemment, au sens du judéocide, mais parce que
l'on retrouve là ces personnalités qui semblent pouvoir produire ou
cautionner des effets de souffrance considérables tout en ne se
reconnaissant pas dans le désastre qu'elles ont contribué à
produire.
Le
peuple ne peut que faire l'expérience de son impuissance face à une
politique qui se révèle nuisible au plus grand nombre, tandis qu'un
petit nombre de privilégiés en tire profit. Toute révolte est
rapidement réprimée. Et, finalement, le vote semble ne rien changer
à l'essentiel : les élections permettent l'alternance des
gouvernants sans modifier les rapports de pouvoir qui structurent les
décisions. Le mensonge politique ne consiste plus seulement à
présenter comme juste une politique dont les effets sont
inégalitaires, mais à laisser croire au citoyen que celui qui
gouverne est réellement celui qui décide et qu'il dispose, en son
nom, du pouvoir de modifier le cours des choses. Or le pouvoir
politique est pris dans des rapports de dépendance et de contrainte
qui dépassent le seul titulaire du pouvoir exécutif : poids des
intérêts économiques, contraintes institutionnelles et engagements
européens, entre autres. sans oublier une collusion certaine de la
classe politique nationale et européenne.
C'est
là un vrai problème : celui qui est supposé incarner l'Autre n'est
qu'un homme de paille, ce n'est pas lui qui décide. Il est lui-même
pris dans des rapports de pouvoir dont le citoyen ne voit pas les
véritables détenteurs. L'homme qui se présente devant le peuple
comme l'incarnation de sa souveraineté n'est que le représentant de
forces économiques auxquelles le peuple, lui, n'a jamais donné
mandat.
L'Élysée
présente la République comme "démocratique et sociale",
affirme que les citoyens ont "tous la même valeur aux yeux de
l'État" et que l'État doit œuvrer à une égalité "vivante
et concrète", notamment dans l'éducation, le logement,
l'emploi et la santé. Macron reprend lui-même ce registre. En
janvier 2024, il présente son action comme une volonté de "libérer
les énergies, protéger les Français, unir la nation". Il
parle d'une "deuxième injustice fondamentale" et reconnaît
l'existence d'une "France de l'angle mort", composée de
ceux qui gagnent trop pour être aidés mais pas assez pour bien
vivre. En décembre 2025, dans ses vœux pour 2026, il reconnaît
encore "les difficultés de pouvoir d'achat", les
"souffrances personnelles" et le "dénuement"
d'une partie de la population. Des discours qui peuvent laisser
entendre qu'il se soucie des difficultés des Français et a le
projet d'y remédier
Or,
il n'en est rien. Les données de l'Insee donnent une image beaucoup
moins rassurante. En 2024, 9,8 millions de personnes vivant en
logement ordinaire en France métropolitaine étaient sous le seuil
de pauvreté, soit 15,4 % de la population, le niveau le plus élevé
depuis le début de la série en 1996. Dans le même temps, les
inégalités de niveau de vie atteignaient leur niveau le plus élevé
depuis 1996. La concentration patrimoniale est encore plus
spectaculaire : en 2024, les 10 % des ménages les mieux dotés
détenaient 48 % du patrimoine brut total, tandis que la moitié la
moins dotée n'en détenait que 7 %. La privation matérielle et
sociale ne concerne pas une population marginale. Début 2025, en
France hors Mayotte, 9 millions de personnes vivant dans un logement
ordinaire, soit 13,5 % de la population, étaient en situation de
privation matérielle et sociale. En France métropolitaine, cette
proportion atteignait 13,1 %. L'Insee relève notamment que 11,4 % de
la population déclarait ne pas pouvoir chauffer suffisamment son
logement pour des raisons financières, contre 6,7 % en 2020.
Le
discours officiel ne nie donc pas nécessairement la souffrance
sociale. Il peut au contraire la reconnaître et présenter l'État
comme celui qui protège, corrige les injustices et garantit
l'égalité. Tout en œuvrant
en sens contraire. C'est là que le mensonge politique prend sa forme
la plus radicale : l'Autre ne se contente plus de tenir un discours
en contradiction avec la réalité, il énonce la Loi tout en
agissant de telle sorte que ses effets en soient démentis. Il
affirme l'égalité tout en produisant ou en maintenant des
inégalités. Il promet la protection tout en laissant se développer
les conditions qui exposent les plus vulnérables et parle de
justice tout en acceptant des rapports sociaux dont les effets sont
profondément inégalitaires.
Le
double discours n'est pas limité aux
individus, mais s'étend aux institutions.
Cela
n'a rien d'étonnant puisqu'il s'agit toujours des mêmes personnes :
des élus et de
ceux qui profitent du système. On ne peut pas généraliser, mais il
faut constater que ceux qui sont à l'abri de la loi, ou s'imaginent
l'être, ne voient pas trop l'intérêt de la respecter. C'est le
plus souvent la peur du gendarme qui fait que l'être
humain
suit
le droit chemin. Mais quand le gendarme est lui-même complice, les
limites deviennent poreuses. Dans le monde moderne, il n'y a que peu
de place pour la vertu. Elle est même souvent considérée comme un
handicap, et ce n'est pas étonnant quand la priorité est
l'efficacité et le profit. La vertu ne rapporte
pas d'argent.
La
généralisation du clivage entre les agissements réels de ceux qui
ont le pouvoir et la légalité qu'ils affichent a profondément
modifié le fonctionnement des sociétés post-démocratiques. Ce
n'est plus seulement la langue qui est bifide, mais tout le corps.
Derrière la façade de l'État de droit, véritable décor de
théâtre, règne un État mafieux qui s'étend des mairies aux
départements et à l'État, puis au-delà. Là aussi, il n'y a pas
de quoi s'étonner puisque le seul enjeu est l'agent, et que le
pouvoir se confond avec lui. Nous sommes face à un État double :
l'État de droit en décor et une réalité qui est celle de l'État
mafieux.
Nous
avons ici, d'une part, l'État de droit qui dit la règle et en
organise l'application et, de l'autre, son double mafieux qui
maintient la règle dans le discours tout en cautionnant sa
transgression dans la pratique. De cela, je peux en témoigner dans
le registre de la banalité quotidienne. Il s'agit d'un trottoir
transformé en piste pour camionnettes de livraison malgré le danger
que cela représente pour les piétons et les riverains, ceci dans
une rue jouxtant la mairie. Les courriers envoyés au maire et au
préfet n'ont été suivis d'aucun effet, et cette situation a duré
plusieurs années. Il aura fallu finalement l'intervention de la
Défenseure des droits pour que la mairie mette un terme à cette
pratique, non sans avoir essayé au préalable de nier les faits.
Une
règle n'a donc même pas besoin d'être supprimée. Elle peut rester
parfaitement visible, inscrite dans la loi, enseignée à l'école,
invoquée par les institutions. Ce qui change, c'est son statut dans
la pratique : elle devient une règle que certains doivent respecter
tandis que d'autres peuvent s'en affranchir avec l'accord ou la
protection du pouvoir. Un exemple historique est l'affaire des
écoutes illégales
de l'Élysée de 1983
à 1986,
sous François Mitterrand. Ce n'était pas simplement une
transgression individuelle. Le système a fonctionné pendant
plusieurs années et a concerné au moins 150 personnes, selon le
dossier judiciaire et les archives. Certaines surveillances
concernaient des journalistes et des avocats sous le faux prétexte
de la lutte antiterroriste. Jugés longtemps après, les responsables
ont été condamnés à des peines légères.
Une
autre affaire, celle du sang contaminé, a montré une contradiction
totale entre le discours de protection sanitaire et la réalité des
décisions prises. En 1985, pour
des raisons économiques, des responsables du système transfusionnel
et certaines autorités politiques,
qui savaient que les produits sanguins qu'ils allaient continuer à
mettre en circulation étaient contaminés par le virus du sida, ont
néanmoins décidé d'en poursuivre la distribution jusqu'à
épuisement des stocks. Les conséquences furent catastrophiques.
Trois membres du gouvernement furent poursuivis devant la Cour de
justice de la République. Laurent Fabius et Georgina Dufoix furent
relaxés ; Edmond Hervé fut déclaré coupable, mais dispensé de
peine. D'autres responsables du système transfusionnel furent
condamnés pénalement.
Effectivement,
on ne connaît que les "affaires" découvertes et jugées.
Mais elles illustrent l'existence d'une doublure mafieuse de l'État
de droit. Et, accessoirement, que la justice est bien plus
qu'indulgente avec les autorités politiques qu'avec leurs
subordonnés.
Ce
qui est étonnant, c'est que des mensonges ou contradictions
institutionnels puisent être connus, documentés, parfois largement
médiatisés, sans provoquer pour autant de réaction collective
proportionnée à leur gravité. Cette absence de réaction pose une
question particulière. Comment le sujet peut-il accepter d'être
gouverné par un Autre dont il sait la parole mensongère ? Disons
qu'il "fait avec" en attendant les élections pour choisir
de nouveaux dirigeants qui vont lui mentir autant que les précédents,
et cela parce que la vérité est sans doute difficilement avouable.
Cette
vérité, c'est qu'ils ne dirigent rien et qu'ils ne sont, quelle que
soit leur couleur politique, qu'au service de ceux qui les financent.
Il
existe à ce propos un témoignage de Danielle Mitterrand selon
lequel François Mitterrand lui aurait confié que ce n'était pas
lui qui gouvernait réellement, mais la finance. Il faut évidemment
prendre cette formulation pour ce qu'elle est : un propos rapporté,
et non une déclaration publique de François Mitterrand dont on
pourrait établir ici l'authenticité textuelle. Mais ce témoignage
prend un relief particulier lorsqu'on le rapproche du tournant de
1983. Après avoir engagé une politique de relance et de
transformation économique en 1981, le gouvernement adopta en 1983 le
"tournant de la rigueur", sous la contrainte notamment des
déséquilibres monétaires et de la nécessité de maintenir le
franc dans le Système monétaire européen. La question devient
alors moins celle de savoir si "la finance" gouverne
littéralement à la place des gouvernements que celle de savoir
jusqu'où s'étend réellement la liberté de décision politique
lorsque les gouvernants sont soumis à des contraintes financières,
monétaires et économiques qu'ils ne maîtrisent pas. Surtout quand
l'élu manque de courage politique.
Il
est habituel d'entendre dire que si l'on vote, que ce soit à droite,
à gauche ou au
centre, rien ne change fondamentalement. Globalement, les Français
n'en tirent pas la conclusion qui s'impose qui est que les élus sont
sous contrôle. Dans ces conditions, comment le peuple pourrait-il
être souverain ?
Pourquoi
le peuple accepte-t-il de vivre dans les mensonges de ses élus,
d'être instrumentalisé, induit en erreur et dépouillé ? Il y a
évidemment ceux qui n'en ont pas conscience, qui ne perçoivent pas
les mécanismes à l'œuvre, et ceux qui disposent de suffisamment de
ressources pour ne pas être impactés par la situation. Mais il
reste tous ceux qui savent, qui désapprouvent et qui pourtant
répondent : "Je ne peux rien y changer." Des travaux ont
été consacrés à ce phénomène que la psychologie désigne sous
le terme d'"impuissance apprise" : lorsqu'un individu est
durablement confronté à des situations sur lesquelles il ne
parvient pas à agir, il peut finir par intégrer l'idée que son
action est inutile, y compris lorsque des possibilités d'action
existent encore. C'est peut-être là l'une des forces les plus
considérables du système : non pas d'avoir nécessairement
contraint les citoyens à accepter leur condition, mais d'avoir
progressivement installé chez eux la conviction qu'ils ne peuvent
rien y changer. Le pouvoir n'a alors même plus besoin de convaincre.
Il suffit que celui qui le subit ne croie plus possible de lui
résister. Le citoyen peut ainsi savoir qu'il est trompé, constater
qu'il est exploité ou maltraité, désapprouver les décisions
prises en son nom et néanmoins continuer à les subir. Il ne consent
pas nécessairement à ce qui lui est imposé, il se croit
simplement incapable de le modifier. C'est peut-être là le paradoxe
le plus profond de notre démocratie : avoir fait du citoyen le
détenteur théorique du pouvoir tout en laissant s'installer chez
lui le sentiment qu'il n'en possède, en pratique, aucun. Mais
n'est-ce
pas qu'un
sentiment ? De fait, les pouvoirs qu'il a sont factices, sans effet
réel sur sa condition. Pourtant le citoyen vote, peut se présenter
à une élection, manifester, s'organiser, faire grève, saisir la
justice, interpeller ses élus, etc., et pourtant il est sans réel
pouvoir politique au sens où il pourrait effectivement déterminer
les décisions qui organisent ses conditions d'existence.
Le
péché originel du citoyen républicain, c'est d'avoir accepté de
vivre dans le mensonge, dans les doubles discours qui
l'instrumentalisent et finissent par le dépouiller de sa dignité
pour lui imposer le mépris de lui-même. Car lorsque l'homme en
vient à mépriser ce qu'il est devenu, à intérioriser l'image
dégradée que lui renvoie l'Autre, il ne se révolte plus contre ce
qui l'asservit : il se retourne contre lui-même. C'est peut-être de
là qu'est née la lâcheté consubstantielle à la servitude
volontaire : non pas d'une faiblesse originelle du sujet, mais de
l'intériorisation du mépris de soi que la démocratie pervertie et
la république corrompue lui imposent.
Le
péché originel du citoyen républicain, c’est d’avoir accepté
de vivre dans les mensonges et les doubles discours qui
l’instrumentalisent et finissent par le dépouiller de toute
dignité pour lui imposer le mépris de lui-même. Et c’est ce
mépris qui le rend lâche, de cette lâcheté animale qui impose la
vie comme préférable à la liberté, dans la dialectique hégélienne
du maître et de l’esclave.
1)
BATESON, Gregory. Vers
une écologie de l'esprit
(Tome 1 et Tome 2). Traduit de l'anglais par Férial Drosso et
Laurencine Lot. Paris : Éditions du Seuil, coll. Points
Essais, 1995 (rééd. 2008).
2)
KUTZ, Angelika.
Double
Bind-Communication as a Cause of Burnout : A Proposal for a Theory on
the Effects of Toxic Communication in Organisations.
Wiesbaden : Springer
Nature, 2023. L'auteure établit que la persistance de cette
communication toxique provoque une usure mentale profonde. Ne pouvant
résoudre l'incongruité par la logique, le sujet intériorise le
conflit, ce qui mène à la perte de repères, au cynisme, à
l'effondrement psychologique et à l'épuisement chronique, l'esprit
s'épuisant littéralement à tenter d'habiter une réalité rendue
fausse par construction.
3)
Freud,
S., "Le fétichisme" (1927),
La
vie sexuelle,
PUF, 1969, pp. 133-138.
4)
Les estimations
actuelles des aides publiques accordées aux entreprises se situent,
selon les périmètres retenus, entre 200 et 250 milliards, voire 270
milliards d'euros par an. On ne sait pourtant pas toujours
précisément ce que ces sommes produisent ni dans quelle mesure
elles bénéficient effectivement à l'investissement, à l'emploi ou
aux salariés. Dans le même temps, les grandes fortunes se sont
considérablement accrues. Ce qui ne veut pas dire qu'elles ont
empoché tout cet argent. En tout cas, il manque cruellement aux
écoles et aux hôpitaux.
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