Clinique
Le projet de
ce texte est d'interroger le sens d'une hallucination visuelle chez une jeune
femme adulte présentant une psychose apparue à un âge précoce, laquelle a
constitué un obstacle majeur aux apprentissages. L'hallucination en question
est celle d'un rat qu'elle dit avoir vu être tué, en sa présence, par son père.
L'animal, qu'elle nomme Carrémüüs, et qui fait retour dans l'hallucination, lui
serait apparu une première fois, toujours selon ses dires, lorsqu'enfant elle a
perdu un de ses doigts. Ce rat a pour elle deux faces : d'un côté, il a tout
d'un animal de compagnie, une sorte de compagnon imaginaire dans une version
délirante, de l'autre, il représente une menace de dévoration qui viendrait
sanctionner une éventuelle désobéissance. Il n'est pas question de se demander
si les souvenirs évoqués par la patiente lors de nos entretiens correspondent à
quelque réalité passée ; en revanche, ce que l'on peut dire, c'est qu'ils ont
été très probablement largement reconstruits, voire inventés de toutes pièces. Mais
c'est aussi en cela qu'ils font sens.
Je rencontre
Aita, jeune demoiselle âgée de 19 ans qualifiée d'autiste, dans un service de
psychiatrie adulte où elle a été admise en hospitalisation de jour à sa sortie
d'une institution spécialisée pour enfants et adolescents. Nos entretiens
s'inscrivent dans le cadre d'une prise en charge pluridisciplinaire, et vont se
limiter à la durée de l'hospitalisation. Il n'y a eu aucune obligation pour la
patiente de venir parler à un psychologue, ni de prescription médicale de
psychothérapie. Un lien, et peut-être une habitude, s'étaient créés entre elle
et moi à l'occasion de rencontres fortuites dans des lieux partagés et les
couloirs de l'hôpital. Après un temps relativement long, j'ai fini par proposer
à la jeune femme de venir à mon bureau pour que nous puissions parler
tranquillement. Ma proximité avec l'équipe infirmière qui prenait soin d'elle
a, à l'évidence, joué un rôle déterminant dans son acceptation. Cela a son
importance, si l'on tient compte de la fragmentation du transfert psychotique
et de son déplacement institutionnel.
Parfois,
dans la journée et sans raison apparente, Aita se met soudainement à hurler et
à trépigner. La questionnant à ce sujet, elle m'explique que ses cris sont
suscités par l'apparition en face d'elle d'un rat du nom de Carrémüüs. Il est
difficile de dire si ces hurlements sont l'expression de la peur que lui
inspire l'animal ou de la surprise de le voir apparaître subitement.
Étrangement, elle peut aussi être prise d'un fou rire au moment de cette
apparition. Elle me précise encore que l'animal est âgé d'un an, ce qui est
aussi l'âge qu'elle se donne. Elle dessine ce rongeur avec des carreaux rouges
et noirs, genre robe Vichy, et dit qu'il a été tué devant elle par son père,
dans la cuisine, à l'aide d'une serviette.
Le nom
qu'elle donne à ce rat lui permet de le reconnaître et de le distinguer des
autres rats : elle l'authentifie ainsi comme étant "son" rat. Pour
l'animal, il s'agit là d'une sorte de nom de baptême, baptême qui aura été en
l'occurrence sa mise à mort, et c'est de ce "meurtre" qu'est né le
signifiant "Carrémüüs". Il est la condensation de deux mots. La
"Müüs", c'est la souris dans un patois régional proche de l'alsacien
(de l'allemand "Maus"). On sait qu'en argot, une "souris"
désigne une jeune fille et qu'en allemand "Maus" est un terme
affectueux autant pour les enfants que les femmes, jeunes et moins jeunes. On peut
penser qu'il y a eu un glissement de la souris au rat du fait de la proximité
apparente des deux espèces, souvent confondues par les enfants. La queue du
rat, comme trait différentiel, a son importance pour Aita. Bien qu'elle ne soit
pas pensée consciemment comme étant un symbole phallique, la queue n'en est pas
moins pour elle un signifiant qui met un minimum d'ordre dans un univers où la
différence des sexes n'est pas symbolisée. Dans son monde, n'existent que des
"avec queue" et des "sans queue", qu'ils soient animaux,
végétaux ou objets inanimés, cela importe peu. Cependant, il serait faux de
penser qu'il n'y a pas pour elle de lien entre pénis et queue dans la mesure où
elle identifie sa queue de cheval comme étant une queue de rat et qu'elle ne parle
d'elle qu'au masculin. Mais nous sommes là dans le registre des identités
imaginaires, et non pas dans le symbolique. Pour elle, le pénis est une queue
comme une autre, non seulement par la forme, mais aussi parce qu'elle a dû
entendre parler de la queue des garçons. Il y a donc une identité visuelle (la
forme) et phonique (le nom) entre les queues, mais pas de lien métaphorique.
Disons qu'il y a là, entre queue et pénis, un lien de similarité imaginaire et
de substitution réelle (non symbolique). À la différence de la métaphore qui
est l'affirmation simultanée d'une identité et d'une différence, incluant
du non-être dans l'être, la relation de substitution se fait exclusivement sur
la base d'une identité que Freud nomme "Ähnlichkeit", terme traduit
habituellement par similarité.
On voit le
danger que pourrait représenter une thérapie éducative comme on les connaît de
nos jours, et qui voudrait apprendre à cette femme de 20 ans la différence
entre une femme et un rat ou un garçon. Dans le meilleur des cas, ce serait
pour elle du chinois, et dans le pire, cela la perturberait.
Quant au
"Carré" de Carrémüüs, tout laisse à penser qu'il a été emprunté au
carrelage de la cuisine sur lequel le rat a été tué. Peut-être que ces carreaux
ont aussi à voir avec l'expression "se tenir à carreau", renvoyant
par là à la dimension surmoïque de l'animal. Ce n'est que bien plus tard
qu'Aita, quand elle se reconnaîtra dans le rongeur, évoquera la robe à carreaux
qu'elle portait dans son enfance.
Le
"müüs" de Carrémüüs renvoie aussi au verbe "müssen"
qui signifie "devoir" en allemand : "ich muss", c'est
"je dois". Quant à l'homophonie "dois"/"doigt"
[dwa], elle mène au bout de doigt qui manque à Aita. Comme beaucoup d'habitants
de la région, elle mélange le français et l'allemand. Ce rat est pour elle une
espèce d'animal surmoïque la menaçant de dévoration si elle n'est pas sage,
donc une sorte de "père fouettard" ou de "mère
dévoratrice". Il n'est pas impossible que ce soit là le retour d'une de
ces menaces dévastatrices que peuvent lancer des adultes excédés à leurs
enfants pour les faire obéir. Ou le retour de ses propres projections. On peut
aussi s'interroger quant aux expériences qu'a pu vivre la patiente dans sa
petite enfance, ceci bien qu'il n'y ait aucune raison de soupçonner les parents
d'avoir été plus défaillants que d'autres. Cependant, il n'est pas impossible
que la mère ait été déprimée, sans pour autant parler forcément de dépression
post-partum. La folie d'un enfant, au même titre que sa maltraitance, peut servir
à préserver la santé mentale de ses parents.
Mes premiers
entretiens avec la jeune femme sont loin d'être calmes. Elle accompagne son
parler franco-allemand de cris, de rires et de pleurs. Elle dessine des carrés
dans lesquels elle écrit des chiffres, ou des ronds avec de petits cercles à
l'intérieur qui évoquent des yeux. Quant à la pâte à modeler, elle la
mâchouille comme s'il s'agissait de friandises. Au moment de la séparation,
elle me tient parfois violemment le bras tout en me demandant de la lâcher,
comme si c'était moi qui la tenais. Il y a là, à l'évidence, un espace
d'indifférenciation. Un jour, elle me dit, en quittant le bureau, que je lui
fais peur et me qualifie de cochon, m'accusant de vouloir "pourrir un bébé
dans le cercueil". À une autre occasion, elle me reproche de lui avoir mis
des "saletés dans le ventre". Ces "saletés", qui ne sont
probablement rien d'autre que des résidus des morceaux de pâte à modeler
qu'elle a mâchouillés pendant l'entretien, pour évocatrices qu'elles puissent
paraître, n'ont pas pour elle de sens symbolique. Ses interrogations peuvent
être surprenantes, comme me demander si je connais Simon Templar (dit "le
Saint" dans la série télévisée du même nom). Si dans la psychose "un
trou est un trou", comme le dit Freud, alors un "saint est un
sein". Nous reviendrons sur les associations des contenus inconscients par
"similarité" et "contiguïté", des termes freudiens plus
pertinents que ceux de métaphore et de métonymie que l'on a l'habitude d'entendre.
Quant à faire la différence entre l'acteur et le personnage qu'il interprète,
Aita n'en est pas là.
La queue du
rat qu'elle dessine n'est pas faite d'un unique trait épais, mais d'une
multitude de lignes formant une queue-de-cheval évoquant sa propre coiffure. Ce
jour-là, après son dessin, elle me raconte, en tirant violemment sur sa
queue-de-cheval, que le rat lui a tiré la queue. Pour elle, ce n'est là ni un
jeu ni une monstration où elle interpréterait le rôle du rat : elle est
convaincue d'être le rongeur, en plus d'être sa victime. Elle oscille entre une
identification totale à Carrémüüs au point de se confondre avec lui, et sa mise
à distance, son extériorisation, par une projection hallucinatoire. Elle me
dira encore : "Carrémüüs, c'est ma mère qui s'est déshabillée avec un
rat." On peut imaginer là une image parentale combinée avec des traits
humains et des traits de rat, ou encore une mère phallique puisque, ce qui fait
le rat pour la patiente, c'est d'abord sa longue queue. Dans cette logique, le
signifiant "rat" et ses dérivés désignent pour elle tout être vivant,
pourvu qu'il ait une queue.
Vient alors
une époque où elle se met à pousser régulièrement des cris stridents qui ne
semblaient être ni l'expression d'une agressivité, ni une muraille sonore. Par
contre, ce qui est certain, c'est qu'elle guettait ma réaction. Ces cris,
qui rappelaient ceux qui accompagnaient l'apparition de Carrémüüs, étaient
cependant nettement plus aigus, et m'évoquaient ceux d'Oscar dans le film de
Volker Schlöndorff tiré du livre de Günter Grass, "Die Blechtrommel".
Ils finirent par devenir sa "marque de fabrique". Ces cris, à la
limite du supportable, m'amènent à lui dire, d'un ton que je voulais neutre :
"Tu me casses les oreilles", paroles qui n'étaient ni un reproche, ni
un interdit, et encore moins une interprétation, mais tout simplement la
symbolisation d'une limite, la mienne, une limite bien réelle. Elle en fera un
jeu, constatant, ravie : "Je te casse les oreilles." Elle aura donc
trouvé quelque chose à me casser. L'expression "casser les oreilles",
n'a évidemment pas été pleinement reçue par elle comme étant une métaphore,
mais elle n'a pas non plus été complètement écrasée puisqu'elle a évolué en
jeu, et qu'elle fera un jour retour dans le discours de la jeune femme à propos
de sa relation avec sa mère. Toujours est-il qu'à partir de là, nos entretiens
seront plus paisibles. Vulnérable, castrable, en tout cas humanisé, je ne
représente plus de danger pour elle. L'hypothèse la plus probable, quant aux
cris qu'Aita poussait à ma vue, est que j'étais devenu pour elle une sorte de
second Carrémüüs, une prothèse du Nom-du-Père forclos. Je ne peux que me
féliciter d'avoir réussi finalement à sortir de ce rôle qui ne pouvait mener
qu'à une impasse compte tenu de la dépendance qu'il implique.
Trois
lettres tracées sur une feuille de papier vont éveiller ma curiosité :
"AÏE". Elle me dit que c'est son prénom (avec quelques lettres en
moins et un E en trop), mais "aïe", c'est aussi une interjection qui
exprime une douleur que j'associe à celle, réelle ou imaginaire, du rat tué par
son père et auquel elle s'est identifiée, ainsi qu'à la souffrance qui a dû
être la sienne quand elle a perdu le bout de doigt qui lui manque, en fait deux
phalanges. C'est peut-être là l'origine des cris qui accompagnent nos
rencontres à cette époque. Je lui dis donc que "AÏE", c'est aussi le
cri que l'on pousse quand on se fait mal. Entendant cela, elle s'agite et hurle
"le rat". Il est fort possible qu'elle ait fait un lien entre la
souffrance du rat se faisant tuer et celle qu'elle a éprouvée quand son doigt a
été déchiqueté par un hachoir à viande. En tout cas, les deux événements sont
liés par un même vécu douloureux, renforçant ainsi le lien entre elle et le
rat, mais identifiant aussi son père au hachoir. "AÏE" serait alors
un signifiant qu'elle partage avec le rat, le cri auquel elle s'est identifiée.
Ces trois lettres inscrites sur une feuille de papier seraient sa carte de
visite sur laquelle est marqué : "douleur". Une souffrance dont son
corps garde la trace.
Les
histoires que cette patiente me raconte à cette époque tournent,
essentiellement, autour de la violence, avec des personnages interchangeables,
tantôt agresseurs, tantôt agressés. Elle donne l'impression d'essayer toutes
les versions possibles de ses scénarios, intervertissant quasi systématiquement
personnage-sujet et personnage-objet. Son monde donne alors l'impression d'être
un tourbillon sans fin que n'organise aucune limite qui viendrait fixer quelque
ordre rendant ses propos compréhensibles. Ayant tous les sens possibles, ses
paroles n'en ont plus aucun, et, comme elle y occupe toutes les places, elle
n'en a aucune. De l'avis de ceux qui l'entourent, elle dit n'importe quoi.
Aucune intention ni aucune raison ne semblent déterminer l'enchaînement des
mots qu'elle prononce. Il reste donc beaucoup de non-sens, d'incompréhensible
et de mystère dans ce qu'elle me dit. Ainsi, à propos du retour répétitif du
"un" (elle dit qu'elle a un an, que le rat a un an, que la date du
jour est un, etc.), la jeune femme me confie que le "un", c'est le
"centaime". Elle voulait peut-être dire "centaine", mais
l'on peut aussi entendre "sans thème" ou "sans t'aime". Ce
qu'elle dit semble souvent n'avoir pas plus de sens pour elle que pour ses
interlocuteurs, ses mots lui échappent comme dans un rêve, ce ne sont pas des
pensées, mais des mots vides de sens.
Un jour,
elle en vient à me parler spontanément de son doigt amputé, et me dit qu'il a
été "coupé quand elle était bébé parce que sa mère était pauvre."
Elle me raconte qu'elle a enlevé le pain du hachoir à viande (elle dit
"Fleischmaschine") afin d'y mettre son doigt pour que sa mère ait de
la viande à manger. Il ne s'agit pas là de la remémoration d'un souvenir réel
ou imaginaire, mais d'une interprétation. Dans ce fantasme délirant, elle donne
du sens à un événement qui a sans doute été accidentel, encore qu'on ne peut
pas écarter l'éventualité d'une automutilation. Dans ce discours, c'est donc à
l'enfant qu'incombe la satisfaction du désir maternel tombé dans le registre du
besoin. Ici, ni Nom-du-Père, ni phallus paternel comme signifiant du désir de
la mère, mais peut-être quelque chose qui lui ressemble, sous la forme du rat
tué et du doigt coupé. Aita se situe, à l'instar des rats assimilés aux lapins,
comme ayant été élevée pour sa viande, et être finalement consommée. Dans
d'autres versions du doigt manquant, elle dira que c'est sa mère qui lui a
enlevé le doigt ou qu'il a été mangé par Carrémüüs.
Elle termine
cet entretien en ayant des spasmes, donnant l'impression de vomir. Je lui
demande ce qu'elle vomit. Elle répond : "un hodel". En réponse à ma
question, elle m'explique qu'un "hodel" est un
"chienmensch" (littéralement un "chienhumain"). Elle
continue en disant que son frère veut l'empoisonner avec de la mort-aux-rats et
qu'elle veut manger des radis. On pourrait penser que dans le monde de cette
femme, il y a des humains qui sont des "chiens". Elle a dû entendre
quelqu'un être traité de chien, une insulte somme toute banale dans certains
milieux. Mais que signifie pour elle un humain qui est un chien ? Sans doute
pas grand-chose : elle répète ce qu'elle a entendu, mais à ce néologisme est
associé, même pour elle, un vécu émotionnel. Dans un rêve, cette même idée
pourrait être exprimée par l'image d'un corps humain à tête de chien ou
inversement. La particularité de la situation présente, c'est que pour Aita la
différence entre "humain" et "animal" n'a pas été
symbolisée, ni d'ailleurs celle entre "être vivant" et "être
mort". Ce sont là, des forclusions du signifiant que l'on rencontre
fréquemment dans les psychoses infantiles.
On voit que
le signifiant "rat" constitue la matrice originelle, la
"racine", de toute une série de signifiants. Il imprime sa marque,
tant sur la jeune femme que sur l'ensemble de ses objets. Lors d'une séance,
elle dessine un rat anthropomorphisé coiffé d'une queue-de-cheval sur lequel
elle marque son prénom, pour ensuite le barrer. Voilà qui exprime clairement
son ambivalence : non pas "être ou ne pas être un rat", mais plutôt "être
et ne pas être un rat". Ensuite, elle fait explicitement le lien entre la
perte de son doigt et l'apparition de Carrémüüs, celui-ci prenant le sens d'un
substitut du doigt perdu. Mais elle dit aussi, dans une autre version de
l'histoire, que le rongeur a dévoré son doigt avant de finir dans le hachoir.
Ce n'est pas un signifiant du désir, du manque d'objet, qu'elle rencontre au
lieu de l'Autre, mais un besoin dont elle se fait l'objet de satisfaction.
Dans ce
monde aux multiples versions, qui peuvent coexister ou se succéder, sans
qu'aucune ne soit jamais vraiment délaissée, Aita me raconte : "Mon frère
m'a dit quelque chose quand j'étais pauvre : 'Müüs', et j'ai cru que j'étais
une Müüs, un rat, et que j'avais une longue queue… Le rat est crevé, je ne le vois
plus… Bientôt, je vais me marier. J'avais un fiancé qui me voulait encore, mais
il ne veut plus se marier. Une fois, j'étais mort (sic) sur la croix, ils m'ont
cloué(e) dessus."
Lorsqu'elle
affirme avoir été clouée sur la croix ou enfermée dans un cercueil, il ne
s'agit pas pour elle de métaphores, mais d'un témoignage. Quand elle parle de
son passé, il nous est impossible de savoir si elle se réfère à un vécu, ici
délirant, ou s'il s'agit d'une histoire inventée pour l'occasion, d'autant plus
qu'elle en fait le récit avec une indifférence frappante. Cette absence
d'affect ne diminue en rien la valeur de réalité (délirante ou non) de ses
propos. Au contraire, elle indique que le délire n'est pas une reconstruction
imaginaire destinée à exprimer une souffrance subjective, mais l'énoncé brut
d'une place occupée dans un symbolique devenu réel.
Lors de nos
entretiens, Aita en vient à emprunter à maintes reprises une voix masculine,
grave et autoritaire pour s'invectiver, donnant l'impression de se dédoubler.
Elle ne joue pas, ce n'est pas du théâtre, elle est réellement en proie à une
voix surmoïque qui se substitue à la sienne. Un tel dédoublement, ici l'enfant et
son père comme figure de l'autorité, est rare chez un patient médicalisé. Quand
elle me dit, sans qu'il me soit possible de savoir s'il s'agit d'une
affirmation ou d'une question : "Je reçois un petit bébé (?)", cette
autre voix lui répond, en écho, "NON", interjection accompagnée
d'injures. Ou encore, quand elle me demande "Tu me fais un bébé ce soir
?", cette même voix hurle "NON" sur un ton menaçant. Cette voix,
la Voix, va se donner à entendre de plus en plus fréquemment lors de nos
entretiens. Elle peut aussi, occasionnellement, prendre des intonations plus
douces, quasi maternelles. Ainsi, alors que la patiente se plaint, en me disant
: "Une fois, une bête m'a fait quelque chose", une voix consolatrice,
grave, mais féminine, commente en écho : "Il y a longtemps."
L'intervention de cette voix féminine vient introduire une dimension temporelle
dans un univers où tout semble toujours et encore actuel, même le passé. C'est
là une tentative de bordage du trauma par le langage, même s'il reste extérieur
à la patiente. Introduire une différence entre le passé et le présent, c'est
quitter le monde intemporel de l'inconscient.
À partir de
la reconnaissance de son identification au rat tué et à la phalange perdue,
Aita parlera moins de rats. Il n'est pas possible de savoir si le fait de
mettre en mots ce qui la lie à Carrémüüs a eu pour effet de faire disparaître l'hallucination,
ou si elle n'a plus jugé utile d'en parler. En tout cas, cette apparition ne la
préoccupait plus. Le glissement de Carrémüüs au thème de la crucifixion m'a
étonné. Des peintures et des statues du Christ crucifié, elle en voit à
l'église et aux croisées des chemins. Elle a fait le lien entre elle, la mise à
mort d'un rat et celle du fils de Dieu. Ce sera là un de ses sujets favoris
pendant plusieurs semaines, soit qu'elle dise qu'elle va être crucifiée, soit
qu'elle l'a été et se retrouve dans un cercueil. Puis, elle sera surprise par
les infirmières en train d'essayer d'avaler du détergent "La Croix".
Elle m'explique son geste en disant : "J'ai voulu manger la croix."
Il est difficile de ne pas évoquer, à propos de ce passage à l'acte délirant,
le rite chrétien de la communion consistant à avaler le corps du Christ
symbolisé par une hostie ou un morceau de pain. Avaler la croix, c'est pour
elle une manière d'être clouée sur la croix, d'être le Christ crucifié.
Doigt perdu,
rat tué, Christ crucifié et quelques autres sont les termes d'une équation
imaginaire qui renvoie Aita à elle-même. Il serait faux de penser que le
psychotique prend ses fantasmes pour la réalité. Il est plus juste de dire que
là où il y a fantasme ou rêverie dans les névroses, il y a délire dans les
psychoses, et c'est précisément à l'échec de l'élaboration du fantasme que
supplée le délire. Si l'on peut retrouver dans le discours d'Aita des fragments
de son histoire vécue, ce qu'elle raconte est cependant le plus souvent une
construction délirante conforme à ses souhaits ou exprimant ses craintes. Mais
son dire est aussi une tentative de symbolisation de l'expérience subjective
d'un signifiant tombé au rang de chose et qui ne représente pas le sujet, mais
le cloue ou l'enferme. Cependant, cette pétrification n'est que transitoire. La
jeune femme parcourt la chaîne des signifiants en passant d'une identité à
l'autre, dont chacune fournit un point d'arrêt provisoire, une stabilisation
précaire où le sujet s'immobilise avant de glisser vers la forme suivante.
C'est ce parcours qui, en restant ouverture, fait du temps de la parole un
espace thérapeutique.
Puis vient
le jour où la jeune femme, déjà bien assagie, me demande : "C'est vrai les
mensonges ?" Pourquoi je mens ?" Puis, à la fin de l'entretien,
passant devant un miroir, elle me demande : "C'est une Bild (une image)
?" Elle semble découvrir que ce qu'elle voit dans le miroir n'est pas le
réel. C'est bien l'énigme de la représentation qu'elle interroge à travers son
questionnement du mensonge et de l'image. Elle pose la question d'un au-delà
des mots et des images sensorielles. Nous savons qu'étant dépourvu d'instincts,
le rapport de l'humain au monde qui l'entoure est organisé par le langage et
ses lois. L'évolution des espèces ayant remplacé les instincts par le langage,
dans la psychose, faute d'instincts et le symbolique ne faisant plus loi, c'est
le chaos.
Avoir la
faculté de remplacer le chaos par le mensonge, c'est déjà introduire un
principe d'organisation dans son monde. C'est aussi pouvoir décoller du réel,
qu'il soit délirant ou non. C'est ouvrir la possibilité d'accéder au faire-semblant,
toujours problématique dans la psychose et l'autisme. Si le délire est une
tentative de guérison qui fige le sujet, le mensonge, lui, restaure une part de
liberté. En accédant à la possibilité de mentir, Aita ne subit plus le
signifiant comme l'impact brutal d'une vérité qui la cloue sur la croix. Le
miroir n'est plus alors un gouffre ou une présence réelle, mais une image que
l'on peut interroger.
Dans le
discours d'Aita apparaît un personnage qu'elle nomme "Fuchsbasse".
Elle me dit que je suis ce Fuchsbasse, un épouvantail qu'elle dessine jouant de
la flûte. Un épouvantail est un faux méchant dont le rôle est de faire peur,
mais qui ne représente aucun danger réel puisqu'il est fait de paille et de
tissu. En tant que tenant lieu, l'épouvantail est un symbole de l'autorité, une
autorité remplie, non pas de vide, mais de paille, un semblant. Et c'est à
cette place qu'elle me loge comme "homme de paille", une personne qui
agit pour le compte d’une autre, un prête-nom. Le boucher au hachoir ou le rat
dévoreur laissent place à un mannequin inoffensif qui joue de la flûte, un
instrument creux qui transforme le souffle en musique. Elle sait que je ne vais
pas la croquer.
Tout en me
parlant, elle mime un joueur de flûte en soufflant dans un feutre, puis elle
simule une utilisation sexuelle de ce même feutre. Malgré l'importance que l'on
peut accorder à l'apparition de cet embryon de jeu symbolique, on sait que la
capacité de jouer est conservée dans la schizophrénie, bien que limitée, avec
un risque de passage à l'acte dont les psychodramaturges font parfois
l'expérience. De même, le malade autiste, s'il n'accède pas à la capacité de
faire semblant dans l'enfance (du moins dans l'autisme de Kanner), peut
cependant acquérir, avec l'âge, cette faculté, bien qu'elle reste restreinte.
Il en va de même de l'acquisition de la théorie de l'esprit. Bien que cette
jeune patiente ne soit pas autiste, sa pathologie serait sans doute considérée
de nos jours comme faisant partie des troubles du spectre autistique. À
l'époque où je l'ai rencontrée, c'était le diagnostic de schizophrénie
infantile qui aurait été le plus pertinent. Il s'agit là d'une forme de schizophrénie
bien différente de celles apparaissant à l'adolescence ou à l'âge adulte, et à
laquelle est associé un retard de développement important. Toutes ces
pathologies ont en commun, outre le repli sur soi qualifié d'autistique par
Bleuler, une désorganisation de la personnalité et des troubles de la pensée
dont rend compte le concept de "dissociation".
Estimant que
la dimension sexuelle du joueur de flûte ne nécessitait aucun commentaire, je
demande à la jeune femme si elle connaissait l'histoire du Joueur de flûte de
Hameln. En réponse, elle se met à pleurer et me dit, en patois allemand :
"Je suis complètement vidée de mon sang par le nez." Ensuite, elle
parle de la "Kochlöffel" (la cuillère en bois utilisée en cuisine)
avec laquelle sa mère l'a battue parce qu'elle avait "regardé Fuchsbasse
de travers". Puis, une fois de plus, elle exprime sa peur de mourir sur la
croix. Si le rat avec sa "belle queue" est un symbole phallique
universel, la flûte et la cuillère en bois, ou encore le rouleau à pâtisserie,
le sont tout autant. Dans l'univers d'Aita, ces objets ne fonctionnent pas
comme des métaphores du désir, mais comme des prolongements matériels du corps
de l'Autre venant menacer sa propre intégrité physique.
Qu'Aita ne
fasse pas de différence entre les menstruations et les saignements de nez n'a
pas de quoi nous surprendre dans la mesure où elle parle d'elle au masculin et
n'a pas symbolisé la différence des sexes. Le nez devient le lieu d'une
"menstruation déplacée" car le corps n'est pas encore structuré par
le Symbolique en zones érogènes distinctes. C'est le corps "morcelé"
où chaque orifice peut suppléer l'autre.
Alors
qu'elle oscillait jusque-là entre indifférenciation et indifférence à mon
égard, entre le tout et le rien, une relation se développe. Lors d'un
entretien, elle s'empare de mes lunettes pour constater qu'elles ne sont pas
adaptées à sa vue. C'est pour elle une expérience de différenciation cruciale :
elle commence à border son propre moi en le confrontant au corps de l'autre. En
voulant regarder à travers mes lunettes, elle rencontre une différence qui a un
effet de décentration : elle prend conscience dans son corps que les lunettes
ne sont pas simplement du registre de l'apparence, mais que je n'ai pas la même
vue qu'elle. Cette reconnaissance de l'autre reste encore soumise aux lois de
la culpabilité transitive. Me voyant avec un bandage au poignet, elle crie :
"C'est pas ma faute." Elle croit être la cause de mon malheur, puis
s'en défend. Qu'elle s'en défende est une réaction positive puisque c'est faire
barrage à une intrusion du réel de l'autre dans son propre espace psychique. En
s'écriant que ce n'est pas sa faute, elle tente de restaurer entre elle et moi
une coupure que le langage ne suffit pas encore à garantir.
Les
phénomènes psychotiques se font peut-être un peu plus discrets, mais ils n'en
sont pas moins absents. À cette même époque, dessinant une maison, elle pousse
un cri de frayeur, puis m'explique qu'elle avait eu peur de tomber par la
fenêtre. Ce danger, elle l'a vécu comme réel. Elle s'est vue dans le dessin,
autrement dit, elle y était entrée, prenant le dessin pour la réalité. C'est là
une hallucination topologique produite par l'effondrement de la frontière entre
l'espace du sujet et l'espace de l'objet.
Carrémüüs est
toujours là, mais dans les dessins il a pris la forme d'une flûte, disons une
forme phallique bien délimitée. Puis, c'est un rat sur roues qui fait son
apparition. Aita m'explique que c'est la voiture de son père. Donc, un
contenant moins anxiogène que l'estomac du rat. Elle me raconte encore que son
père l'a tapée avec une serviette (sans doute une serviette semblable à celle
qui a servi à tuer le rat). Dans une autre version, c'est le rat qui l'a tapée
alors que son père l'a battue avec un fer à repasser. Une nouvelle voix off
apparaît, une voix consolatrice, maternelle. Ainsi, quand elle me raconte :
"Quand j'étais petite, mon père a lâché le rat", une voix douce se
fait entendre, disant "Oh Kind" ("Oh mon enfant"). Et quand
elle me dit : "Une fois, quelqu'un m'a appelée Müüs", la même voix
maternelle répond en écho : "Tu n'es pas une souris, mais une fille."
Comme quoi, en elle, "ça" sait bien plus qu'il n'y paraît. Et c'est
là le mystère du clivage : elle sait qu'elle est une fille, et la voix qui parle
à travers elle le lui rappelle, pourtant elle s'identifie au rat au point de
croire qu'elle en est un. Ce n'est donc pas que le psychotique ne sait pas,
c'est une impossibilité de loger ce savoir dans un "Je".
Lors d'une
séance ultérieure, elle prend de la pâte à modeler et en fait ce qu'elle
appelle "des trucs avec queue" et "des trucs sans queue".
Puis, elle plante verticalement les "trucs avec queue" et dit que ce
sont des radis. Ensuite, elle se lève, se tourne et, désignant le bas de son
dos, me dit : "Regarde la queue de Carrémüüs." Ce discours autour des
rats et des radis, avec ou sans queue, ne peut qu'évoquer ce que dit Freud à
propos des théories sexuelles infantiles, et plus particulièrement du stade
phallique et du fantasme de castration, ce dernier étant la réponse trouvée par
l'enfant à l'absence de pénis chez la femme. Ses propos suggèrent qu'elle
confond son image du corps avec celle de Carrémüüs et qu'elle se croit pourvue
d'une queue semblable à celle d'un rat : elle en attend la confirmation, que ce
soit de moi ou/et du miroir. Mais elle ne rencontre que le silence.
Le même
jour, elle dessine un rat portant un chapeau, puis écrit son prénom au-dessus
de l'animal. Elle m'explique que son père l'a appelée "rat", puis me
parle du rat qui a tué Milou et de son père qui a tué le rat. Ensuite, elle
dessine un cercueil en disant : "Mon père est devenu grand-père".
Elle m'explique qu'elle a un enfant, qu'il s'agit de son frère, que celui-ci a
un an et que s'il n'est pas présent, c'est parce qu'il est malade. Cet enfant,
fils et frère à la fois, est un substitut délirant du rat mort. Phallus réel,
il vient restituer une complétude perdue. Pour que l'enfant, qu'elle dit être
son fils, soit aussi son (demi)frère, il faudrait qu'elle ait le même père que
lui. Mais il serait vain de vouloir parler ici de désir œdipien tel qu'on le
trouve dans les névroses dans la mesure où, à l'évidence, l'interdit de
l'inceste n'a pas de sens pour Aita, ni donc sa transgression. D'autre part, il
ne s'agit pas pour elle d'un désir d'enfant avec son père, mais plutôt d'une
rivalité mère-fille, la fille enviant à sa mère son second enfant, un garçon.
Reste la question du cercueil. Il est quand même étrange d'annoncer une
naissance, même délirante, en dessinant un cercueil. Elle n'en dit rien et je
m'abstiens de le lui demander. Le but de ces entretiens n'est pas de satisfaire
ma curiosité. Ce qu'elle me raconte là, c'est sa réalité du jour.
Cependant ce
cercueil questionne. Dans la logique du discours, c'est Carrémüüs, le rat tué
par son père, qui habite le contenant funéraire, or il s'agit là de l'identité
délirante de la jeune patiente. Peut-on en déduire que le rat est mort et qu'un
enfant est né ? Sûrement pas, il ne s'agit pas ici d'une mort symbolique ni
d'une naissance, mais d'une métamorphose qui est la traduction d'une impossible
différenciation entre elle et son frère réel. La métaphore qui s'impose est
celle de la mère qui, une fois l'enfant sorti de son utérus, est semblable à un
cercueil vide.
Mais on n'en
a pas fini avec le thème du cercueil. Lors d'un nouvel entretien, Aita me
demande si je connais "une fille morte comme ça", et de me désigner
le cercueil vide qu'elle vient de dessiner. Ce qui reste de la fille morte,
c'est un cercueil vide. Platon a parlé du corps comme du tombeau de l'âme, ici,
il s'agit d'un corps, tombeau sans âme. Si l'on considère la feuille de papier
comme étant l'équivalent d'un miroir, on peut dire que tout ce que cette
patiente voit d'elle-même est un cercueil vide. Mais il ne semble pas que dans
son histoire, elle ait servi de cercueil pour enterrer quelqu'un, un autre
enfant par exemple. Le cercueil est ici le terme ultime d'une série de
contenants. Il est le "Moi" vide qui attend un "Je", une
âme, sous la forme du rat nommé Carrémüüs. Mais ce corps-cercueil est aussi le
lieu où pourrit un bébé. Le ventre maternel comme cercueil est un thème
récurrent dans le discours psychotique. De même que celui du miroir vide, non
par l'absence d'un reflet, mais vide de sens, faute de l'appropriation par
l'enfant d'une symbolisation de sa naissance par ses parents. Aita se montre
indifférente à son image dans le miroir, sauf quand elle en vient à
s'intéresser à sa queue-de-cheval, cherchant la confirmation qu'elle est un
rat, mais pas n'importe lequel : celui qui se nomme "Carrémüüs". Il y
a donc bien là un signifiant, mais il ne renvoie qu'à lui-même, à sa propre
présence matérielle, figé, sans glissement métaphorique possible. Il est le
devenir psychotique de l'Autre tombé au rang d'objet réel.
La localisation
génitale de la queue, en tant qu'elle n'en a pas et lieu de jouissance, ne
cesse de s'affirmer, mais toujours sur un mode imagé, très infantile. La jeune
femme en vient ainsi à me réclamer des nouilles pour, dit-elle, se "mettre
des nouilles crues dans le ventre". Puis, elle dessine un arbre, disant :
"Donne-moi l'arbre pour que je le plante là", et d'indiquer son
bas-ventre. Ce sont des préoccupations que l'on peut rencontrer chez les
petites filles quand elles découvrent la différence des sexes et refusent
d'être privées de pénis. À l'âge adulte, cette problématique est habituellement
refoulée. Le fait qu'Aita parle d'elle exclusivement au masculin nous confirme
qu'elle n'a pas symbolisé la différence des sexes : pour elle, il y a
simplement ceux qui en ont une queue et ceux qui n'en ont pas, et cela n'a rien
à voir avec la question du genre. Elle ne s'intéresse à ce qui lui manque entre
les jambes qu'à partir du moment où elle désinvestit sa queue de cheval. Son
corps lui paraît alors incomplet, à l'instar de son doigt. Il y a là une
proximité de la schizophrénie avec l'hystérie, sauf que notre patiente se situe
dans le réel : elle ne souffre pas d'un manque-à-être symbolique, mais du vécu
délirant d'un trou dans le réel de son corps. Lors du même entretien, la jeune
femme semble prendre conscience de son âge : "Je n'ai plus 1 an, dit-elle,
j'ai 8 ans, non, 19." Mais c'est encore, et surtout, plus pour longtemps,
sa "queue de derrière" qui est au centre de ses préoccupations.
"Regarde, me dit-elle, montrant du doigt son postérieur, j'ai une queue.
Mon père m'a dit que j'étais un rat." Puis, elle me demande : "Je
mens… Pourquoi ça ?" Et de conclure : "Si je ne suis pas sage, le rat
va m'emmener." Si le père a, par jeu ou par cruauté, validé son identité
de rat, ce dire a pris pour elle valeur de loi d'airain. Pour un sujet dont le
symbolique ne fait pas barrage, la parole paternelle ne joue pas, elle grave le
réel. L'identité de rat n'était donc pas une métaphore, mais une assignation
d'être à laquelle elle ne pouvait pas échapper. Le fait qu'elle s'interroge
aujourd'hui sur le mensonge signale que les vérités imposées commencent à
s'effondrer. Demander pourquoi elle ment, c'est commencer à douter de la vérité
de ce qu'elle dit. Elle gagne ainsi un peu de liberté inédite et cesse d'être
la victime pétrifiée d'une vérité unique pour devenir un sujet capable de
manipuler le semblant. Ce décollage du réel, même s'il passe par des voies
détournées, est le signe qu'elle n'est plus totalement assujettie au dictat de
l'Autre.
Nous avons
vu que les mots traversent Aita et s'imposent à elle sans qu'elle sache
vraiment ce qu'elle dit, donnant ainsi l'impression de dire n'importe quoi.
Mais ce n'est pas toujours le cas. Son discours peut obéir à une certaine logique
: ainsi, puisque son père lui a dit qu'elle était un rat, elle est un rat, et
comme tous les rats ont une queue, elle a une queue. Elle peut aussi dire des
choses banales. Par exemple, quand elle exige la présence de sa mère ou réclame
des chaussures à hauts talons. Elle peut aussi être très infantile, comme le
jour où elle a uriné dans le bureau en disant : "C'est pas moi, c'est
Carrémüüs." D'autres fois, la situation se complexifie, comme le jour où
elle me dit, désignant son ventre : "Papa a voulu me taper, il a voulu
m'épouser. Je suis restée un bébé … Les rats n'ont pas le droit de vivre."
Ou encore, quand elle dessine un radis avec une gigantesque queue qu'elle barre
d'un trait en me disant : "Tu es Claude François, tu es mort sur la croix."
Pour elle, le signifiant associé à Claude est François, et comme je me prénomme
Claude, je suis donc Claude François. Ces séquences illustrent les processus
inconscients, dits primaires, décrits par Freud : ils basent les associations,
par similarité ou par contiguïté, sur des images sensorielles et non sur le
sens. Nous avons l'exemple classique de l'anneau de mariage associé, par la
forme, au vagin, ce qui était l'opinion de Jones, ou par l'image acoustique à
l'anus, comme l'a prétendu Lacan. Mais à la différence de l'anneau qui est un
symbole, les associations d'Aita, purement imaginaires, ne débouchent sur
aucune métaphore, et lorsqu'elle lie son corps au rat ou le prénom Claude à la
croix, elle ne cherche pas à signifier quelque chose, elle subit une identité
de forme. Cette absence de sens témoigne d'un collage entre le mot et la chose.
Là où le symbole introduit une distance et un jeu, l'espace imaginaire d'Aita
impose une certitude brute qui fige le sujet. À cela il n'y a rien d'étonnant,
puisque nous nous trouvons chez cette jeune patiente en présence d'une invasion
massive de la conscience par les processus primaires qui ne différencient pas
les représentations de chose des choses elles-mêmes.
Lors d'une
séance ultérieure, Aita dessine "un rat spécial, un long comme ça"
(elle montre une vingtaine de centimètres). Le rat en question ressemble à un
pénis qu'elle associe à son père en disant que ce dernier a été crucifié, mais
une voix off d'homme l'interrompt avec force, criant : "Pas ton père, dieu
!" Il y a là aussi une relation de substitution entre le rat tué et le
père-dieu crucifié. Elle écrit ensuite sur une feuille de papier : "ame
Mama" ("arme Mama", "pauvre maman"). Pour finir, elle
dessine un rat de grande taille et dit que c'est moi, Fuchsbasse, l'épouvantail
jouant de la flûte que j'avais interprété comme étant une version du
"Joueur de flûte" qui débarrasse Hameln des rats et disparaît en
emmenant les enfants. Pour elle, je suis tout à la fois : le rat,
l'épouvantail, le dératiseur et le ravisseur d'enfants. Cette absence de
contradiction interne est ce qui rend son monde si terrifiant : il n'y a aucune
issue logique, seulement une adhérence à l'image.
Le paradoxe
d'un rat (puisque Fuchsbasse, le joueur de flûte, est un rat) qui fait disparaître les rats sans
disparaître lui-même n'en est pas un pour elle. Faire coexister des contraires
et stabiliser un monde sans tiers est rendu possible par le clivage du moi et
de l'objet. La structuration familiale demeure ainsi préœdipienne puisque le
père n'est perçu que comme un double de la mère. L'un et l'autre sont
alternativement bons et mauvais sans qu'une loi tierce ne vienne réguler leurs
places. Dans la figure de Fuchsbasse, le sujet et l'objet ainsi que le joueur
de flûte et le rat finissent par ne faire qu'un. La jeune femme finira par
affirmer que tous les hommes sont des Fuchsbasse, c'est-à-dire des rats jouant
de la flûte. Évidemment, elle n'entend pas la dimension érotique de ses propres
paroles. Il existe pourtant là un savoir inconscient indiquant que les hommes
jouent de la flûte sans qu'il soit besoin de traduire ce terme par pénis pour
en comprendre la portée.
Dessinant un
coq et une marmite contenant une fourchette, Aita affirme que le rat l'a
complètement avalée et qu'elle est devenue totalement Carrémüüs. La voix
surmoïque se fait alors entendre en criant que ce n'est pas vrai. Ce phénomène
ne signifie pas que le sujet possède une connaissance consciente de la réalité,
mais plutôt que son surmoi répète mécaniquement la réponse de l'entourage à son
délire. On observe un clivage du moi entre une conscience délirante et une
instance qui tente de la rappeler à l'ordre. Bien que la jeune femme semble
possédée par cette voix parlant à travers elle, il ne s'agit pas de
l'introjection d'une figure symbolique exerçant une fonction structurante, mais
d'une identification imaginaire couplée à une imitation.
Lorsqu'elle
incarne simultanément son propre rôle et celui du surmoi, elle ne se situe pas
dans le registre du faire-semblant mais dans une réalité évoquant
l'hallucination. Elle ne semble pas percevoir que cette voix déformée sortant
de sa bouche est la sienne. Cette dissociation schizophrénique de la conscience
pallie le défaut d'introjection de la loi et l'échec du refoulement. Dans la
névrose, la structure diffère radicalement puisque le surmoi se confond avec la
conscience. Il évolue alors d'une voix intérieure rappelant le moi à ses
devoirs jusqu'à une assimilation complète, moment où la loi cessant d'être
personnifiée dans une figure de l'autorité fait retour à la conscience comme
désir.
Le bestiaire
d'Aita s'agrandit avec la venue de "Betsaleuse", qui est le nom
qu'elle donne à un rat gigantesque qu'elle dessine en disant : "Une fois,
c'était moi le rat, on m'a dit 'rat'." Elle me parle aussi d'un rat nommé
"Ratimüüs", signifiant qui combine "Ratte" et
"Maus", le rat-souris ou la ratte-souris. Mais la "souris"
n'a, pour elle, pas plus de sens métaphorique que le "rat". Quant au
genre, s'il y a en français une distinction entre le masculin et le féminin (le
rat/la ratte), il n'en va pas de même en allemand où l'animal est nommé
"die Ratte", donc un féminin, que ce soit un mâle ou une
femelle. Mais, pour elle, il n'y a que
la longue queue noire qui compte, avec toujours la même alternative : on l'a ou
on ne l'a pas. Et il en va de même pour la souris. Pourtant, il serait étonnant
qu'elle n'ait pas vu, à la télévision ou ailleurs, un film de Disney avec
Minnie Mouse. J'essaie d'aborder avec elle cette question, mais pour la jeune
femme, masculin et féminin sont des mots toujours vides de sens. Elle ne fait
de différence, ni entre les queues, ni entre rat et souris. Le ou la
"Ratimüüs" n'est donc pas un animal bisexué, un hybride qui
cumulerait les attributs masculins et féminins. Par contre, quand je lui
demande quelle est la différence pour elle entre Carrémüüs et Ratimüüs, elle me
répond que le premier est mort et le second vivant. Puis, se désignant du
doigt, elle me dit : "Regarde, j'ai une longue queue derrière."
Voilà, à ce point de notre parcours, la seule différence qui lui parle : "avec
queue"/"sans queue".
"Une
fois" (cela commence comme un conte) son père l'aurait menacée en lui
disant : "Wenn du nicht ruhig bist, gebe ich dir Giftweiz (Si tu n'es pas
tranquille, je te donne du blé empoisonné)." Et c'est bien avec du blé
empoisonné que l'on se débarrasse des souris dans nos campagnes. Lors du même
entretien, elle me dessine un poisson au-dessus duquel elle écrit
"JOZ" (j'ose ?). Il est difficile de ne pas faire l'association entre
"poisson" et "poison", ni de penser qu'Aita se montre
souvent insupportable, une véritable peste, un "poison". Mais c'est
là le genre d'associations qu'il vaut mieux taire, car elles seraient reçues
sur un mode persécutoire. À la fin de l'entretien, elle se saisit du téléphone
et demande à parler à son père dans le combiné. Ce qui pourrait ressembler à un
jeu symbolique s'avère être une certitude délirante. Elle croit réellement
pouvoir joindre son père sans composer de numéro, illustrant une fois de plus
la disparition de la fonction de médiation. Pour la jeune femme, l'objet
technique ne sert pas à franchir la distance ; il est censé abolir l'absence
par une connexion immédiate et sans tiers. Le téléphone est traité comme le
reste de son univers : un instrument pur de présence où le faire-semblant n'a
aucune place.
Les dessins
prennent une place de plus en plus importante dans nos rencontres. On y trouve
un homme avec un pénis gigantesque, un rat anthropomorphisé et beaucoup de
paysages représentant souvent des soleils et des barrières. Elle corrige la
version précédente du blé empoisonné en disant que c'était du sirop pour dormir
que son père lui avait donné. Quant à la mère, elle fait retour comme une
"Hexemüüs" (une "souris sorcière") dessinée avec un balai,
ce qui est une représentation classique de la mère phallique.
Ce jour-là,
la jeune femme mentionne un nouveau personnage du nom de "Trekalain",
Alain étant le prénom de son père (que j'ai modifié pour l'occasion) et
"trek signifiant "saleté" dans le patois local. Il s'agit du nom
qu'elle donne à un animal à la queue noire, un rat sans doute, que son père
aurait ramené à la maison. Elle me raconte que Trekalain a voulu la
"taper", la "pincer", la "foutre en l'air", et
que son père l'a décapité à la hache. Mais, à peine ces derniers mots
prononcés, une voix grave l'interrompt, disant : "C'est pas vrai."
Puis, elle me parle d'un pigeon auquel elle donne le nom de
"Morsolovane", lui aussi aurait été décapité par son père, puis
consommé. Ensuite, elle me dessine une souris ressemblant à un pigeon sans bec,
tout en fredonnant les quatre premières notes de la Cinquième symphonie de
Beethoven, celle dite du destin, écrite par un Beethoven sourd, ou quasiment.
Comme je m'étonne de la chose, elle m'explique que c'est un rat qui chante, un
"hommerat". Pour finir, elle crayonne un poisson en disant : "C'est
bon, le merlan." Ce sont là des images parentales nettement moins
anxiogènes que celles qu'elle présentait jusque-là. L'humanisation du rat et
l'apparition de barrières dans ses dessins témoignent d'une tentative de
structuration de l'espace psychique et d'un début de pacification du rapport à
l'Autre.
Lors des
séances suivantes, Aita se montre préoccupée par son doigt amputé. Pointant à
plusieurs reprises son moignon vers moi, elle exige que je dise :
"oui", m'expliquant que "le doigt veut guérir" et que si je
disais "oui", il allait "repousser". Elle structure ainsi
nos rôles respectifs autour d'une demande de complétion de son corps. Mais là,
ce qu'elle attend de moi, ce n'est pas que je lui restitue une queue de rat
délirante, mais un bout de son corps qui lui manque réellement et qui est
dépourvu pour elle de toute valeur symbolique et qui ne métaphorise aucun
désir. Alors quel est l'enjeu de sa demande de complétude ? Comme nous le
verrons plus loin, le lien entre le bout de doigt perdu et le rat
"Carrémüüs" est de l'ordre de la métamorphose réifiée : une autre
forme du même. Or, ce qui fait le rat pour la patiente, c'est la queue. La
queue n'est pas simplement le trait distinctif du rat, elle est le rat : le
corps imaginaire du rat se réduit à sa queue. On pourrait parler à ce propos de
synecdoque généralisante, sauf qu'elle n'est pas symbolique mais réifiée :
avoir une queue c'est être un rat. Aita établit entre le doigt perdu et le rat
Carrémüüs une identité imaginaire, non symbolique, sur la seule base qu'ils
manquent tous deux à l'image du corps. Cela permet de comprendre pourquoi ne
pas avoir de queue ou de doigt prend le sens d'un anéantissement de soi.
Réalisant
une série d'objets alimentaires avec de la pâte à modeler (figue, carotte,
radis, etc.), elle y inclut un doigt. Cet "intrus" n'en est pas
vraiment un pour elle puisque, dans son délire, son doigt perdu devait servir à
nourrir sa mère. Ensuite, elle me dit que le rat Carrémüüs est venu quand Müüs
(le nom qu'elle donne alors à la partie manquante de son doigt, mais qui
désigne aussi la souris et pour elle, le rat) a été coupée. Carrémüüss est donc
le retour dans le réel hallucinatoire de Müüs, le bout de doigt perdu. La
fonction surmoïque de ce rat halluciné, né de l'objet perdu, est corroborée par
la paronymie müüs/müssen, "müssen" signifiant devoir en allemand. Le
lien est ainsi fait entre le "doigt" et le "dois". Comme Aita
affirme aussi qu'elle est Carrémüüs, cela signifie qu'elle s'identifie au
morceau de doigt perdu : on est donc face, non seulement à une problématique de
la symbolisation de la perte (séparation/castration), mais aussi à une
identification à l'objet perdu.
Habituellement,
la symbolisation du manque-à-être se fait autour de la différence des sexes,
donc du phallus, mais il semblerait qu'un doigt puisse aussi faire l'affaire,
et de même, sans doute, tout objet sécable. Cependant, en aucun cas, le bout de
doigt avalé par le hachoir n'est un substitut symbolique du phallus. Aita n'en
est pas là, il y a simplement pour elle un manque réel et un objet réel du
manque. Il n'est question que de queue et de doigt, et non pas d'avoir un
pénis. Mais l'enjeu est le même : donner un sens au désir, au manque de
jouissance. Cependant, la problématique n'est pas uniquement celle d'un objet
qui n'existe que par son manque, il est aussi question d'avoir une identité et
de donner du sens à son être.
Par la
suite, Aita va se montrer de plus en plus préoccupée par les orifices de son
corps, comme si chaque trou était la cicatrice laissée par une amputation, mais
aussi bouche à nourrir et zone érogène. Dans le même temps, elle me demande si
je suis son père, et de m'expliquer : "Je cherche un jeune homme pour l'épouser.
Je ne peux pas épouser mon papa parce que je suis malade." L'impossibilité
d'épouser son père n'est donc pas référée à un interdit, mais à sa maladie
comme obstacle réel. Ensuite, elle crie d'une voix grave et méchante : "Du
darfst nicht gross werden" ("Tu n'as pas le droit de grandir"),
et de me dire : "Ma mère me tape et dit que je suis un singe. Je lui ai
cassé les oreilles." Je ne suis pas convaincu que l'expression "être
un singe" ait, pour elle, un quelconque sens métaphorique. Quant à la
mère, il faut reconnaître que le spectacle qu'offre sa fille, associant
psychose et retard de développement, est parfois à la limite du supportable.
Pourtant, celle-ci semble trouver un peu de liberté, de jeu, par rapport aux
signifiants qui la traversent, et non plus en subir passivement les effets.
Elle peut dessiner un lapin et me dire que c'est un rat, en éclatant de rire de
ce qui paraît être pour elle une bonne blague. Ce rire est l'indice d'une
subjectivation naissante : elle découvre qu'elle peut manipuler les images pour
tromper l'Autre. Cependant, cette liberté reste fragile : les lapins qu'élève
son père sont, pour elle, des rats. Toutes les différences qu'elle évoque,
qu'elles soient objets ou orifices, ne sont pas encore bien assurées, mais
toutes sont empreintes de sexualité orale.
Un nouveau
personnage apparaît, son nom est "Müüstaki". Sa venue est accompagnée
d'une chanson disant que "la liberté ne se trouve qu'en Amérique". Je
présume que ce nouveau signifiant fait référence au chanteur Moustaki. Müüstaki
n'est plus une partie amputée du corps ou un animal menaçant, mais un
personnage porteur d'un message d'émancipation. L'Amérique devient la métaphore
d'un ailleurs, d'un espace psychique libre, hors de portée de l'étau familial.
Puis, un
jour, elle me dit : "Carrémüüs est une fable." Affirmation ou
question, il n'y a là rien à répondre ou à valider. La séance suivante, elle me
parle de son père qui lui a coupé sa queue de cheval. Puis, elle dessine un
anneau rouge et me montre son oreille percée, disant que sa grand-mère lui
avait offert des "boucles" rouges. Une seule oreille a été percée à
cause de ses hurlements. Elle parle encore de sa jalousie à l'égard de son
frère, mais une voix grave l'interrompt, disant : "Boucle-la."
À cette même
époque, nos rencontres arrivent à leur fin. J'entends parler une dernière fois
de Carrémüüs quand la patiente me dit : "J'ai pas assisté au mariage de
mes parents, j'étais dans le rat Carrémüüs." En principe avant de naître
l'enfant est dans le ventre de sa mère. Ce qui veut dire qu'elle fait un lien
entre sa mère et le rat, mais aussi qu'elle ne peut pas s'imaginer n'avoir pas
été avant d'être. L'identification du corps maternel au rat est posée depuis le
début. Ici, elle le confirme et le radicalise. La mère n'est pas comme un rat,
ce n'est pas une métaphore, elle est le rat. Ne pouvant pas se représenter
qu'elle n'existait pas avant de naître, elle se donne un contenant rétroactif :
le ventre de Carrémüüs. C'est une construction délirante qui comble un trou
logique insupportable. Cela nous révèle que, pour qu'un sujet puisse symboliser
sa propre origine, il faut qu'il ait été symbolisé, désiré et nommé par ses
parents avant de naître. Si cette symbolisation a manqué ou ne l'a pas atteint,
le sujet doit l'inventer. Et Aita l'invente avec ce qu'elle a : le rat.
Le même
jour, un nouveau signifiant émerge à l'occasion d'un dessin représentant un
bateau avec deux personnes à bord : "Le monsieur qui conduit, me dit-elle,
c'est monsieur Ramoneur. La dame derrière, c'est madame… je ne sais plus."
Elle me dit encore, lors du même entretien : "Tu n'es pas mon père, un
père ça me suffit… Je veux me marier." Cette figure du ramoneur a une
connotation sexuelle dans la langue commune, mais pour Aita il ne s'agit pas
d'une métaphore, plutôt d'une similitude imaginaire entre l'action de ramoner
une cheminée et l'acte sexuel, sur la base d'une identité d'action et non d'un
déplacement symbolique. En même temps, la génitalité s'impose de plus en plus
comme évidente dans les préoccupations et les activités de la jeune femme. Le
passage de la sexualité orale (manger/être mangé) à une préoccupation génitale
montre que le corps d'Aita commence à s'organiser autour d'une altérité
possible. Elle ne cherche plus un "oui" pour faire repousser sa chair,
elle cherche un partenaire pour "conduire le bateau". La distinction
entre "Monsieur Ramoneur" et "Madame je ne sais plus"
esquisse la symbolisation d'une différence des sexes enfin possible.
Quand Aita
affirme que "Carrémüüs est une fable", s'agit-il là de sa propre
parole ou d'une imitation différée, sachant qu'elle me raconte, lors de la même
séance : "Quand j'étais petite, j'ai crié dans le lit. Le rat m'a tenu
comme ça (elle enroule ses bras autour de son corps). Je dormais avec mon
frère. J'étais devenue fable… Une fois, j'étais pauvre et je dormais dans le
lit de Carrémüüs et il m'a tuée." La semaine suivante, elle dira :
"La monitrice a fait bouffer mon frère par le rat Carrémüüs à l'école. Il
a pris ma place." Avec prudence, on peut espérer là une première fissure
dans la certitude délirante, mais sans que cette fissure soit encore habitée
subjectivement. Elle répète "fable" sans en avoir nécessairement la
compréhension pleine. De la même manière qu'elle a pu demander précédemment
pourquoi elle mentait.
Le jour où
Aita me demande de souffler sur son doigt amputé "pour le faire
grandir", je l'entends dire de sa voix grave, surmoïque, et en allemand :
"Tu n'as pas le droit de grandir." Elle interprète cette sentence qui
lui vient de l'extérieur, non pas comme s'adressant au doigt amputé, mais à
elle-même. Il est vrai que, par son comportement, elle peut faire "petite
fille". Cela renforce le lien entre elle et le doigt qui n'a pas le droit
de grandir. Mais l'identification n'est pas qu'entre elle, "restée
petite" ou "diminuée", et le doigt amputé, elle s'identifie
aussi au bout de doigt perdu : le rat Carrémüüs n'est pas qu'un substitut,
voire une réincarnation, de ce morceau qu'elle a perdu, il est aussi
l'objet-moi auquel elle s'identifie. Là, avoir un doigt, c'est être un doigt.
Longtemps, la coexistence entre un moi mutilé et l'objet-miroir, c'est-à-dire
le doigt perdu réincarné en rat, a semblé lui suffire. Puis est apparu un désir
de grandir, elle autant que son doigt : un désir de complétude puisant ses
racines non pas dans un fantasme de castration, mais dans un manque réel.
Quelque
temps plus tard, elle m'annonce avec fierté qu'elle a mangé de la ratatouille.
Pour elle, dans la ratatouille, il y a forcément des rats. Là encore c'est le
signifiant qui régit son univers, mais l'inversion est spectaculaire : ce ne
sont plus les rats qui la menacent, mais elle qui les dévore. À la même époque,
elle va développer une attitude nettement ambivalente à mon égard, pouvant se
montrer séductrice pour passer brusquement à une agitation extrême, l'amenant à
souiller le bureau de ses excrétions. Elle me tient à distance, plus qu'elle ne
m'agresse, en remplissant l'espace d'urine, de vomi, d'excréments, de crachats
et parfois même de ses serviettes hygiéniques. Cette production de déchets
n'est pas une simple régression anale, mais la tentative de rétablir une
distance là où la relation transférentielle devient trop menaçante pour elle.
Le mur réel qu'elle construit entre nous se révèle efficace en ce que je suis
obligé de m'éloigner d'elle, mais paradoxalement, quand elle déborde trop, me
renvoyant alors à mes propres limites, c'est moi qui suis obligé de la
contenir. Ce tumulte ne l'empêche pas d'exprimer la crainte de mon départ en
même temps que la peur de mourir. Elle me répète qu'elle veut retourner chez sa
maman. Dans une énième version, elle me dit que c'est sa mère qui lui a
"enlevé" le doigt et que je dois le faire "grandir". Elle reste ainsi avec son manque réel et sa
demande, tous deux limités par leurs signifiants. En se fixant sur le signifiant du doigt, elle
évite l'effondrement total dans le non-être, mais elle se condamne à répéter
indéfiniment la même exigence de réparation matérielle.
Au fil des
entretiens, le discours de notre patiente est devenu plus cohérent, et ses
phrases peuvent prendre sens, même si celui-ci est facilement absurde. Le
non-sens d'un discours où les mots se suivent sans lien entre eux (ce que l'on
appelle parfois la "salade" de mots) est une chute dans un abîme sans
fond comparé au délire, lequel constitue un noyau stable. Aita réussit à se
construire un tel noyau et à sortir de l'état de "non-pensée" à
mesure que ses troubles du langage régressent et qu'elle s'historicise en se
construisant une trame narrative, fût-elle délirante, là où il n'y avait que
dispersion. Peut-être qu'elle a découvert l'intérêt de se raconter à quelqu'un
qui l'écoute. Mais l'attitude bienveillante et contenante de l'équipe soignante
a sans doute joué un rôle important par le sentiment de sécurité qu'elle induit
chez des patients se sentant ainsi reconnus dans leur humanité. La jeune femme
va quitter l'hôpital, "stabilisée", pour retourner vivre avec ses
parents. On ne la reverra pas.
Considérations
théoriques 1
Même si l'on
peut retrouver chez Aita des traits autistiques, elle a un certain accès au
langage, en tout cas elle parle. Elle peut aussi se montrer, occasionnellement,
relationnelle. Le problème est moins les symptômes qu'elle présente que la
structuration psychique qui les produit, avec un glissement, non vers un délire
construit, mais vers un discours et des comportements incohérents. En cela,
cette observation est en accord avec le modèle freudien de la psychose comme
envahissement de la conscience par les processus primaires inconscients,
mettant ainsi en échec la raison et le principe de réalité. Pourtant, pour
insensé qu'il soit, le discours de notre patiente est capable, à certains
moments du moins, de prendre sens, autant pour elle que pour celui qui
l'écoute. Cela, bien que l'impression qu'elle donne, c'est qu'elle dit
simplement ce qui lui passe par la tête sous l'emprise de ses émotions et de
ses souvenirs, une sorte de libre-association, sans la moindre censure et sans
se préoccuper de la signification des mots qu'elle prononce. En me demandant
pourquoi elle ment, elle pointe le fait que sa parole lui échappe. Le mensonge est
alors la preuve d'un Autre qui parle en elle. Lui répondre serait une erreur ;
l'accompagner dans ce constat est l'acte thérapeutique.
Si ses
paroles émergent de son inconscience pour s'imposer à elle, elle n'en garde pas
moins une certaine conscience pour se rendre compte qu'il y a quelque chose qui
ne va pas. Cela l'amènera à dire, lors d'un de nos derniers entretiens :
"Le rat est malade. Il n'y peut rien d'être comme ça." Il ne s'agit
pas, dans notre travail, de nous appuyer sur la partie présumée
"saine" de son mental pour la ramener à la raison, ce qui serait
vain, mais de lui permettre de parler pour qu'elle puisse habiter son vécu et
vivre ses affects, en d'autres termes, se construire une histoire. Ceci en
dehors de toute visée éducative ou normalisatrice. Sans pour autant se laisser
abuser par le fantasme du soin psychologique et psychiatrique se réduisant à
des soins palliatifs.
Freud nous
dit que l'inconscient est le lieu des représentations de chose seules, alors
que le préconscient-conscient est celui des représentations de mot associées
aux représentations de chose. S'il peut paraître aisé de voir, en référence au
signe saussurien, la représentation de mot comme un analogon du signifiant et
la représentation de chose comme un équivalent du signifié, il n'en reste pas
moins que le signifié ne se réduit pas à être une image de l'objet, il est son
concept, concept auquel renvoie le signifiant. Il existe bien des mots dont
nous disposons du concept, mais pas de l'image, ou dont l'image n'est qu'une
illustration du concept. Le concept est généré par la pensée, et relève
exclusivement des processus secondaires, alors que la représentation de chose
inconsciente est une image mentale a-conceptuelle, vide de sens, mais
entretenant néanmoins des relations avec les autres images perceptives. Au
niveau de l'inconscient, régi, non par l'identité de pensée, mais par
l'identité de perception, il n'y a ni signifiant ni signifié, et, donc, ni
métaphore ni métonymie. Il y a non-sens. On pourrait éventuellement parler de
signifiants dépourvus de signifiés pour les représentations inconscientes, ce
qui en fait des images sensorielles organisées sur la base de ressemblances et
de différences.
Qu'advient-il,
dans ce modèle théorique, du mot pris dans sa matérialité sensorielle,
c'est-à-dire de sa représentation comme représentation de chose ? Ce qui est
perçu et enregistré comme représentation psychique, c'est alors une image
acoustique, graphique ou autre, dépourvue de sens et associée aux autres
représentations de chose par des liens de similarité et de contiguïté (Freud).
C'est en accédant à la conscience que ces images deviennent signifiantes, donc
mots au sens plein du terme, des "signes" faits de signifiants
représentant des référents et des concepts. Si nous acceptons cette thèse, nous
pouvons dire qu'il y a, dans l'inconscient d'Aita, l'image visuelle de l'animal
"rat", ainsi que l'image acoustique, voire éventuellement graphique,
du mot "rat", et que c'est sur la base de ce signifiant
"désignifiantisé", pris dans sa seule matérialité et dépourvu de
toute signification, qu'elle trouve la racine dont dérivent les objets peuplant
la part psychotique de son monde.
La
"salade de mots" est le stade ultime de la désignifiantisation. Les
mots y sont des cailloux que l'on jette sans se soucier de leur sens. Aita a
réussi à sortir de cette salade en regroupant ces "cailloux" autour
d'un noyau stable : le rat. Elle a fait du bruit, un récit, même si ce récit
reste ancré dans la matérialité acoustique.
Le retard de
développement que l'on rencontre dans la psychose infantile, ou dans l'autisme,
résulte largement, en sus du désinvestissement de la réalité et du repli sur
soi, du non-accès, partiel ou total, de ces patients au symbolique. Un des
aspects en est la déficience en pensée conceptuelle. Un enfant autiste qui aura
appris à nommer un objet, une assiette par exemple, n'en sera plus capable si
l'objet change de forme ou de couleur, ceci parce qu'il ne dispose pas du
concept d'assiette. Pour lui, le lien entre le mot, réduit à sa matérialité, et
la chose relève d'une simple association acquise par conditionnement, et non
d'un acte de pensée. De même, la pensée psychotique fait du mot une image
indissociable de l'objet et non une représentation : pour notre patiente,
l'image acoustique et l'image visuelle du mot "rat" sont des images
de l'animal, des qualités de la chose. Cela n'est pas sans rappeler la pensée
animiste pour laquelle le mot fait partie intégrante de la chose. Mais la
psychose va bien au-delà : le mot, traité comme une image, une qualité de la
chose, est pris pour la chose. C'est là une synecdoque généralisante réelle.
On peut
aussi se demander ce que veut dire "mentir" dans ce contexte, du
moins quand on ne confond pas le mensonge avec le délire psychotique. Le délire
est une certitude subie, une tentative de reconstruction du monde où le mot et
la chose restent soudés dans une vérité pétrifiante. Le mensonge, au contraire,
est un acte de conquête subjective. Lorsque Aita demande "pourquoi elle
ment", elle découvre la possibilité d'un hiatus entre son dire et le Réel.
Mentir devient alors une fonction protectrice : c’est la fin de la transparence
psychotique. En produisant un énoncé qui ne coïncide pas avec la chose, Aita
construit son premier jardin secret. Le mensonge est le pont nécessaire vers la
fable. En déclarant que "Carrémüüs
est une fable" elle ne renonce pas à son histoire, mais elle lui donne le
statut de fiction. Elle passe d'une vérité qui mord à un récit qui habite le
vécu. Cette stabilisation par le "beau mensonge" de la fable explique
sa sortie de l'institution et l'absence de réhospitalisation : elle n'a pas été
guérie de son manque, elle a appris à le border par une narration dont elle est
enfin l'auteure.
Nous avons
vu que, bien que vivant dans l'insensé, Aita n'est pas complètement
inaccessible au sens. Et même si ce dernier débouche sur des éléments
délirants, ceux-ci lui fournissent néanmoins contenant et assise. À son niveau
de pensée symbolique, elle peut s'exprimer avec des phrases simples dont la
signification reste néanmoins souvent incertaine ou à construire. Cela nous
dit, pourtant, qu'elle a une certaine conscience d'elle-même en tant que
"Je", mais aussi qu'elle a acquis une image d'elle, un moi idéal. Et
c'est un rat, Carrémüüs, qu'elle voit dans son miroir intérieur délirant. Dans
la schizophrénie, ce moi idéal délirant est une production pathologique, une
prothèse identitaire qui pallie l'absence de l'identification à l'image du
corps comme unité spéculaire. Un cas extrême est ce patient qui avait
transformé son lavabo en autel dédié à l'adoration de son dieu, et qui me
racontait qu'il voyait Jésus crucifié quand il se regardait dans le miroir se
trouvant au-dessus de son autel-lavabo. Mais fréquemment deux représentations
de soi coexistent : celle "normale", c'est-à-dire celle que chacun
voit quand il se regarde dans un miroir, et l'image délirante. L'expérience du
miroir n'est évidemment qu'une illustration d'un phénomène plus vaste, le
miroir étant aussi une métaphore.
Après
m'avoir parlé du papa qui donne des fessées à la maman, et inversement, Aita me
demande si je suis son père, alors qu'à peine 10 ans nous séparent. Mais sans
doute est-ce, d'une certaine manière, une des places que j'occupe pour elle. C'est aussi
l'occasion, pour moi, de me rendre compte que je la vois bien davantage comme
une enfant que comme une adulte.
C'est à la
place du tiers symbolique faisant lien entre elle et son image spéculaire
qu'elle me met. Le délire qui se construit lui fournit une identité imaginaire
par l'identification à l'objet "rat", avec un arrêt sur l'image du
"meurtre" de l'animal. Quand elle me demande de lui confirmer qu'elle
a une queue, ce qu'elle veut, c'est être reconnue, et donc pouvoir se
reconnaître, comme étant un rat. Mais ce n'est pas tout. Pour elle, le rat
c'est la queue. Être et avoir se confondent : le corps imaginaire du rat est
réduit à sa queue. Et donc pour Aita, être un rat c'est être une queue.
L'identification à la queue nous renvoie ainsi à l'identification au phallus
maternel, mais dans le réel. Quand elle voudra se différencier de l'animal en
coupant sa queue-de-cheval, elle ne sera pas un rat sans queue, elle ne sera
plus rat. Le fait qu'elle ne disparaisse pas alors dans le néant prouve qu'elle
a trouvé un autre point d'identification qui le rat en entier, identique au
doigt perdu comme viande sacrifiée pour nourrir sa mère. Elle passe du
rat-queue au rat-viande.
Dans la
névrose, le sujet, face à son image telle qu'il la rencontre dans le discours-miroir,
s'identifie à elle, se constituant ainsi comme moi idéal, prenant ainsi le
fantasme pour la réalité. On comprend que le névrosé puisse alors être
convaincu de la réalité de ses croyances et de ses fantasmes autant – ou
quasiment – que le psychotique de son délire. C'est là un des effets de la
fascination narcissique qu'exerce le moi idéal sur le "Je". Pour Aita,
on peut imaginer deux possibilités : soit ne voyant dans son miroir aucune
image d'elle-même, elle s'est identifiée à un objet réel en dehors du miroir,
en l'occurrence le rat tué par son père, soit elle ne voit dans son miroir
qu'un rat mort. Dans les deux cas, elle symbolise son être en donnant un peu de
sens et de consistance à son moi par une identité délirante étayée sur l'image
signifiante du "rat". Alors que l'ex-sistence du sujet non
psychotique passe par l'identification à un signifiant rencontré dans le champ
de l'Autre, c'est là précisément ce qui fait défaut dans la psychose :
l'identification du sujet à un signifiant qui lui permettrait de faire
apparaître sa propre image en le maintenant en dehors de l'objet, mais qui
viendrait aussi le préserver de l'illusion de coïncider avec son image
spéculaire. Pour la jeune femme, la cure a consisté à introduire, millimètre
par millimètre, cette distance. Le premier indice révélateur de cette mise à
distance a été son questionnement du mensonge : c'est là le moment où elle
commence à ne plus "coïncider" avec l'image du rat.
On ne peut
qu'être étonné de la prégnance du thème de la mort dans le discours de cette
jeune patiente. La connaissance qu'elle a de la mort est celle des animaux tués
habituellement à la campagne, mais aussi celle du Christ cloué sur la croix. Il
ne s'agit donc pas de fins naturelles, mais de mises à mort, disons des
"meurtres". De ses observations, Aita a tiré la conclusion que
"les rats n'ont pas le droit de vivre", et plus largement que "ceux
dont on ne veut pas, on les tue et on les mange". Voilà une réalité qui,
dans la mesure où elle se prend pour un rat, la condamne. Dans son délire, elle
a donc en commun avec les rats, non seulement la queue, mais la condamnation à
mort, car indésirable et comestible. Le désir de l'Autre la condamne parce
qu'elle en est l'objet, ou s'en fait l'objet. Le doigt sacrifié pourrait alors
être le prix payé pour avoir le droit de vivre, en quelque sorte le paiement
d'un droit d'entrée… dans la vie. Elle occupe donc la place du "rat",
"rat" dont nous savons qu'il n'a pas pour elle de sens métaphorique
bien qu'étant doué de parole, une bête qui parfois la menace d'un "Si t'es
pas sage, je vais te dévorer". Elle me confiera, lors d'un de nos
entretiens, que : "C'est pas le rat qui me parle, mais sa queue."
Cela ne fait que confirmer les liens que cet animal entretient avec le phallus
paternel dont il est la version psychotique, cela bien que père et mère soient
tous deux, pour elle, simultanément castrés et phalliques, ou plutôt vivants et
morts dans une logique du tout ou rien.
Aita
qualifie de "rats" les différents membres de sa famille, sans que ce
terme ait, pour elle, plus de sens qu'un nom dans un jeu des 7 familles. Dans
cette famille de rats, "Carrémüüs" semble avoir un statut
particulier, mais il n'en est rien, tous les rats sont potentiellement pour
elle des "Carrémüüs" en tant qu'ils sont destinés à être tués.
A-t-elle pu s'imaginer que sa présence n'était pas plus désirée que celle d'un
rat, et qu'on souhaitait se débarrasser d'elle ? Où a-t-elle fini par rejeter
une vie dont elle pensait que personne ne voulait ? Il lui faudra perdre un
doigt et s'identifier au bout haché menu, dont le rat tué par son père est le
substitut, à moins que ce ne soit le contraire, pour pouvoir se constituer une
identité qui, bien que délirante, puisse lui assurer une certaine unité comme
objet partiel (Aita = queue = rat = doigt coupé). On voit le saut ontologique
que signifie pour elle de déclarer que Carrémüüs est une fable et qu'elle-même
est devenue une fable. Si l'on associe cette affirmation à celle où elle dit
qu'elle ment, n'est-ce pas pour elle, non seulement reconnaître que tout ce
qu'elle me dit, y compris quand elle parle d'elle-même, n'est que langage, mais
encore qu'elle n'est que langage, que le langage est sa réalité ? Qu'est-ce que
cela change pour elle de prendre conscience que son monde, c'est du langage
tombé dans le réel ?
C'est là une
reconfiguration de sa psychose, à défaut d'un changement de structure. En prenant
conscience que son monde est fait de ce langage tombé dans le réel, elle cesse
d'être victime pour devenir la logicienne de son propre délire. Elle comprend
que si le mot fait la chose, alors le contrôle du mot permet le contrôle de la
chose. C'est la naissance de sa capacité à "mentir" : si elle peut
détourner le langage, elle peut détourner le Réel qui l'écrase. Elle passe du
statut d'objet consommé par le verbe à celui de sujet qui "bricole"
avec les lettres. Cette prise de conscience introduit une distance vitale. En
qualifiant son monde de "fable", elle crée un espace de jeu. Elle
sait désormais que sa réalité est une construction de mots. Cela change tout :
si elle n'est que "langage", elle n'est plus "viande". Elle
troque sa vulnérabilité biologique contre une invulnérabilité textuelle. On ne
peut pas tuer une fable. Le langage, autrefois source de morcellement, devient une
enveloppe narcissique protectrice. Elle n'est pas guérie, elle est désabusée de
son propre délire. C'est ce qui lui permet de ne plus être envahie : elle
"gère". Stabilisée comme fable, elle ne doit pas s'arrêter de parler
: elle est vouée à la parole perpétuelle pour maintenir son monde en existence.
L'identification
psychotique est une fixation à des points d'indifférenciation et non une
identité entre deux termes distincts. La non-différenciation entre percipiens
et perceptum à l'aube de la vie a été largement étudiée par les
développementalistes et a même fait avancer à certains l'hypothèse d'un autisme
primaire dans lequel la conscience se limiterait et se confondrait avec les
sensations et les perceptions. Quoi qu'on puisse penser d'une telle hypothèse,
il est indéniable qu'un individu ne peut se poser comme étant différent du
monde qui l'entoure que s'il dispose des signifiants de sa différence. C'est
donc bien dans l'échec de la symbolisation des signifiants marqueurs de
l'identité, leur non-intériorisation, qu'il faut chercher l'indifférenciation
entre le sujet et son objet. À défaut d'un signifiant tiers entre elle et le
rat, la conséquence est pour Aita sa disparition comme "Je" dans le
"moi", c'est-à-dire dans le rat. La projection hallucinatoire vient
introduire une distance entre elle et l'animal en donnant à ce dernier un
semblant d'extériorité. C'est là une première tentative de restauration du
"Je". Il faudra qu'Aita se reconnaisse dans l'image de son rat,
l’Autre tombé au rang d’objet, pour qu'elle puisse en décoller. Le résultat en
sera une "humanisation" du rat et une "ratification" de la
patiente. La différenciation véritable, celle qui permet de dire "Je suis
Aita et Carrémüüs est une fable" ne pourra se produire qu'une fois ce
socle identitaire, même pathologique, solidement établi.
En faisant
de son index un objet alimentaire, cette jeune patiente se conçoit sur le
modèle de l'animal d'élevage. Pour elle, tout se mange, même les rats,
assimilés aux lapins. Les multiples sens du mot "élever" ne sont pas
anodins dans cette interprétation, et, à travers lui, se pose la question de ce
qu'a pu signifier sa naissance pour ses parents. Il est difficile de concevoir
qu'une mère puisse ne pas imaginariser, c'est-à-dire fantasmer, l'enfant
qu'elle porte, c'est-à-dire qu'il reste pour elle un objet réel dépourvu de
sens. Pour une future mère, appréhender le fœtus comme étant un corps étranger,
un parasite, c'est encore le symboliser. Pareillement, concevoir l'être humain
comme n'étant qu'une entité biologique dans le cycle de la vie, pas très
différent de n'importe quel autre animal, c'est encore lui donner sens. Mais
dans le cas de notre patiente, c'est elle-même, par son acte, qui se donne sens
en s'offrant comme viande à consommer, ramenant le désir de l'Autre au niveau
du besoin. Si la question du cannibalisme ne se pose pas à elle, sauf sous la
forme d'une menace de punition, mais il s'agit là d'un conditionnement, c'est
que la place d'un tiers dans la relation mère-enfant, donc d'un père comme
"métaphore de la loi" (Lacan), n'est pas symbolisée. Cela est
particulièrement manifeste dans le fait qu'à la place d'un triangle œdipien
inexistant, on trouve chez elle un dédoublement de la relation mère-enfant.
Ainsi, dans la scène primitive, les deux parents sont interchangeables : tantôt
c'est le père qui bat la mère avec une ceinture, tantôt c'est la mère qui bat
le père. Pourtant, ce père n'est pas un double de la mère en toutes choses,
puisque c'est lui qui a tué le rat Carrémüüs. L'image du père castrateur est
remplacée ici par celle d'un père raticide. Dans le fonctionnement
schizoparanoïde, il n'y a rien à couper, car il n'y a pas d'accès à l'objet
total, ou plutôt non-symbolisation de la différence entre l'objet partiel et la
personne définie comme objet total. L'angoisse étant celle d'un anéantissement
et non d'une castration, sacrifier un doigt peut être alors envisagé comme une
stratégie destinée à éviter une dévoration totale.
Pour
résumer. Le retour hallucinatoire de Carrémüüs, sous l'apparence d'un rat vêtu
d'un pelage à carreaux, genre robe Vichy, a tout d'une résurrection, d'où la
référence au Christ crucifié et ressuscité. Mais Carrémüüs, c'est aussi le
retour du bout de doigt perdu auquel Aita s'est identifiée. On peut d'ailleurs
se demander s'il n'y a pas pour elle toute une série de Carrémüüs dans une
gamme allant du rat qui dévore les enfants à la souris, genre "Minnie
petite souris" de Disney. Carrémüüs, objet perdu et image spéculaire,
constitue son identité délirante, d'abord refusée puis acceptée, avant d'être
mise à distance comme "fable". Encore que l'on puisse se demander quel
est le vécu qui accompagne cette fable. Peut-être une expérience semblable à un
rêve dans lequel le rat tué et le doigt haché sont, et non symbolisent, l'objet
perdu (donc substitution, mais pas symbolisation). Cet objet reste réel, ainsi
que le manque né de sa perte qui laisse une plaie béante en quête d'un
signifiant pour se dire et prendre sens. Aita ne peut alors se situer qu'au
niveau de la demande avec un objet indifférencié : tout est bon pour combler
son trou, et ses activités sexuelles le confirment.
Pour Aita,
les rats cumulent les qualités de mauvais objets voraces dont on veut se
débarrasser et de bons objets nourriciers assimilés aux lapins paternels. Ce
que la patiente hallucine en s'imaginant voir Carrémüüs, c'est son propre moi
idéal clivé. Alors que le fantasme noue imaginaire et symbolique, le délire lie
image et réel, donnant ainsi au sujet une représentation de soi comme sens et
image. Cela nous permet de comprendre qu'elle ait été indissolublement liée à
cet animal imaginaire (comme on parle de "l'ami imaginaire"), alors
même que son apparition subite pouvait la remplir d'effroi. Il était son seul
Autre-objet, l'Autre tombé au rang d'objet, son seul "compagnon",
dans un univers relationnel particulièrement réduit. Jeune femme au milieu
d'autres patients, surtout de sexe masculin, elle était isolée, bien qu'étant
l'objet d'une sollicitude particulière de la part d'un personnel soignant
soucieux d'elle. Cependant, ce monde extérieur n'était pour elle qu'un décor
dont je faisais partie. Puis, je suis devenu à ses yeux un objet familier… sans
doute d'abord de la famille des Carrémüüs avant d'occuper la place et la
fonction d'un épouvantail, homme de paille inoffensif du "joueur de
flûte" qui, lui, noie les rats et "perd" les enfants.
Le modèle
qui se dégage des entretiens que j'ai eus avec Aita situe au premier plan de sa
pathologie le manque d'un signifiant de l'objet perdu, car ni le rat ni le bout
de doigt coupé, bien qu'étant des tentatives de symbolisation du manque à être,
ne prennent de valeur symbolique pour elle. Nous avons vu que la psychose
maintient la patiente au niveau de l'imaginarisation d'un manque et d'un objet
réels, pris dans des rapports de substitution et des liens de similarité ou de
contiguïté en tant que formes signifiantes. Pourquoi cela ? L'hypothèse qui se
dégage de ce qu'elle me dit, c'est que l'absence d'un interdit barrant l'accès
à l'objet empêche celui-ci de prendre une valeur symbolique. Il aura fallu que
Yahvé interdise à Adam et Ève de croquer la pomme pour que celle-ci devienne
symbole et objet de désir, et non simplement l'objet de satisfaction d'un
besoin. L'identification symbolique, par une métaphore par exemple, représente
le sujet par un signifiant dans un réseau de signifiants et le préserve d'une
identification à la chose, de coller à elle et éventuellement de se confondre
avec elle. À l'inverse, l'identification imaginaire fait du sujet une image de
la chose avec laquelle il se confond. Dans le premier cas, les mots font tiers
et mettent de la distance, alors que dans le second, le patient oscille entre
être l'objet et construire une muraille entre lui et sa signification.
C'est le
clivage du moi qui pallie le défaut d'interdit et l'absence de division du
sujet. C'est ce mécanisme de défense qui permet à la patiente de dire qu'elle est
morte, et, là aussi, il ne s'agit pas d'une métaphore, ni même de l'expression
d'un vécu. Disons qu'elle se définit, ou est définie, simultanément comme morte
en tant que Carrémüüs et qu'elle est vivante comme Aita au moment où elle me
parle. C'est ce même clivage qui lui permet de s'invectiver d'une voix qui
n'est pas la sienne, voix pouvant la rappeler à la réalité ou à l'ordre. Ce
clivage du moi se substitue ici au refoulement défaillant. Il lui permet de
préserver un minimum de contact avec la réalité, et d'éviter un conflit
intrapsychique qui serait inévitable entre les représentations délirantes et
celles imposées par cette même réalité. Cette suppléance est moins nécessaire
lors de nos entretiens quand elle intègre qu'il n'est pas question que je la
croque, malgré ses invitations.
En l'absence
de miroir, ou quand celui-ci reste muet, le sujet ne dispose d'aucune
représentation de lui-même. C'est à ce vide, ce non symbolisé, que le délire va
essayer de porter remède. On peut penser que, faute d'une parole pouvant la
qualifier symboliquement, Aita n'avait aucune représentation d'elle-même avant
son identification au rat qu'elle a baptisé "Carrémüüs". Que la jeune
femme se soit constitué une identité en lien avec la mise à mort d'un rat par
son père n'est pas anodin. Le "meurtre" de la bête, comme on parle du
"meurtre de la chose", est, pour Aita, une tentative de symbolisation
de la perte, ceci en écho au doigt coupé. À la place du rat disparu, nous avons
le signifiant qui le désigne, mais aussi son hallucination : elle l'hallucine
puis le reconnaît en le nommant. Elle l'hallucine (perception sans objet) puis
le reconnaît en le nommant. Ce processus est une parodie du stade du miroir :
au lieu de se reconnaître dans une image spéculaire unifiée, elle se reconnaît
dans un fragment hallucinatoire. Nommer le rat, c'est se nommer soi-même à
travers lui. Carrémüüs est le seul moyen qu'elle a trouvé pour ne plus être une
"chose" innommable, mais un sujet qui, bien que délirant, possède un
nom et une histoire.
Ces
entretiens nous montrent que l'insensé peut prendre sens, et ce à partir du
seul discours du patient et de l'hypothèse que son discours est animé d'une
logique inconsciente, celle de l'identité de perception. Le rôle du thérapeute
(appelons-le ainsi, faute de mieux) n'est pas ici d'interpréter au sens de
dévoiler, mais de faciliter l'expression sous toutes ses formes dans l'espoir
qu'une parole finisse par jaillir. Il a parfois été nécessaire de mettre des
limites à notre patiente, et même de la rappeler à la réalité, en particulier
quand ses projections devenaient trop massives.
Resterait à trouver le terme exact de la position que l'on occupe quand
on accompagne la parole de quelqu'un qui ne se préoccupe pas (ou semble ne pas
se préoccuper) de l'incohérence de ses dires, ni d'en interroger le sens.
L'important est peut-être de lui donner la parole, de créer les conditions de
la possibilité d'une parole. Face à Aïta, je me contente donc de l'écouter en
interférant le moins possible avec ce qu'elle peut dire et faire. La question
du sens reste muette, et uniquement la mienne, même si à l'occasion je partage
avec elle mes associations, comme l'hypothèse d'un lien entre
"Fuchsbasse" et le "Joueur de flûte de Hameln". Le constat
est qu'il n'y a pas de sens refoulé à dévoiler, mais un sens à construire, et
par la patiente seule, mais non sans aide. Une interprétation
"psychanalytique" serait donc absurde, et n'aurait d'autre effet que
de la faire fuir. Le jour où Aita s'est attribué l'intention de soulager la faim
de sa mère pour m'expliquer pourquoi elle avait mis son doigt dans un hachoir,
j'ai été surpris parce que je ne lui avais rien demandé, d'autant plus que
j'avais adhéré jusque-là à la thèse de l'accident, ce qui me paraît encore
actuellement le plus probable. L'important, c'est qu'elle ait donné du sens à
l'événement, construisant ainsi un lien symbolique (de langage) entre elle et
sa mère. Il ne me paraît pas abusif de parler, à ce propos, de fantasme
délirant, non seulement à cause de la conviction qui l'accompagne, mais de la
position centrale qu'occupe l'objet dans la construction délirante, puisque
c'est de sa perte qu'est né Carrémüüs.
Aita parle
comme on rêve, et ce n'est qu'au réveil qu'on peut se poser la question du sens
d'un rêve. Peut-être aussi qu'un rêve n'a pas de sens avant qu'on lui en donne,
et c'est ce dernier qui importe. Dans la névrose, c'est en passant de
l'inconscient à la conscience que les représentations de chose assignifiantes
se chargent de significations et se soumettent aux lois de la raison. Mais
peut-on concevoir une telle névrotisation de "l'inconscient à ciel
ouvert" du psychotique ? Pour notre patiente, tout ce que l'on peut dire,
c'est que son discours se construit petit à petit. Et il en va de même de ses demandes.
Disons qu'elle s'humanise. Elle grandit en quelque sorte. D'autres diraient
qu'elle se chronicise dans sa folie ou qu'elle s'habitue à elle-même, qu'elle
apprend à faire avec. Mais de nouvelles difficultés apparaissent avec
l'émergence de préoccupations génitales et d'un désir d'enfant. Face à toutes
ces difficultés, on comprend que la facilité ait été, et il n'y a pas si
longtemps, d'enfermer ces patients leur vie durant, la psychiatrie se limitant
alors à leur offrir un asile plus ou moins tolérant ou compatissant. Quant à
mes rencontres avec Aita, elles s'arrêteront avec son départ de la psychiatrie
pour un retour en famille. Cela est considéré comme une évolution positive par
l'institution soignante.
Il n'y a pas
à craindre d'issue catastrophique à un éventuel ébranlement de l'identité
délirante, si le travail du psychologue se limite à un accompagnement
bienveillant dépourvu de vaines ambitions thérapeutiques. Des soignants et des
thérapeutes, il y en a assez à l'hôpital psychiatrique. S'engager dans l'expérience
de la parole est toujours une aventure incertaine. Dans les névroses, on peut
en espérer "rencontrer quelque chose de la vérité de son désir", "trouver
son chemin dans la vie" ou "être moins dans la souffrance", à
défaut de trouver la paix. De tout cela, Aita s'en moque, elle n'est pas
malheureuse, et ne se sent ni malade ni anormale, et n'a donc pas de demande de
soins. Alors qu'est-ce qui a changé pour elle au fil de nos entretiens ? C'est,
de façon évidente, une humanisation allant de l'abandon de son image de rat
pour celle d'une femme parlant de son désir d'enfant, ce dernier venant en lieu
et place du rat crucifié et du doigt perdu. Bien sûr, nous sommes toujours dans
la psychose avec un manque et un objet réels (imaginaires non symboliques). Cependant,
les progrès dans la symbolisation ont indéniablement réduit les angoisses et les
projections de la patiente en lui permettant d'accéder à de nouveaux repères
lui donnant des limites et modifiant ainsi sa présence au monde en permettant
au "Je" d'accéder à une certaine extériorité par rapport au "Moi",
donc de gagner un peu de liberté. Elle reste schizophrène, mais elle est
désormais sujet de son délire au lieu d'en être l'objet.
Considérations
théoriques 2
La forme
signifiante "Carrémüüs" introduit un minimum de différences dans
l'univers d'Aita. Sans cela la jeune femme n'existerait que dans un monde où
rien ne la distinguerait de son entourage et où elle occuperait toutes les
places sans en avoir aucune. En plus d'être le nom d'une identité, "Carrémüüs"
introduit la distinction "avec queue" / "sans queue", qui,
bien qu'opérant dans le registre imaginaire du corps réel et non dans celui du
phallus symbolique, organise néanmoins ce monde. C'est là une suppléance, et
non pas une structure, mais elle lui permet de ne pas sombrer dans une
désorganisation totale. Avec Carrémüüs, quelque chose se fixe. Elle se
reconnaît progressivement dans cet animal au point de pouvoir dire : "Je
suis Carrémüüs", ce qui est une façon, aussi précaire et délirante soit-elle,
de dire "je". La forme signifiante "Carrémüüs" est ce par
quoi le sujet tente de suppléer au signifiant primaire forclos. Ce n'est pas un
signifiant primaire, mais sa suppléance dans le registre du réel et de
l'imaginaire, occupant une place structuralement vacante sans en remplir la
fonction institutive.
La fonction
institutive désigne ici la fonction par laquelle un signifiant premier institue
le sujet dans le champ du symbolique, fonction dont le Nom-du-Père est la
réalisation métaphorique et S1, le Signifiant maître, la formulation
structurale, dans le vocabulaire lacanien, mais que ni l'un ni l'autre ne nomme
dans sa dimension proprement fondatrice et irréversible. C'est cette dimension
– l'institution comme acte premier, non répétable, dont l'absence ne peut
qu'être suppléée – que le concept de signifiant institutif vient nommer.
L'identification primaire comme identification institutive est alors
l'identification au signifiant primaire qui représente le sujet névrotique dans
le réseau des signifiants. Elle a une fonction subjectivante et structurante en
divisant le sujet entre l'énonciation et l'énoncé, entre Je et Moi, Soi et
l'Autre. Dans la psychose, ce signifiant est forclos et le sujet s'objective
comme sujet de la psychose par l'identification à une forme signifiante
prothétique, c'est-à-dire un signifiant qui a perdu ses traits distinctifs et
qui vient comme suppléance ou prothèse, là où le signifiant primaire fait trou.
Dès lors une
distinction s'impose entre la fonction institutive dans la névrose et la
fonction constructive dans la psychose. Dans la psychose, la forclusion du
signifiant institutif rend l'identification subjectivante impossible. Ce qui se
produit à sa place, c'est une identification objectivante : le sujet
s'identifie, non pas à un signifiant qui le représenterait dans le champ de
l'Autre, mais à un objet réel qui lui tient lieu de représentation. Les
signifiants restent alors des éléments désarticulés ne formant pas chaîne et
qui ne représentent pas un sujet, mais l'envahissent ou le capturent. La
séparation d'avec l'Autre, dont la mère est l'unique figuration dans la
schizophrénie, ne s'accomplit pas, produisant l'indifférenciation
caractéristique de la psychose.
"Carrémüüs"
est la forme signifiante par laquelle le sujet tente de suppléer au signifiant
institutif forclos. Il n'est pas un signifiant institutif car il ne s'articule
pas à la chaîne des signifiants et ne représente pas le sujet dans le champ de
l'Autre symbolique. Mais il en occupe la place structurellement vacante, en
produisant dans le registre du réel et de l'imaginaire un ancrage minimal
produisant une nomination là où il n'y avait qu'indifférenciation. Les effets
en sont réels et cliniquement importants en permettant au sujet de ne pas
sombrer dans la désorganisation totale. Cependant ils ne sont pas intuitifs. La
forme signifiante "Carrémüüs" donne à Aita une consistance minimale,
un ancrage, une identité si délirante soit-elle, mais elle ne peut pas
l'inscrire dans le champ de l'Autre symbolique, ni produire une identification
subjectivante et fonder un désir articulé.
Quel est
alors le rôle de l'hallucination par laquelle la forme signifiante
"Carrémüüs" prend corps sous la forme du rat ? Une réponse s'impose
quand on sait que cette hallucination s'est estompée, puis a disparu, quand
Aita s'est reconnue pleinement dans l'image du rat, c'est-à-dire lorsque
"Carrémüüs" s'est constitué comme une identité délirante stable. Cela
nous mène à l'hypothèse que l'hallucination vient prendre le relais d'une suppléance
défaillante. Quand la forme signifiante Carrémüüs joue pleinement son rôle,
Aita n'a pas besoin de le voir puisqu'elle s'identifie à lui. C'est quand cette
identification vacille, quand l'indistinction entre elle et l'objet menace de
se défaire, que le rat lui apparaît : à ce moment-là elle est Carrémüüs autant
qu'elle le voit, comme l'infans qui ne ferait pas encore de différence entre
lui et son image spéculaire. Sauf que pour l'infans, c'est là une
indifférenciation développementale normale, alors que chez Aita cela révèle une
indifférenciation structurale, non pas un stade à traverser mais un état fixé
par la forclusion.
L'hallucination
révèle donc l'instabilité du montage supplétif. Quand la forme signifiante
Carrémüüs se montre insuffisante à remplir sa fonction de prothèse du
signifiant institutif forclos, le rat se manifeste en personne pour conforter
la prothèse : on pourrait dire qu'elle est une prothèse de la prothèse. C'est
ce que confirme la dimension surmoïque de l'animal comme retour de la loi dans
le réel. Ainsi l'hallucination n'est pas seulement un renforcement perceptif de
la forme signifiante défaillante, elle est aussi un renforcement légal. Elle
conforte la prothèse sur les deux dimensions qui sont celles de la forme
signifiante constructive : la dimension identificatoire : "Je suis
Carrémüüs" et la dimension légale : "Si tu n'es pas sage, je te
dévore".
La paronymie
Müüs/müssen, la souris et le devoir, prend ici toute sa valeur structurale :
elle inscrit dans le nom même de la forme signifiante prothétique la dimension
légale qui lui est constitutive. Carrémüüs cumule en lui la loi : "je
dois" et l'objet de l'identification imaginaire. Les deux sont
indissociables parce que dans la névrose le signifiant institutif produit simultanément
une identification subjectivante et une loi symbolique intériorisée. La
prothèse de la prothèse accomplit dans le réel ce que le signifiant institutif
aurait accompli dans le symbolique, avec la même indissociabilité de
l'identification et de la loi, mais dans le registre de la contrainte réelle
plutôt que de la structure symbolique.
C'est cette
hallucination qui fournit au travail thérapeutique son premier point d'appui :
un matériau suffisamment consistant pour que la parole puisse s'y accrocher et
tenter, à partir de là, un premier mouvement vers la symbolisation. En
projetant l'objet en face d'elle, en le faisant exister comme distinct
d'elle-même, Aita crée les conditions d'une distance minimale entre elle et son
image, distance qui est la condition de la possibilité de toute l'évolution
ultérieure. L'hallucination est donc, paradoxalement, ce qui a ouvert l'espace
dans lequel la suppléance a pu commencer à évoluer vers des formes moins
adhérentes et plus symbolisées comme celles du Christ puis du Joueur de flûte.
Le
glissement de Carrémüüs vers la figure christique marque un saut qualitatif. Ce
qui change structurellement est décisif : la prothèse est désormais empruntée
au champ de l'Autre social, elle est une entrée dans l'humanité, ou presque.
Jésus est la forme humanisée du grand Autre : intermédiaire et messager. Mais
il s'agit là d'une identification imaginaire totale menant la jeune patiente
jusqu'à avaler "La Croix". C'est avec Fuchsbasse et le Joueur de
flûte que la suppléance atteint sa forme la plus élaborée. Fuchsbasse
représente un saut structural par rapport aux figures précédentes. Le Joueur de
flûte de Hameln est structurellement la figure tierce par excellence : il est
celui qui sépare la communauté humaine des objets envahissants que sont les
rats, mais aussi celui qui éloigne les enfants de leurs parents. C'est là une
figure de coupure infiniment plus élaborée que le rat surmoïque.
La
suppléance n'est pas un état, mais un processus qui évolue à travers la parole,
ceci en l'absence de toute visée interprétative. Cette parole est là comme
espace de mise en forme progressive des signifiants. C'est la condition
minimale pour un espace psychothérapique : qu'il y ait un lieu où les
signifiants circulent, même sans signification stabilisée. Le thérapeute en
vient à occuper une place singulière : en principe, ni interprète, ni miroir,
il ne doit pas incarner le grand Autre si ce n'est comme barré car cela
angoisserait massivement le patient et le ferait fuir. Il n'est pas question
non plus qu'il soit une prothèse réelle occupant le trou laissé dans le
symbolique par la forclusion du signifiant institutif.
Dans ces
entretiens, j'en suis venu à occuper, en toute logique, la place qui
m'attendait. L'événement déterminant a été que je dise à la jeune patiente
qu'elle me cassait les oreilles, ce qui était lui reconnaître ce pouvoir, en
même temps que m'humaniser à ses yeux, sortir de l'image d'un Autre
tout-puissant. En lui imputant directement l'action et ses effets, plutôt
qu'aux cris qui me cassaient les oreilles, je l'ai mise en position de sujet.
Cette intervention n'est pas une interprétation : elle ne dévoile rien, ne
nomme rien de refoulé. Elle n'est pas non plus l'expression d'un agacement qui
aurait pourtant été bien compréhensible, elle est un acte de positionnement
structural qui redistribue les places dans l'espace du transfert psychotique.
Avant ce moment, Aita occupe toutes les places simultanément : sujet et objet,
actif et passif, agresseur et agressé, etc. Le risque pour le thérapeute est alors
d'occuper la place de l'Autre non barré, la plus dangereuse dans la psychose,
celle qui convoque la persécution ou la fusion. En lui rappelant que j'avais un
corps, donc que j'étais limité et qu'elle avait ainsi un pouvoir sur moi, je me
suis mis, ou trouvé mis, dans un clivage où je représentais simultanément
l'Autre du langage et l'Autre incarné. Ce que la psychose impose au thérapeute,
c'est précisément cette incarnation de l'Autre, que l'Autre soit présent avec
un corps. Cela explique toutes les techniques "concrètes" utilisées
dans les approches psychothérapiques des psychoses : le sujet psychotique ne
peut pas s'adresser à un Autre purement structural, il a besoin d'un Autre qui
a des limites réelles. Mais, si cet Autre incarné se confond avec sa seule
présence réelle, il se réduit à n'être qu'une prothèse. Il doit donc aussi
représenter le lieu où la parole du sujet trouve une destination qui n'est pas
celle de l'hallucination ou du délire solitaire, c'est-à-dire qu'il soit le
garant d'un espace où les formes signifiantes prothétiques du sujet peuvent
circuler et produire des effets sans être immédiatement happées par le réel
hallucinatoire. Ce qui est décisif, c'est que ces deux versants ne soient pas
unifiés en une position cohérente. Le clivage doit être maintenu dans une
tension qui est précisément ce dont le sujet psychotique a besoin. Il reproduit
dans un registre accessible à la psychose quelque chose de la fonction de
l'Autre barré, non pas comme structure symbolique fondée une fois pour toutes,
mais comme événement relationnel répété dans lequel le sujet expérimente qu'il
y a de l'Autre sans que cet Autre soit tout.