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L'État contre la société

 



Des Français en souffrance 2


L'État contre la société

 Claude Kessler (janvier 2020)

 

Jamais contents, éternels insatisfaits et râleurs, les Français refusent de se résigner au triste sort que leur a programmé un pouvoir politique au service des puissances d'argent. Mais ils semblent bien en peine de créer les changements nécessaires pour reprendre leur vie en main. Ils ne cessent d'attendre un homme providentiel, véritable Messie, qui les emmènerait vers un monde meilleur. Ce rêve les a conduits jadis à plébisciter un Napoléon Bonaparte, que certains qualifient encore de nos jours de " boucher de l'Europe ". Et comme cela n'a pas suffi, ils ont rejoué le même scénario avec Napoléon III, on connaît le résultat. Puis de Maréchal en Général, ils ont fini dans le grotesque en pensant trouver Le Sauveur en la personne d'un banquier d'affaires. Ce qui a amené la France à la catastrophe que nous connaissons actuellement. Selon le Président Macron les Français seraient des " Gaulois réfractaires au changement", mais paradoxalement, quand ils veulent que ça change et demandent sa démission, ils ne trouvent face à eux que la violence d'une répression militaro-policière indigne d'une démocratie.

Une des causes sociales du malaise actuel des Français vient directement du projet de leur conversion forcée à la logique néolibérale avec la volonté affichée du pouvoir politique de détruire l'État social. La perspective de vivre dans un pays qui ne serait plus une " mère " patrie volant au secours de ses " enfants ", un contenant sécurisant, mais un milieu hostile comparable à une jungle, conformément à l'idéologie darwinienne du libéralisme économique, les a amenés à descendre dans la rue. 

On ne peut pas nier les défaillances de l'État dans les mouvements sociaux que connaît la France depuis plus d'un an et qui ont commencé par la mobilisation des Gilets jaunes autour des ronds points puis leurs manifestations hebdomadaires pour finir par l'importante grève déclenchée en décembre et qui continue en 2020. Bien que le Président Macron et le Gouvernement Philippe soient expressément désignés du doigt par la vindicte publique, le malaise des Français ne date pas d'aujourd'hui. Et il en va de même des défaillances de l'État. Mais la situation n'ayant fait que s'aggraver, le point de rupture a été atteint d'autant plus que la seule réponse apportée par le pouvoir politique aux plaintes et aux exigences des Français a été une répression militaro-policière particulièrement sauvage.

L'État est accusé par les Français en révolte de ne pas respecter les paragraphes 10 et 11 du Préambule de la Constitution de 1946 auxquels se réfère explicitement le Préambule de la Constitution de 1958. Il est dit dans le paragraphe 10 que " La Nation assure à l'individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement " et dans le paragraphe 11 : " Elle (la Nation) garantit à tous, notamment à l'enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l'incapacité de travailler a le droit d'obtenir de la collectivité des moyens convenables d'existence."

La réalité pour beaucoup de Français est actuellement d'avoir une vie réduite à survivre, et encore parfois avec difficulté. En tout cas, ils sont loin d'avoir les possibilités financières d'un épanouissement pouvant leur assurer un certain niveau de bien-être. Et d'une manière plus générale les Français voient leurs droits économiques et sociaux régresser à grande vitesse d'année en année. Pire, cette régression est devenue le projet politique de ceux qu'ils ont élus pour les gouverner.

Chaque époque fournit aux peuples qui la traversent de bonnes et de moins bonnes raisons d'être heureux ou malheureux. Il est forcément difficile de préciser, face à un état qualifié classiquement de " dépressif ", ce qui relève de l'histoire individuelle ou des conditions de vie réelles. Mais ce que l'on sait c'est que ces dernières jouent un rôle déterminant dans le bien-être et que, par conséquent, la politique imposée à une société par ceux qui détiennent le pouvoir mérite une attention toute particulière. De ceci la société grecque, mise à mal depuis 10 ans par la politique d'austérité imposée par l'Union européenne, nous fournit une illustration particulièrement douloureuse.

En France, les conditions de vie des " Petits " se détériorent depuis 1982/83, soit à peine un an après l'accession à la présidence de François Mitterrand. Dans le même temps les " Gros " ne cessent de s'enrichir et les inégalités de se creuser. Après des avancées sociales indéniables, issues de l'application du Programme commun, la France a pris, brutalement, un virage nettement libéral : blocage des salaires en 1982, politique de la rigueur en 1983, dérégulation bancaire en 1986, libéralisation des flux de capitaux en 1988, etc. C'est Pierre Mauroy, alors Premier ministre, qui en a donné le coup d'envoi le 20 mai 1982 en déclarant : "Les hausses nominales excessives de revenus et de salaires entretiennent l'inflation et privent notre économie des moyens de créer des emplois. Le gouvernement est décidé à agir pour modérer davantage l'évolution des salaires (1)". On connaît la suite : les prix qui devaient être bloqués ne l'ont pas été, et les hausses de salaire prévues annulées. Donc adieu à la social-démocratie et bienvenue au social-libéralisme. Étrangement le mot démocratie disparaît. Cette élision va se révéler riche de sens.

La politique instaurée par Mitterrand à partir de 1982 : réduire le coût de la main-d’œuvre dans le but affiché de relancer l'économie, mais qui de fait n'a servi qu'à augmenter les dividendes versés aux actionnaires, est devenue la norme. Laissons à l'histoire (2) le soin d'expliquer ce glissement des socialistes vers une gouvernance néolibérale qui en a désorienté plus d'un et qui est devenue un des symboles de la forfaiture d'une classe politique largement corrompue. De désenchantements en désillusions, les Français sont tombés sur le candidat Macron qui leur a promis d'en finir avec l'ancien monde et de moraliser la vie politique, tout en prenant grand soin de leur cacher qu'il était missionné par les actionnaires du CAC 40 pour parfaire la conversion de la France au capitalisme ultra-libéral dans le cadre des directives d'une Commission européenne œuvrant dans le même sens. Au lieu de l'homme providentiel qu'ils espéraient, un nouveau Napoléon, les Français n'ont trouvé qu'un serviteur zélé des puissances d'argent pour appliquer une politique dont les succès économiques des USA avec Trump et de la Chine avec Deng XiaoPing ont montré les limites (3).

Les indices révélateurs d'une morbidité de la société française ne manquent pas, et ne datent pas d'aujourd'hui. Ils traduisent indéniablement un mal-être basique dont on ne voit pas qu'elle pourrait être la cause, si ce n'est un facteur pathogène sociétal. Le nombre important de suicides, un des plus importants d'Europe, est sans aucun doute révélateur : 9 000 personnes se donnent la mort chaque année. Il s'agit là d'un chiffre officiel, le nombre réel est sans doute bien plus élevé, la honte et la culpabilité qu'éprouve l'entourage d'un parent qui se donne la mort faisant que de nombreux suicides sont cachés. Pour les mêmes raisons certains déguisent leur suicide en accident. Si l'on ajoute aux morts, les tentatives de suicide qui seraient d'environ 20 pour un décès, mais là aussi vraisemblablement bien davantage, on peut mesurer l'ampleur du désastre (4).

Un autre indice révélateur du niveau de morbidité est l'importante consommation de psychotropes que font les Français. Ils battraient même le record mondial dans ce domaine. Ajoutons à cela des "aidants chimiques" aussi dévastateurs que l'alcool et toutes sortes de drogues illicites, et on en conclura que pour les Français le paradis est essentiellement artificiel (5).

 

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 Pour expliquer cette addiction aux drogues et aux psychotropes, ainsi qu'un recours élevé aux psychothérapeutes et autres magiciens de l'âme, les spécialistes et les médias invoquent la dépression, terme qui en est ainsi venu à désigner, outre des pathologies mentales caractérisées et des états réactionnels aux aléas de la vie, un mal-être plus diffus que repèrent vite les étrangers fraîchement débarqués de leur pays d'origine et qui constatent que les Français n'ont pas l'air heureux. Cette constatation prend tout son sens quand ces nouveaux venus sont des psychiatres ou des psychologues qui savent bien de quoi ils parlent quand ils voient dans cette souffrance diffuse faite d'insatisfaction autre chose qu'une pathologie classique, même si elle est soignée comme telle. À ce niveau les soins "psy" relèvent du traitement palliatif : ils soulagent une souffrance qui est en fait une pathologie sociétale mettant un grand nombre de personnes en difficulté à vivre les conditions de leur existence.

L'image du Français jamais content et toujours râleur est bien connue. De nombreux articles de presse ont été consacrés au thème du Français qui n'est pas heureux, confirmant par là une réalité que seuls quelques instituts de sondage et des journaux trop près du pouvoir politique et des puissances d'argent osent nier (6). Aucune réponse convaincante n'a été apportée pour expliquer une singularité dont on peut se demander si elle ne gît pas davantage dans l'absence de réponse adéquate de la société à un malaise individuel que dans des dysfonctionnements sociétaux qui en seraient la cause. Mais peu importe : dans les deux cas, il y a une inadéquation entre les besoins de la population et ce que la société lui apporte. De fait, toutes les sociétés européennes sont uniformément en souffrance à cause de la même politique néolibérale imposée aux peuples par l'Union Européenne et le Fonds monétaire international. Peut-être que les Français sont simplement plus démunis que d'autres pour faire face à une politique qui ne recule pas à sacrifier des vies à l'enrichissement des groupes financiers et de quelques puissants. Le racisme de classe, c'est-à-dire le mépris pour les petites gens, qui est omniprésent dans la classe politique et chez les nantis, n'est sans doute pas pour rien dans la grisaille française.

Le Français n'est évidemment pas le seul à souffrir de l'obligation de réussite que la société néolibérale impose à ses membres. Une telle obligation laisse croire, du fait de sa seule existence, qu'une telle réussite, mesurée exclusivement à l'aune de l'argent amassé, est possible et ne dépend que de soi. L'échec est ainsi imputé exclusivement à l'individu et non à la société dont l'organisation et le fonctionnement peuvent faire obstacle à la mobilité sociale. Le " looser " en vient à être honteux de sa condition et finit par se mépriser. On se souvient du publiciste Séguéla qui a déclaré sur un plateau de télévision en février 2009 : " Si à 50 ans on n'a pas une Rolex on a quand même raté sa vie." Il y a aussi cette parole attribuée à Bill Gates : " Ce n'est pas votre faute si vous êtes né pauvre. En revanche, si vous mourez pauvre, c'est votre erreur." En d'autres termes : " Ça ne tient qu'à vous de devenir riche, si vous échouez ça ne tient qu'à vous aussi. " La pauvreté est ainsi promue au rang de "péché mortel" par la religion néolibérale capitaliste.

Le " rêve américain " n'est pas pour les Français. Pour " réussir ", la position sociale héritée de ses origines est nettement plus déterminante que ses mérites. Mais la " méritocratie " n'est pas limitée uniquement par une organisation mafieuse de la société. Déjà en 1964 Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (7) nous montraient que notre institution scolaire reproduisait les inégalités sociales et culturelles, les bons élèves se recrutant dans les milieux aisés et cultivés (l'un allant souvent avec l'autre), alors que les enfants d'ouvriers attestaient de parcours scolaires médiocres. Si bien qu'à l'université ne se retrouvaient plus guère alors que les enfants de la bourgeoisie. Actuellement le fameux "ascenseur social", non seulement ne monte pas très haut, mais il aurait même une nette tendance à descendre (8).

De nos jours, on peut espérer éviter, grâce à ses mérites, la pauvreté pour accéder à un état de semi-pauvreté, mais guère davantage. Et les Français le savent. Les médias ont beau se relayer pour essayer de les convaincre qu'ils sont heureux et que leur pouvoir d'achat a augmenté grâce à la politique d'un Macron dont ils demandent la démission, rien n'y fait. S'ils sont descendus dans la rue fin 2018, vêtus d'un gilet jaune, c'est par réaction à une hausse de la taxe des carburants, et s'ils sont toujours dans la rue début 2020, alors que cette augmentation a été annulée dès décembre 2018, c'est que cette hausse a pris pour eux le sens d'un message de mépris adressé par la classe politique et les nantis aux petites gens. On doit au président Macron d'avoir fait (re)découvrir aux Français la lutte des classes, une lutte non seulement pour le pouvoir économique, l'amélioration des conditions matérielles de vie, mais une lutte pour la reconnaissance. Ils exigent que les travailleurs, chômeurs, invalides, retraités, etc. soient considérés comme étant des êtres humains dont la dignité se devait d'être respectée par les classes dominantes. Mais la lutte des classes c'est aussi, et peut-être d'abord, la guerre que fait le capitalisme aux travailleurs et aux classes populaires déjà surexploitées. L'audace et la voracité des capitalistes ont été excitées par l'échec du bloc communiste. Ils ont trouvé dans les institutions de l'Union Européenne et des hommes de paille comme le Président Macron, des instruments dociles pour détruire l'État social sous prétexte de résorber dette et déficit publics (9).

De nombreuses publications (10) ont listé les marques de mépris du président de la République à l'égard des Français, de préférence les classes laborieuses. Mais les Français le lui rendent bien, souvent sur le mode de la caricature : ainsi on peut le voir représenté sur Facebook en tutu, allusion à sa supposée homosexualité, en officier nazi ou en Hitler à cause de son gouvernement autoritaire et la violence de la répression policière, en bébé avec sa "maman" Brigitte, allusion au fait qu'à l'âge de 15 ou 16 ans il a été séduit par sa professeure qui avait la quarantaine, sous les traits de Pinocchio, incarnation du mensonge et sextoy de maman, etc. On aura rarement vu un Chef d'État être l'objet d'un tel mépris et pas uniquement de la part de ces Français que Macron jugerait sans doute comme étant abrutis et incultes. Des livres bien documentés sont parus, s'intitulant : " Le grand manipulateur : les réseaux secrets de Macron " (un livre de Marc Endeweld) ou " L'imposture Macron " (publié par ATTAC et la Fondation Copernic).

Si le malaise français atteint actuellement des sommets, cela tient pour beaucoup aux inquiétudes soulevées par la conversion de la société à la logique néolibérale, ce qui signifie la destruction des acquis sociaux hérités du Conseil National de la Résistance. De contenant sécurisant basé sur une idéologie de la solidarité nationale, la société va se transformer en un milieu hostile comparable à une jungle, conformément à ce que veut l'idéologie darwinienne du libéralisme économique. Cette crainte explique la tendance accrue des Français à se détourner de la société pour se replier sur leur sphère privée. Une enquête de Sociovision note que " La majorité des Français (56 %) ont aujourd’hui des objectifs individuels qu’ils s’efforcent d’atteindre, face à une envie d’un but commun qui s’effondre peu à peu depuis 2016 (11)." Il est trop tôt pour dire si la révolte collective contre la politique de LREM va régénérer les liens entre les Français et fonder un nouveau vivre-ensemble ou si notre société va continuer à se désagréger sous la violence de l'agression qu'elle subit. En tout cas, nombreux sont ceux qui ont remarqué le réconfort trouvé par les Gilets jaunes à se rencontrer autour de leurs ronds-points, cette joie dans la redécouverte de la solidarité pouvant prendre facilement une allure festive sous forme de repas partagés. C'est cette solidarité, sur fond de colère, qui a été le moteur des manifestations régionales et nationales qui ont suivi l'occupation des ronds-points. Et c'est cette même solidarité, empreinte de la fierté d'oser dire "non" à la politique de Macron, que la violence de la répression militaro-policière a essayé de détruire en semant la terreur par de nombreuses mutilations et blessures infligées aux manifestants. C'est la même technique que celle qui sous-tend les attentats terroristes : détruire le lien social en semant la terreur.

Ah, si les Français étaient solidaires ! Surtout les pauvres ou les quasi-pauvres. Ils retrouveraient peut-être le sourire. Mais quel danger ils représenteraient alors pour le pouvoir politique qui fait tant d'efforts pour les diviser ! "Diviser pour régner" est certes un stratagème classique pour celui qui convoite le pouvoir, mais sûrement pas une bonne tactique pour gouverner un pays. Les Gilets jaunes ont pallié au poids trop lourd à porter de la solitude (12) dans les sociétés modernes en s'inventant de toutes pièces une communauté venant s'ajouter à celles existant déjà : relieuses, ethniques, raciales, régionales, etc. Il y avait le voile islamique, la kippa, etc. maintenant il y a le gilet jaune.

Selon une enquête d'Ipsos (13) : "Près de trois Français sur quatre (72 %) se déclarent aujourd'hui en désaccord avec l'affirmation " dans la vie, on peut faire confiance à la plupart des gens ". Un chiffre qui témoigne d'un contexte de défiance très forte, qui n'est pas sans conséquence : plus de 9 personnes sur 10 (91 %) affirment ainsi que la période actuelle favorise la solitude." Il y a indéniablement dans ce pays une pathologie du lien social, avec un égoïsme que chacun peut expérimenter sur le monde du travail où règne la norme du "chacun pour soi", conséquence de la compétition que fait régner l'entreprise néolibérale entre travailleurs. Des relations sociales basées sur la compétition sont conformes à l'idéologie de la libre concurrence et à une société darwinienne où chacun est en lutte pour sa survie.

L'acharnement tout particulier des forces anti-manifestations de Macron contre les Gilets jaunes s'expliquent par le fait que ce gilet est devenu le symbole de ceux qui ne veulent plus vivre à genoux. Porter un Gilet jaune ou simplement le mettre en évidence dans sa voiture c'est se mettre en danger de subir des violences militaro-policières. La violence de la répression contre des manifestants désarmés et pacifiques prend là tout son sens : il faut enlever aux "gueux" toute velléité de marcher debout, cette station verticale que l'on dit caractériser l'espèce humaine. C'est sous le coup des matraques et des bottes que les manifestants ont pris conscience qu'ils vivaient à genoux, du simple fait que quand ils essayaient de se relever la violence les ramenait à leur position de pénitents soumis. En même temps que la dignité retrouvée en osant dire "non" à une injustice de trop, les gilets jaunes ont trouvé le fardeau de leur vie moins lourd à porter.

On sait que les animaux vivant en cage ne sont pas heureux. Il en va de même pour les humains. Le fait de ne pas avoir conscience de son enfermement ne semble pas protéger de ses effets délétères. Sans liberté il est impossible de s'épanouir et donc d'être heureux. Toute liberté devrait d'abord être celle de pouvoir se réaliser pleinement. En ce sens, la pauvreté est une prison, même pour quelqu'un qui n'a pas la frénésie de la consommation. Il est difficile pour un pauvre d'étudier, de se cultiver, de voyager, etc. Tout cela coûte de l'argent. Alors quand on n'a déjà pas les moyens de se nourrir correctement et de se chauffer en hiver… Avec souvent le mépris des nantis en sus, ou pire, leur compassion. La société libérale, en évitant de présenter la pauvreté comme étant les conséquences d'un choix politique, culpabilise le travailleur pauvre et en profite pour le surexploiter. De même, il ne fait pas bon d'y être considéré comme étant une bouche inutile : chômeurs, handicapés, malades et retraités, etc. dont le seul tort est d'exister et dont nos libéraux aimeraient bien se débarrasser.

L'instrumentalisation du travailleur présuppose sa déshumanisation, et tout particulièrement la négation de sa subjectivité. Cette déshumanisation est actuellement entérinée au plus haut niveau de l'État par un Président de la République qui parle de "gens qui ne sont rien" ou qui énonce publiquement que " le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler" (14). De là, du mépris de l'autre, il devient facile de concevoir l'appauvrissement d'une population dans sa quasi-totalité au seul bénéfice de l'enrichissement d'une petite minorité.

Macron et sa bande n'ont rien inventé, ils sont simplement allés un peu plus loin, peut-être un peu trop loin, dans leur mépris pour les Français et leur dépossession au profit des vampires suceurs d'argent du capitalisme. Avec François Hollande, dont on dit qu'il se moquait, mais en privé, des pauvres en les appelant des " sans dents", les socialistes ont définitivement trahi l'idéal qu'ils osaient encore afficher. Restait un dernier pas à franchir pour convertir la France au capitalisme ultralibéral et satisfaire ainsi, non seulement les appétits du MEDEF, mais aussi les exigences de la Commission européenne et des institutions financières internationales.

Macron aurait dû écouter ce conseil donné par Machiavel au Prince : "satisfaire le peuple et de le tenir content sans trop chagriner les grands" (15). Pourtant le personnage était bien connu, ou du moins aurait-il dû l'être, quand il s'est présenté comme candidat à l'élection présidentielle : d'abord comme ancien secrétaire général adjoint de l'Élysée (16) puis comme ancien ministre de l'Économie avec l’affaire Alstom-General Electric (17), sans oublier les interrogations que soulevait sa déclaration de revenus et de patrimoine (18). À ceci s'ajoute de soupçon d'avoir voulu échapper à l'ISF en 2016, ce qui l'amènera à devoir s’acquitter d'un peu plus de 10 000 euros pour régulariser sa situation fiscale (19).

L'année 2019 a aussi été l'occasion pour beaucoup de Français d'être confrontés directement, et très concrètement, au mensonge politique et à la manipulation de l'information par un grand nombre de médias, et ce sur un point crucial : la négation par le gouvernement de la réalité d'une violence policière qui a fait des centaines de blessés et des dizaines de mutilés. La représentation du politique menteur et corrompu ne date évidemment pas d'aujourd'hui (20), mais là elle prend corps par les témoignages concordants de manifestants qui sont les témoins directs d'une réalité que l'on peut aussi suivre sur d'innombrables enregistrements audiovisuels faits par les Gilets jaunes avec leurs smartphones. On est loin du mensonge électoral habituel, semblable à celui du bonimenteur qui essaie de vendre sa marchandise et dont le principe est simple : tout promettre aux électeurs pour être élu, puis oublier ses engagements, ce que la Constitution autorise puisque les représentants élus ne sont pas les représentants de leurs électeurs, mais de la nation, tour de passe-passe permis par une distinction subtile entre souveraineté nationale et souveraineté populaire. C'est là que l'on se rend compte que le concept de nation n'a été inventé que pour déposséder le peuple des pouvoirs qui lui reviennent de droit pour les confier à des individus qui ne représentent en fin de compte qu'une entité abstraite, une réalité purement formelle : la nation, concept commode pour le camouflage de leurs propres intérêts et ceux de leurs commanditaires.

Le peuple aimerait que la parole des politiques soit une parole de vérité, ou du moins fiable, ainsi ils pourraient leur faire confiance, compter sur eux. Or il n'en est rien, ils ne sont ni Socrate ni Mère Teresa, et la France n'est pas une famille dirigée par un "gentil pap". Pourquoi n'acceptons-nous pas la parole du politique pour ce qu'elle est : une non-parole, un discours purement stratégique n'ayant d'autre fonction que de conduire le troupeau là où son pasteur veut le mener ? Pourquoi ne pas se contenter d'une parole dont on se dirait qu'elle ment par nécessité ou devoir, comme le médecin qui cache à son patient qu'il est atteint d'une maladie incurable ? Cela tient sans doute au fait que quand le Président ment aux Français ce n'est jamais dans leur intérêt mais pour leur imposer des choix politiques qui leur sont défavorables et auxquels ils seraient donc hostiles. Beaucoup de Français se sont ainsi construit l'image de chefs d'État successifs ne gouvernant pas au profit du plus grand nombre mais à celui exclusif d'une classe sociale particulière, celle des ultra-riches en invoquant un phénomène bien mystérieux : le ruissellement. Servir cette théorie aux Français, même reformulée en "premiers de cordée", comme l'a fait Macron, c'est les prendre ouvertement pour des imbéciles. Peut-être que le président Macron considère effectivement que les Français sont des idiots puisqu'ils sont tombés dans son piège envoûtant pour lui, un peu comme certaines femmes qui perdent toute estime pour l'homme qu'elles ont réussi à séduire. De l'avis de beaucoup, le même Macron, après l'avoir expérimenté, serait plutôt là pour offrir aux Français une corde pour se prendre.

Cela fait depuis bien longtemps que l'argent coule à flots vers ceux qui en ont le plus sans qu'il en résulte des investissements dans les entreprises et une diminution du chômage. Seul l'argent donné aux pauvres est susceptible de relancer l'économie en stimulant la consommation. Arnaud Parienty note à propos de ceux qui défendent l'idée d'un effet bénéfique sur l'économie française de la suppression de l'lSF : " Les adeptes de la théorie du ruissellement, confrontés à l’invalidation de leur paradigme, présentent leurs idées comme ne relevant pas du ruissellement, contre toute évidence. Ce qui leur permet de préserver leurs croyances tout en reconnaissant que la notion de ruissellement n’est pas valide (21). " Personnellement je ne pense pas que ceux qui nous gouvernent soient schizophrènes ou débiles, ils sont plus banalement pervers. Ils savent parfaitement que les arguments avec lesquels ils défendent leurs choix sont faux, mais ils parient sur l'inculture et la crédulité de leur auditoire. Quand on sait que John Locke, un des pères fondateurs de la pensée libérale et dont la " Lettre sur la tolérance " a inspiré la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, avait par ailleurs des actions dans une compagnie maritime jouissant du monopole de la traite des esclaves noirs, on pourrait se dire qu'il y a toujours eu quelque chose de pervers dans le libéralisme, pervers au sens freudien d'un clivage du moi, c'est-à-dire de la coexistence dans la psyché de deux représentations inconciliables. Comment expliquer autrement que des personnages illustres que l'histoire a retenus comme étant les "Pères fondateurs des États-Unis d'Amérique" aient pu brandir d'une main de drapeau de la liberté et de l'autre défendre l'esclavage, voire être propriétaires d'esclaves, ou encore organiser les innombrables massacres d'Indiens dans le seul but de s'approprier leurs terres.

Mais cette interprétation en cache une autre, sans que les deux s'excluent. Les libéraux étaient moins motivés par l'amour de la liberté que par l'appât du gain. La liberté qu'ils revendiquaient était d'abord celle de s'enrichir sans limite, en tout cas de ne pas être entravés dans leur quête par la Couronne britannique qui par la Proclamation royale de 1 763 avait clairement manifesté son opposition au désir d'expansion des colons vers l'ouest (22). Quant à l'esclavage, le fait que cette pratique ait pu être une tradition universelle et millénaire, ne change rien à la dimension perverse de l'instrumentalisation d'un humain réduit au statut de marchandise. Les libéraux se déculpabilisaient en ayant recours à des théories raciales dont nos hommes faussement "vertueux" étaient des adeptes convaincus.

En 2011 Pech écrivait dans "Alternatives Économiques" : "Comment va la société française ? Pas bien, répondent de concert la plupart de ses observateurs. Et de fait, elle souffre de maux profonds et persistants. À commencer par le chômage de masse : depuis la fin des Trente Glorieuses, bientôt deux générations se seront succédé dans un contexte de précarisation de l’emploi et d’insécurité sociale renouvelée, sous l’effet de la concurrence internationale, de la flexibilité croissante des relations d’emploi et du recul de l’industrie. Dans le même temps, les inégalités n’ont cessé de s’accentuer, creusant des distances de plus en plus flagrantes entre les différentes catégories de Français et aiguisant un vif sentiment d’injustice dans une large partie de la population : inégalités de patrimoines et de revenus, bien sûr, mais aussi et peut-être surtout inégalités de destin (23)." La situation s'est bien aggravée depuis à cause du refus des zélateurs de l'économie libérale mondialisée de s'interroger sur son échec et d'en rendre responsables les vestiges de l'État social. Paradoxalement, seuls les États-Unis, avec Trump, ce Président tant décrié et qualifié de populiste, osent dénoncer les effets néfastes de la mondialisation. "En rejetant la mondialisation en faveur de la “doctrine du patriotisme” lors de son discours à l’ONU le 25 septembre (2018), le président des États-Unis a attaqué les institutions telles le FMI et la Banque mondiale qui, depuis des décennies, donnent le la en matière économique. Cependant, l’idée selon laquelle l’État-nation serait mieux à même de remédier aux maux qui sapent nos économies n’est pas sans mérite, estime le chef de la rubrique Économie du Guardian, le quotidien de la gauche britannique", peut-on lire dans le "Courrier International" du 28 septembre 2018 reprenant une publication de "The Guardian"(24). Les dérives du capitalisme montrent que la liberté économique doit être régulée vers plus de justice sociale pour ne pas devenir un instrument de prédation des plus faibles par les plus riches, et pour que les richesses accumulées bénéficient à tous et pas uniquement à une petite minorité qui correspond à 1 % de la population en France.

En dénonçant un appauvrissement des classes moyennes et leur disparition progressive, l'OCDE ne fait que confirmer ce que disent les Gilets jaunes depuis plus d'un an (25). Et les médias qui diabolisent tous ceux qui dénoncent les méfaits des marchés livrés à la libre concurrence convainquent de moins en moins. Beaucoup parlent de "merdia" sur les réseaux sociaux tant il est vrai qu'une information quelque peu objective est quasiment devenue introuvable. Mais il est de plus en plus difficile de convaincre le peuple que ce qu'il vit est faux et que ce qu'on lui dit à la télévision est vrai. Le point de bascule s'est fait autour de la négation des violences policières.

Le message accusateur de l'étudiant stéphanois qui s'est immolé devant des bâtiments du CROUS à Lyon le 8 novembre 2019 en dit long et se passe de tout commentaire, sauf à se demander si quelqu'un se souvient encore de lui, à l'exception de ses proches, en ce premier jour de l'année 2020 (26). Cet acte éminemment politique est venu nous rappeler qu'en France il est de plus en plus difficile, pour un étudiant n'ayant pas des moyens financiers suffisants, de faire des études, et surtout de les réussir. D'autres suicides d'étudiants ont eu pour cause des exigences scolaires excessives n'ayant d'autre raison d'être que d'opérer une sélection hâtive qui joue une vie sur un coup de dés. Ainsi Léo, 18 ans, étudiant en PACES à Grenoble, s'est suicidé à l'âge de 18 ans, le samedi 27 janvier 2018. Le commentaire de Ludovic T. résume bien la situation : "Une société dont les enfants se suicident en première année de médecine est une société qui va mal. Que les décideurs se posent les bonnes questions (27)." La politique ultralibérale que connaît le France, comme tous les autres pays de l'UE, veut tout rentabiliser, y compris les études, ce qui en fait une compétition inhumaine aux antipodes de ce qu'elles devraient être, et de ce qu'elles ont pu être pour certains : un lieu d'épanouissement.

Macron a redonné, bien malgré lui, de la dignité aux Français en les poussant dans la révolte. Ils ont fini par oser braver les coups donnés par des militaires et des policiers dont on est de plus en plus étonnés qu'ils ne soient pas vêtus de l'uniforme brun dont l'histoire de l'Europe a gardé la sinistre mémoire. Ayant voté ces dernières années tantôt à droite, tantôt à gauche, sans constater la moindre amélioration de leurs conditions de vie, mais plutôt une dégradation générale, les Français ne croient plus depuis longtemps à des lendemains qui chantent. S'ils n'y croient pas davantage aujourd'hui, ils sont par contre de plus en plus nombreux à être habités par le sentiment de pouvoir influer sur leur avenir en dehors d'un système démocratique qui s'est révélé n'être en fin de compte qu'un jeu de dupes. Ils avaient élu en 2012 un François Hollande qui s'était présenté lors de sa campagne électorale comme étant l'ennemi de la finance (28) pour se retrouver finalement avec le même se laissant dicter, à l'instar de ses prédécesseurs, sa politique par cette même finance (29), et faisant la guerre aux travailleurs et au droit du travail.

Les Français votent, en tout cas ceux qui ne préfèrent pas l'abstention, pour des candidats qui leur mentent comme des arracheurs de dents. Cela, ils le savent, mais ceux qui continuent à voter se donnent de bonnes raisons en se disant : "J'ai voté pour le moins pire" ou encore "Je vote pour celui qui est le mieux placé dans les sondages", etc. Des candidats honnêtes il y en a sans doute du côté des petits candidats, ceux qui n'ont aucune chance d'être élus. C'est que les Français rêvent d'être gouvernés par un "Grand Homme", et ils vont voter pour le premier "minus" que les médias vont présenter comme étant "l'homme du jour", un peu comme le plat du jour dans un restaurant. La déception sera là inévitablement quand le "Grand Homme " se révélera être un humain comme les autres, et même pire encore, puisqu'en politique les défauts moraux sont indispensables pour réussir.

On comprend bien la nécessité de mentir pour être élu. Qui pourrait se présenter aux élections présidentielles en avouant que son rôle va essentiellement se limiter à appliquer les directives élaborées par une Commission européenne aux ordres de l'Allemagne et à plumer les Français pour satisfaire l'appétit insatiable des actionnaires du CAC 40 ?

Cela fait tellement longtemps que les Français sont trompés par ceux qui les gouvernent qu'il n'est pas vraiment étonnant qu'ils descendent dans la rue vêtus d'un gilet de la couleur attribuée traditionnellement aux cocus. Mais plaisanterie mise à part, comment se sentir en sécurité quand on est obligé de confier sa vie et celle de sa famille à des individus sans scrupule dont on sait qu'ils sont prêts à tout pour arriver à leurs fins. Si la morale n'a pas sa place en politique, et la loi si peu, comment assurer une gouvernance juste dont la finalité serait l'intérêt général et la cohésion sociale ? Ce ne pourrait être que par l'existence de contre-pouvoirs et un contrôle populaire sur les élus pendant leur mandat, un mandat imposant l'obligation pour les gouvernants de servir le peuple, lequel a le droit, et même le devoir, dans une démocratie, de décider de son avenir et de ce qui est "bien" pour lui. Mais évidemment les politiciens n'en veulent pas.

Avec une Union européenne au service des groupes financiers et industriels encadrant la politique des États membres, la vie des Français, en tout cas celle des 99 % d'individus considérés comme étant des êtres de seconde zone, est sacrifiée à des chiffres totalement arbitraires. Il en va ainsi pour les retraités avec la guillotine des 14 % du PIB que le total des pensions ne devrait pas dépasser (30). Comme le montrent toutes les polémiques soulevées par la question du financement du déficit du budget des retraites, les chiffres fixés ne trouvent leur justification dans aucune contrainte impérieuse et dépendent uniquement de choix politiques. Leur seule utilité est de servir à justifier de nouveaux choix en leur donnant une apparence de nécessité. Les chiffres font partie des boniments au même titre que les prétendues valeurs républicaines pour " faire passer la pilule " auprès d'une population qui, même si elle n'en a pas expressément conscience, ressent cependant confusément son instrumentalisation par le malaise qui traverse chacun. Des gouvernants à l'allure de marchands traitent les citoyens comme des " sauvages " de quelque île nouvellement découverte qu'il s'agit de dépouiller de leurs richesses en leur offrant en échange des bijoux de pacotille. De nos jours, la liberté politique des Français se réduit à choisir par la voie des élections, sur une liste fermée, ceux qui vont les mener sur le chemin de la déshumanisation. C'est la version qu'offre le 21e siècle de la "chair à canon".

Dans un document intitulé " Des chiffres pour en débattre ", les salariés de l'Institut national de la statistique (31) mettent en garde le gouvernement contre les effets d'appauvrissement qu'aura inévitablement la fameuse règle d'or devant fixer à un maximum de 14 % du PIB l'enveloppe annuelle des pensions compte tenu de l'augmentation inévitable du nombre de retraités dans les années à venir. D'autres choix seraient possibles pour résoudre le problème que posent les pensions, ils ont d'ailleurs été proposés par les syndicats des travailleurs et certains économistes. Mais le syndicat patronal y est hostile, ainsi que la Commission européenne. Le gouvernement a donc décidé de spolier les travailleurs au profit du patronat. On comprend le désarroi des victimes de cette injustice.

Beaucoup de retraités vivent dans un état de semi-misère après une vie de travail passée à survivre, sans plus, n'ayant ni le temps ni l'argent indispensables pour se préoccuper de leur épanouissement personnel ou de celui de leur famille. L'épanouissement personnel des Français pas plus que la justice sociale ne font partie des préoccupations des dirigeants qui préfèrent faire des cadeaux fiscaux aux entreprises et à leurs actionnaires, permettre l'optimisation fiscale et ne lutter que mollement contre la fraude. À cela s'ajoute le spectacle des gouvernants et des hauts fonctionnaires qui butinent sans retenue l'argent des contribuables. Ceux qui dominent la France et prétendent la gouverner, considèrent manifestement le surenrichissement d'une petite minorité de nantis comme prioritaire par rapport à un projet qui pourrait être celui d'assurer une fin de vie décente à des personnes qui ont passé leur existence à travailler avec beaucoup de peine et peu de plaisirs. Avec le transfert au sein du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale (CNLE), placé sous le contrôle de Matignon, de l’Observatoire national de la pauvreté et de l'Exclusion sociale (ONPES) qui jouissait jusque-là d'une certaine indépendance, il risque de ne plus d'y avoir grand monde pour dénoncer une politique vouant en toute conscience une part importante de la population à la pauvreté et ceci par un gouvernement qui prétend combattre cette même pauvreté. Ces doubles discours sont, avec les mensonges, la marque de fabrique du discours politique. La France, dont le projet est d'appliquer une politique déjà en usage en Allemagne depuis quelques années, va inévitablement rencontrer les mêmes difficultés que ce pays, difficultés résumées dans l'article de Bruno Odent publié sur le site de l'Humanité du 19 décembre 2019 et intitulé " Allemagne. Des millions de seniors propulsés dans la pauvreté (32)." Ce reportage témoigne de l'angoisse d'une future retraitée qui va voir son pouvoir d'achat mensuel chuter de 2 500 euros à 1 200 euros. D'autres travailleurs ayant un salaire de 1 500 euros devront se contenter de 700 euros de pension. Qui a envie de vivre, ou plutôt de survivre, dans des conditions pareilles ? Et c'est cette Allemagne, la première puissance économique d'Europe, qui impose sa politique à toute l'Union européenne ! Si la réforme des retraites du gouvernement aboutit, l'avenir d'une grande partie de la population va se réduire à faire les poubelles et à avoir froid en hiver.

Tout un chacun se sent mieux quand il peut exprimer la haine et la violence qui l'habitent. C'est ce qui explique sans doute la persévérance des Gilets jaunes dans leurs manifestations ainsi que leur grand nombre de sites sur le web. Insulter ou critiquer le Président et le Gouvernement sur Facebook s'avère thérapeutique. Certains en profitent même pour faire leur psychanalyse sur internet, oubliant que la censure veille, parfois même la justice. Beaucoup de réactions sont émotionnelles et donc spontanées, souvent grossières elles peuvent aussi être subtiles.

Les manifestations se déroulent sur le même mode : crier sa colère, sa révolte. Mais même si cette catharsis collective a un effet bénéfique, elle ne suffit pas à changer la réalité. L'absence de culture et de conscience politiques des Français s'avère être un réel handicap pour sortir de la simple "grogne" et aboutir à une action plus constructive. Cette dernière pourrait être de voter en citoyens responsables plutôt que de se contenter de voter pour le candidat le plus convaincant.

Pourquoi vouloir gouverner un pays si c'est pour imposer à ses habitants une vie dont ils ne veulent pas ? Sans doute l'attrait du pouvoir et de l'argent. La gloire peut-être aussi ? D'autres hypothèses fleurissent concernant le Président Macron : il aurait été fabriqué de toutes pièces par les puissances d'argent pour appliquer leur politique et il se verra grassement payé en retour à la fin de son mandat. D'autres avancent qu'il ne fait qu'appliquer les directives de la Commission européenne. Tout cela reste bien mystérieux car qu'est-ce qui empêche le chef de l’État de s'affranchir des uns et des autres pour se consacrer au gouvernement de la France et des Français ? Rien, si ce n'est son métier de banquier qui le met au service de ceux qui ont de l'argent et non des travailleurs ou des pauvres. Mercenaire aux ordres des actionnaires du CAC 40, le président de la République française a fait le choix d'instrumentaliser le peuple dont il a la responsabilité au profit d'une petite minorité de possédants qui ne semblent se soucier que de leur intérêt personnel. C'est là que le modèle naturaliste du libéralisme montre toute son utilité en se référant au droit naturel du prédateur à disposer de ses proies (33). Cependant imaginer Macron en grand veneur de France menant une chasse à courre et prenant les Français comme gibier, n'est à l'évidence, que pur cauchemar. On comprend que ledit gibier ne se sente pas son assiette.

Le projet du libéralisme a toujours été de faire coexister une minorité ultra-riche avec une multitude de pauvres corvéables et jetables à merci, sans classe moyenne qui s'oppose à elle, mais une force de police et une armée suffisamment fortes pour mettre aux ordres des travailleurs réduits à survivre.

"Le capital de bonheur humain, écrivait Townsend en son temps, est fortement augmenté par la présence de pauvres obligés d'accepter les travaux les plus lourds et les plus pénibles. Les pauvres méritent pleinement leur sort ... ce serait un désastre pour la société si d'aventure ils devaient s'amender..." De son côté Mandeville proclamait que pour que la société soit heureuse il fallait que la grande majorité reste aussi ignorante que pauvre (34). Dans une telle société, entièrement vouée à l'enrichissement de quelques-uns, il ne peut pas y avoir de place pour les bouches inutiles. Ainsi darwinisme, eugénisme et malthusianisme en sont les conclusions logiques.

1)https://journal.lutte-ouvriere.org/2007/06/13/il-y-25-ans-le-gouvernement-ps-pcf-decidait-le-blocage-des-salaires_15616.html

2) http://www.regards.fr/web/article/mitterrand-et-le-tournant-liberal-y-avait-il-une-alternative

3)https://www.lefigaro.fr/vox/monde/pourquoi-trump-remporte-des-victoires-envers-et-contre-tous-20190507?fbclid=IwAR0r4OCHnaH9Y6yXbUbA9Y6CN8E3T-jGbRcyO6SlvAKY3HMRPfUGOgeHaKg

https://fr.quora.com/Quel-est-le-secret-du-succ%C3%A8s-%C3%A9conomique-de-la-Chine?fbclid=IwAR2PhYoauLEZNQJ7GdZIcn-oDAZPzHuLEmnwHAbUEENRUYXwVxXzUpOyJvw

4) https://www.infosuicide.org/guide/le-phenomene-suicidaire/quelques-chiffres/

5) http://www.ipubli.inserm.fr/bitstream/handle/10608/2072/?sequence=9

6)https://www.lexpress.fr/actualite/societe/les-francais-sont-majoritairement-heureux-mais-pessimistes_2063016.html

Dans cet article on peut lire : " Si 77 % des Français se disent "heureux, ils sont aussi 48 % à vivre des fins de mois difficiles et 70 % à être pessimistes." ou encore : "Mais si les Français sont heureux en privé, ils sont en revanche près de 50 % à déclarer connaître des fins de mois difficiles, et seuls 19 % disent avoir une capacité d'épargne." On aimerait bien connaître les questions posées dans ce sondage fait par internet.

https://www.forbes.fr/politique/pourquoi-8-francais-sur-10-se-disent-heureux-en-2019/?cn-reloaded=1

Il faut une certaine dose de cynisme pour écrire en 2019 : " Voilà de quoi tordre le cou à une idée reçue bien ancrée : loin de l’image de râleurs indécrottables, 82 % des Français se déclarent heureux en 2019. Ce n’est pas Forbes qui le révèle mais le très sérieux Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) dans sa dernière étude semestrielle, sur les perspectives et tendances de consommation à l’horizon 2 023… Pour autant, une des principales satisfactions des ménages cette année reste le pouvoir d’achat. Les mesures en faveur du pouvoir d’achat décidées par le président Macron, faisant suite au mouvement des gilets jaunes…"

Donc tous ces Français qui crient leur révolte et leur haine dans les rues et sur les réseaux sociaux ne sont qu'une illusion ? La baisse du pouvoir d'achat n'est qu'un mauvais rêve ? Mais nous avons plus sérieux : https://www.franceculture.fr/emissions/la-bulle-economique/pouvoir-dachat-ce-que-disent-les-chiffres-et-ce-quils-ne-disent-pas?xtor=SEC-500-GOO-[search-dyn]&gclid=CjwKCAiA9JbwBRAAEiwAnWa4Q3kRJQMxvDUsZZykQJtC5JIzLoLIVPQMUKKbML320UnJHe81c2m3VhoCkSoQAvD_BwE

D'après les calculs de l'Institut des politiques publiques, en deux budgets de présidence Macron : les perdants sont les 20 % les plus pauvres et les 20 % les plus riches, les gagnants sont entre ces deux extrêmes, les super gagnants sont les 1 % les plus riches, qui gagnent davantage que tous les autres. 

 

sans-titre33

 

 

7) Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron Les Héritiers. Les étudiants et la culture, 1964 éd. de Minuit.

8)https://www.nouvelobs.com/societe/social/20090709.OBS3685/phenomene-de-declassement-l-ascenseur-social-francais-en-panne.html

9)https://sites.google.com/site/psychologiepathologique/une-politique-economique-thanatophorique-dans-une-europe-deshumanisee

10) À titre d'illustration : https://www.ladepeche.fr/article/2018/09/17/2870297-maladresse-ou-arrogance-les-dix-phrases-choc-d-emmanuel-macron.html

11)https://www.mmmieux.fr/etude-sociovision-2018-les-francais-en-quete-de-bien-etre-individuel

12)https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2019/01/23/01016-20190123ARTFIG00112-journee-de-la-solitude-un-fleau-mal-connu.php

13)https://www.ipsos.com/fr-fr/solitude-93-des-francais-pensent-quon-peut-facilement-se-sentir-seul-en-ville

14)https://www.ouest-france.fr/politique/emmanuel-macron/de-foutre-le-bordel-ceux-qui-ne-sont-rien-6-phrases-polemiques-d-emmanuel-macron-5293359

15) Machiavel, chapitre 19 du PRINCE intitulé " Qu'il faut éviter d'être méprisé et haï", et où il est écrit qu' "un prince qui est aimé de son peuple a peu à craindre les conjurations ; mais s’il en est haï, tout, choses et hommes, est pour lui à redouter. Aussi les gouvernements bien réglés et les princes sages prennent-ils toujours très grand soin de satisfaire le peuple et de le tenir content sans trop chagriner les grands : c’est un des objets de la plus haute importance."

16)https://www.lepoint.fr/politique/emmanuel-macron-raconte-par-son-ancien-patron-12-10-2019-2340873_20.php

17)https://www.marianne.net/societe/l-enquete-sur-l-affaire-alstom-general-electric-passe-au-parquet-national-financier

18)https://www.lefigaro.fr/economie/le-scan-eco/explicateur/2017/03/14/29004-20170314ARTFIG00214-macron-pourquoi-sa-declaration-de-revenus-et-de-patrimoine-suscite-la-polemique.php

19) "Emmanuel Macron et son épouse auraient tenté de duper le fisc pour échapper à l'ISF selon les informations publiées par le Canard Enchaîné et Mediapart mardi 31 mai." https://www.rtl.fr/actu/politique/emmanuel-macron-va-devoir-payer-l-isf-7783458886

20)https://www.lepoint.fr/politique/tous-pourris-non-tous-menteurs-oui-05-04-2013-1650480_20.php

http://www.leparisien.fr/politique/sondage-70-des-francais-pensent-que-les-hommes-politiques-sont-corrompus-28-06-2013-2936649.php

21) Arnaud Parienty, "Le mythe de la théorie du ruissellement", La Découverte, 2018.

22) http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/usa_6-3histoire.htm

23) https://www.alternatives-economiques.fr/thierry-pech/va-societe-francaise/00059693

24) https://www.courrierinternational.com/article/economie-trump-na-pas-tout-fait-tort-sur-la-mondialisation

https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/sep/26/donald-trump-globalisation-nation-state

25) " ... les classes moyennes sont laminées. La moitié des salariés interrogés dans les 36 pays dits "riches" de l'OCDE disent avoir des difficultés à joindre les deux bouts." https://www.europe1.fr/emissions/axel-de-tarle-vous-parle-economie/locde-sinquiete-de-la-disparition-des-classes-moyennes-3890486

"En moyenne, dans les 24 pays européens de l’OCDE pour lesquels on dispose de données, un ménage à revenu intermédiaire sur deux déclare aujourd’hui avoir des difficultés à joindre les deux bouts ... En outre, près de 40 % des ménages à revenu intermédiaire sont financièrement vulnérables, c’est-à-dire qu’ils ont des arriérés de paiements ou ne seraient pas en mesure d’absorber des dépenses imprévues ou une chute soudaine de revenu."

https://www.oecd.org/fr/els/soc/OCDE-classe-moyenne-2019-resume-chapitre1-vuedensemble.pdf

https://www.oecd-ilibrary.org/sites/689afed1-en/index.html?itemId=/content/publication/689afed1-en&mimeType=text/html

26)https://blogs.mediapart.fr/lenous/blog/101119/message-de-letudiant-immole-devant-le-crous-lyon-2

27)https://www.lequotidiendumedecin.fr/internes/etudes-medicales/suicide-de-leo-18-ans-etudiant-en-paces-grenoble

28)https://www.nouvelobs.com/election-presidentielle-2012/sources-brutes/20120122.OBS9488/l-integralite-du-discours-de-francois-hollande-au-bourget.html

Dans son discours prononcé le 22 janvier 2012 au Bourget, le candidat François Hollande déclarait : "Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. "

29) http://www.slate.fr/story/121175/adversaire-finance-londres

https://www.gouvernement.fr/attractivite-c-est-plus-que-jamais-le-moment-de-venir-en-france-5357

30) " La réforme des retraites a, elle aussi, pour objectif premier de construire un outil automatique destiné à figer les pensions versées par les systèmes obligatoires à leur niveau actuel de 14 % du PIB (soit une augmentation de deux points en une décennie), et ce, quels que soient le futur contexte macroéconomique, la démographie ou les mutations des conditions de travail. Il suffira ainsi d'adapter au fil de l'eau la valeur du point ", explique dans le Monde Philippe Askenazy, chercheur au CNRS.

https://www.marianne.net/economie/les-retraites-ne-doivent-pas-depasser-14-du-pib-ce-chiffre-qu-nous-rabache-abusivement?_ope=eyJndWlkIjoiOWRkY2U0MjAyNWJhYWZkODU3OWVmNTUwODU0YjZiZmMifQ%3D%3D

https://solidaires.org/La-part-des-retraites-dans-le-PIB

31) https://fr.calameo.com/books/002473731006f451c557f?fbclid=IwAR1ix7P6VPySP3Cw2588A7Pg5O4Z867g_ceTomHGsh2NmWvTW76R0rjc98chttps://fr.calameo.com/books/002473731006f451c557f?fbclid=IwAR1ix7P6VPySP3Cw2588A7Pg5O4Z867g_ceTomHGsh2NmWvTW76R0rjc98c

32)https://www.humanite.fr/allemagne-des-millions-de-seniors-propulses-dans-la-pauvrete-682112

Voir aussi : https://www.tdg.ch/economie/allemagne-prepare-larrivee-dune-pauvrete-masse/story/15752170

33) Grégoire Chamayou, Les chasses à l'homme. La Fabrique Éditions.

34) Domenico Losurdo, "Contre-histoire du libéralisme", pages 105 et 106.La découverte. Paris 2013.

 

 

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