Accueil
La réification du sujet dans la schizophrénie
Adaptation sociale et principe de réalité
La forclusion du signifiant
Parce que langage
Aude, 9 ans
Il était une fois ... les psychothérapies
De la psychothérapie à la rééducation mentale
Un enfant trop gentil
L'humanisation en psychiatrie
De la démocratie pervertie à la dictature
Une politique économique thanatophorique
Adolf Eichmann, fonctionnaire de l'extrême.
Eichmannisation et Eichmannisme
Eichmann : le personnage et le symbole
À propos d'une psychose infantile
Hystérie et symptômes d'apparence psychotique
Hermann Goering Considérations pschopathologiques
Jalons pour une clinique de la schizohénie
Échec de la filiation symbolique
L'hallucination dans la schizophrénie
Le délire narcissique comme prothèse imaginaire.
Loi et culpabilité dans la schizophrénie
Topologie du corps dans la clinique de la psychose
Le regard comme prothèse dans la schizophrénie
La réification du langage dans la schizophrénie
Un corps érogène indifférencié
La non symbolisation de la différence des sexes
Adolf Eichmann : l'examen psychologique
Un enfant entre psychose et réalité
Orthopédopsychiatrie socio-éducatve
Le trouble des conduites de Maurice
Le conseil éducatif d'inspiration psychanalytique
La France en souffrance
Lulu, une histoire d'enfant
Le mythe de la démocratie française
Lulu, une histoire d'enfant



Lulu : une histoire d'enfant

(Une problématique hystériforme chez une enfant de 7 ans)

Claude Kessler (2010)

Il me paraît important de redonner une place à la subjectivité de l'enfant dans ce qu'on appelle communément sa dimension psychoaffective face à des démarches dites thérapeutiques qui l'ignorent de plus en plus au profit des seules performances cognitives et normes comportementales. Bizarrement, alors que l'éthologie humanise de plus en plus la psychologie des animaux, les discours actuels sur la psyché humaine progressent dans le sens d'une déshumanisation allant jusqu'à faire de la dimension psychique une simple illusion du fonctionnement neuronal, ceci justifiant le contrôle chimique du comportement des enfants et le recours, sous couvert de (psycho)thérapies, à des techniques de reconditionnement mental et comportemental. L'éthique psychanalytique reste une des rares alternatives face à un monde qui promeut les seules valeurs de rentabilité et d'efficacité, de préférence alliées à la docilité. En même temps se creuse de plus en plus le fossé entre la psychanalyse de l'enfant et les pratiques en santé mentale qui tendent à réduire l'enfant à des symptômes pensés en termes de "troubles" pour ensuite y apporter une réponse dans la réalité, essentiellement sous une forme éducative ou médicamenteuse, mais quasiment toujours normative et adaptative, ne tenant que peu compte de la parole et du désir de l'enfant.

Face à un enfant, on peut se situer comme un adulte qui a des exigences. C'est ce que font les parents, les enseignants, les éducateurs et la grande majorité des thérapeutes pour enfants. La position de l'enfant dans une psychanalyse est différente puisqu'il s'agit de lui donner la parole et de l'écouter. Pour un enfant, écouter l'adulte, c'est souvent lui obéir. Pour un adulte, écouter un enfant, ce serait accorder de la valeur à sa parole et non pas la considérer comme des "conneries d'enfant", ce qui est parfois le cas même chez les supposés spécialistes des soins psychologiques. La psychanalyse est pour l'enfant un espace où il peut s'exprimer et élaborer sa subjectivité sans que les contraintes éducatives et normatives y fassent obstacle. Souvent l'enfant est pris dans des exigences si serrées que le symptôme reste le seul moyen pour lui d'exprimer sa condition de sujet désirant, son humanitude. Les parents veulent parfois tellement le bonheur de leur enfant que tout signe de manque, de désir en lui, est vite étouffé. Les enfants qui sont insuffisamment investis ne s'en tirent pas mieux, mais on les voit moins en consultation, et pour cause… Alors il y a les difficultés pour lesquelles les parents nous amènent leurs enfants, puis il y a ce que les enfants racontent et donnent à voir.

Lulu, 7 ans et en CE1, m'est adressée pour une psychothérapie. Dans l'indication, il est question de comportement d'opposition et de provocation, de refus d'obéir, il est dit qu'à l'école elle ne travaille que quand elle l'a décidé et qu'elle perturbe la classe en faisant le "cirque". Elle se montrerait agressive envers les autres enfants, asociale, et se battrait, même avec les garçons. Le père est absent toute la semaine pour son travail et la mère dit qu'elle incarne seule l'autorité dans la famille, y compris les week-ends quand le père est présent. Elle se définit comme étant les deux, mère et père. La fillette a une sœur de 9 ans et une autre de 3, elle manifeste une vive jalousie envers les deux.

Selon la mère, elle a été "gentille" jusqu'à l'âge de 2 ans, époque où toute la famille a déménagé. Depuis, elle est particulièrement odieuse avec sa mère, rejetant ouvertement son autorité et la traitant avec mépris. À la même époque, ses deux grands-mères sont décédées, et la fillette leur était très attachée. Apparemment Lulu se sent abandonnée quand un adulte ne s'occupe pas personnellement d'elle. Alors elle fait tout pour attirer le regard. Dans le cadre d'une prise en charge individuelle, elle se montre capable de s'investir dans le travail scolaire, sinon elle retombe vite dans le jeu et le plaisir immédiat. Elle est décrite comme étant fortement prise dans la demande de l'Autre, qu'elle s'offre à la satisfaire ou qu'elle s'y refuse, mais sans réelle initiative personnelle. Cela évoque évidemment de façon assez immédiate des difficultés qui résulteraient d'une forte angoisse de séparation : la crainte de perdre l'être aimé ou du moins son amour, le vide douloureux laissé par l'absence de l'Autre, le sens donné à l’éloignement.

Le premier psychiatre qui soigne Lulu à l'âge de 4 ans parle de conduites d'opposition, le deuxième de dépression et un troisième d'instabilité psychomotrice. Le médecin de la PMI, quant à lui, avait porté le diagnostic d'hyperactivité. Les soins consistent d'abord en un suivi familial et une prise en charge dans un groupe d'enfants "afin, je cite, de travailler l'intégration et les limites". L'hypothèse qui justifie ce type de démarche est celle d'une difficulté éducative à laquelle des spécialistes viendraient remédier. Cette manière de penser exclut toute perspective psychopathologique. Quand elle ne se révèle pas complètement inefficace, elle peut aboutir, dans le meilleur des cas, à une certaine maîtrise des symptômes, et dans le pire, à leur enfouissement. Ce n'est que tardivement qu'une psychothérapie sera envisagée par un consultant sensible à la démarche psychanalytique, mais aussi parce que l'hypothèse de la défaillance éducative se sera montrée improductive.

L'histoire de Lulu met au premier plan les difficultés résultant du rejet par une fillette de 7 ans de son identité, et, tout d'abord, de son image du corps qui lui apparaît dépourvu d'un organe lui semblant essentiel : l'organe génital masculin. Donc la situation classique d'un fantasme de castration qui perdure avec ses effets ravageurs dans la relation à soi et aux autres : je ne veux pas de moi, dit Lulu, je ne veux pas de ce corps, je hais et je méprise ceux et celles qui sont comme moi ;  j'admire, séduis et rivalise avec ceux qui ont le phallus que je convoite (mais on verra que la plainte d'être privée de phallus cache, parfois mal, le fantasme d'en avoir un - un "vrai de vrai"). De fait, la problématique phallique rejoue les blessures de la phase orale : des angoisses d'abandon et de dévoration (avec des limites incertaines entre le Moi et le non-Moi).

Il est difficile de concevoir un développement affectif favorable sans poser au départ, et comme fondement, un état narcissique originaire d'indifférenciation aimante et satisfaisante entre le bébé et sa mère, lequel va atténuer le traumatisme de la séparation qui se produit à la naissance en préservant plus ou moins l'illusion de l'unité. Mais qui va aussi alimenter la culpabilité à venir car cette satisfaction originaire sera une des figures de l'inceste réalisé. C'est cette première expérience d'identification allant jusqu'à l'indifférenciation qui va apporter au bébé la stabilité nécessaire pour supporter les séparations à venir et faire contrepoids aux haines issues des frustrations. Ainsi se constitue un réservoir d'amour narcissique par apport de l'amour de la mère puis par report de l'amour pour la mère sur soi, puisqu'à cette phase aimer l'Autre c'est s'aimer (mais la haine aussi est en miroir). Ce sont toutes les blessures narcissiques/amoureuses accumulées qui vont se rejouer à travers les différentes métaphores épinglées traditionnellement comme stades de la libido.

Premier entretien

La mère vient consulter avec sa fille Lulu, âgée de 7 ans, qui pose des problèmes de comportement : non seulement elle n'obéit pas (la mère dit qu'elle n'écoute pas), mais a une nette tendance à faire le contraire de ce qu'on lui demande. À l'école, en CE1, dans une classe multiâges, elle fait "le cirque". Elle aurait été "gentille" jusqu'à l'âge de 2 ans, époque à laquelle la famille a déménagé et où l'enfant a perdu ses deux grands-mères. Le père, pris par son travail, est absent la semaine. La mère dit que c'est elle qui fait "le gendarme", et que le père ne veut pas jouer ce rôle le week-end quand il rentre. Lulu a 2 sœurs, l'une de 9 ans, l'autre de 3. Elles sont jalouses les unes des autres. La mère me précise qu'elle n'a pas allaité sa fille, car "ça s'était mal passé" avec l'aînée. Mais l'enfant mangeait "bien", alors qu'actuellement l'alimentation pose des problèmes.

Seule avec moi, Lulu dessine spontanément sa famille, puis me rajoute sur le dessin (1a). La neige tombe (nous sommes en janvier).

Dessin 1 a

img003

 La fillette me dit qu'elle épousera son père quand elle sera grande, puis me raconte ses cauchemars : "des monstres qui m'écrasent, puis me mangent. Après c'est dégoûtant… ils boivent mon sang." Elle ajoute que mon nom est bizarre : "On dirait canard." et continue : "Vous êtes magnifique, vous ressemblez à mon père." Donc une enfant alternativement provocatrice et séductrice.

 Elle dessine (1b) un pommier, et dit que les pommes sont pour moi. Je lui réponds que je vais en manger une en joignant le geste à la parole. En riant, elle me lance : "Tu ne vas pas manger toutes mes pommes !" Spontanément, elle inaugure un scénario avec le Chaperon rouge (moi), le petit chat (elle) et le loup qui ne peut pas nous manger parce que nous nous sommes réfugiés sur l'arbre. L'histoire se termine avec le loup qui mange des robots Chaperon rouge et le chat. Assez étrangement, pendant son histoire, elle m'appelle à plusieurs reprises "Monsieur le maire", à moins que ce ne soit "Monsieur le mère". Je ne fais pas de commentaire sur ce qui me paraît significatif de la place à laquelle elle me met. Encore que la place de la mère soit ambigüe, ce qu'elle a d'ailleurs exprimé elle-même en disant qu'elle était le gendarme de la maison.

Dessin 1 b

 


La jeune demoiselle verbalise donc sans détour son désir œdipien, et le fantasme de castration se donne à voir dans la queue du loup coupée par le bord de la feuille de papier. On remarquera aussi que c'est un loup qui n'a que deux pattes, alors que le chat en a trois. Si on peut hésiter sur la nature du bipède, il est évident qu'il manque une patte au chat Lulu. L'angoisse de dévoration s'exprime avec la même facilité. Reste en suspens la question du psychologue dans le rôle du chaperon rouge.

Ce qui m'a surpris dans ce premier entretien, c'est d'apprendre que les prénoms des deux filles aînées étaient des paronymes. En effet, ils ne diffèrent que par une seule lettre et leur sonorité est relativement proche. En tout cas assez pour que je puisse les confondre. Je me suis souvenu de mon étonnement plus tard, quand Lulu a écrit son prénom en haut de ses dessins en lettres multicolores. 

Entretien 2

J'apprends par la mère que Lulu s'est battue à l'école avec un garçon et qu'elle a cassé les lunettes de ce dernier.

Elle dessine un chien qui veut manger un oiseau, mais il ne le peut pas parce qu'il n'a pas d'ailes. Pour l'attraper, il veut monter sur un arc-en-ciel, mais il ne le peut pas parce que l'arc-en-ciel est invisible. Elle dit qu'elle est l'oiseau qui a fait tomber la pluie et créé l'arc-en-ciel. Moi je suis le chien. On retrouve là les thèmes du dessin précédent, mais nos places ont changé. De Chaperon rouge, je suis devenu le chien sans ailes qui veut la dévorer. Quant à elle, elle occupe la place de l'oiseau phallique qui fait la pluie et le beau temps.

Après son dessin, comme je ne dis rien, elle me demande si j'ai perdu ma langue. Je lui propose d'imaginer une histoire à ce sujet. Dans son scénario, je me suis battu et j'ai perdu, alors on m'a coupé la langue. J'avais arraché la langue à quelqu'un d'autre.

 Ensuite avec de la pâte à modeler, elle fait un panier contenant des oeufs de dinosaure et interdit que qui que ce soit y touche. Elle me dit que son ventre gargouille parce qu'elle a faim, et qu'elle fait à manger pour les bébés dinosaures volants qui vont naître.

 Tout en se montrant très autoritaire avec moi, elle me dit qu'en colonie de vacances elle pleure dans son lit car ses parents ne sont pas là. Elle se console en constatant qu'au moins elle se fait des amis en vacances. Elle conclut en disant : "Je la manque dans mon coeur." Elle veut dire que c'est normal qu'une mère manque à sa fille (sa mère l'attend dans la salle prévue à cet effet).

Dessin 2

img010

Entretien 3

Elle me dessine. puis me dit : "Tu cherches ton amie... j'ai oublié de faire la fille." Je lui fais remarquer que si sur son dessin je n'ai pas de bouche. Elle me répond : "Et pas de nez."

Dessin 3

Elle me dit que je suis un robot qui a perdu sa bouche et son nez, qu'ils n'avaient pas été collés. Puis elle prend un pistolet dans le carton à jouets et joue à me tirer dessus en disant : "Dans le coeur... dans la tête... tu es un méchant."

 Puis elle se saisit d'une poupée en disant que c'est une fille qui veut acheter tous les animaux et les met en cage.

 Elle invente une histoire d'amour entre cette fille et le garçon qu'elle vient de dessiner, et me dit : "Je t'épouse quand je serai grande." Mais en même temps elle ne veut pas grandir : "Sinon j'aurai un bébé, et ça fera mal quand il sortira."

 Avec la figurine "bélier", elle donne des coups de tête à la "brebis" : "La fille agneau est en colère car ce sont les filles qui sont méchantes et les garçons gentils." Pour finir, elle tue la "maman mouton" d'un coup de pistolet.

On ne peut que noter qu'elle exprime avec une grande facilité ses fantasmes oedipiens.

Entretien 4

La mère m'informe que Lulu est contrariée par l'obligation d'apprendre la lecture : elle pleure, se  montre agressive et parfois se cogne la tête contre le mur.

Quand nous sommes seuls, l'enfant me dessine "des bébés qui savent voler. Un bébé oiseau est mangé par un requin. Il y a du sang dans la mer." Elle écrit son prénom (occulté) en une suite de couleurs différentes sur la feuille. Je lui demande quel serait son rôle dans son histoire. Elle me répond qu'elle serait la mère du "petit oiseau".

Ensuite elle me parle d'un rêve : "Je suis un ange. Je suis mort (sic). Tu es à côté de moi et tu m'embrasses. C'est quand que tu vas être mort ? On sera ensemble."

Avec la pâte à modeler, elle confectionne "un panier avec des œufs. Pas un panier normal, avec un chapeau dessus. Les oeufs vont éclore et de petits loups vont sortir. Ils vont devenir des méchants parce qu'ils ont été abandonnés par leurs parents parce qu'ils étaient bruns et eux blancs." Elle s'imagine dans le rôle de l'un des petits loups bruns.

L'angoisse d'abandon et l'omniprésence de la mort évoquent évidemment le décès des deux grands-mères. Ce qui est plus surprenant, c'est l'idée d'être abandonnée (dans son histoire) par des parents parce qu'elle ne leur ressemble pas. Le fantasme d'être un enfant adopté n'est pas rare chez les enfants.

Dessin 4

img012

Entretien 5

En arrivant, la fillette dessine d'emblée une fenêtre et me demande des ciseaux pour la découper, disant que c'est pour pouvoir l'ouvrir. Puis elle fait de même pour la porte et le toit. C'est avec un réel plaisir qu'elle manie les ciseaux.

Puis elle me raconte son cauchemar : "J'étais dans la maison. J'allais me promener dans le bois. Un orage arrive. Je tombe sur les cailloux. Les loups l'ont entendu et sont venus me dévorer. Il y avait plein de sang. Ils voulaient de la viande, j'ai envie de mourir, d'être un ange, de voler."

Elle continue en disant : "Je veux être adulte et avoir de grandes jambes comme toi. Je veux être une grande fille et je dessinerai sur toi."

Elle dessine une maison et précise : "C'est ta maison. Tu habites avec ta mère et tes petites filles." Je lui demande qui est la mère de mes filles. Elle me répond que c'est ma mère. Là je ne peux m'empêcher de lui verbaliser l'interdit de l'inceste. Ce n'est pas adopter franchement une attitude éducative, mais énoncer que je suis lié par la Loi. En réponse, elle joue le loup qui me dévore. Sa place dans le fantasme de dévoration bascule, passant de l'objet au sujet. Ce qui signifie une réappropriation de la pulsion orale.

Alors que je la ramène dans la salle d'attente, elle me dit qu'elle s'appelle "coeur". Quand elle retrouve sa mère, elle lui dit : "Dis au revoir à monsieur Piqueur." Elle se fait disputer par sa mère pour un comportement qu'elle trouve déplacé.

Entretien 6

Dessin 6

img013

L'entretien se fait en présence de la mère qui se plaint des mauvais résultats scolaires de sa fille, de son agressivité avec les autres enfants et de sa jalousie, surtout à l'égard de la plus jeune qu'elle dévalorise. La mère a une certaine tendance à parler de ses filles au masculin, par exemple "tous les trois" pour "toutes les trois". On retrouve cette singularité chez Lulu qui note : "Que des filles et pas de garçon." Elle a fait scandale en disant à son père au téléphone : "Je t'embrasse sur le zizi."

Lulu dessine sa famille, avec de gauche à droite : la plus jeune des filles, le père, la mère, Lulu et l'aînée.

La cadette est donc à côté du père, Lulu à côté de sa mère, et l'aînée à l'extrême droite. Dans ce qu'elle m'explique les trois enfants se battent pour être la préférée tant du père que de la mère. Mais le père aurait une préférence pour la petite dernière.

J'apprends que les trois filles se relaient dans le lit parental en l'absence du père. Voilà de quoi susciter bien des jalousies ! Je conseille à la mère de mettre un terme à cette situation

Entretien 7

Lulu se dit en colère : deux filles, qui étaient ses copines, l'ont "laissée tomber". Ses dessins racontent des histoires de jalousies entre filles. Il est question de fidélité et de trahison. Donc un discours banal de fille de son âge. Puis, subitement, elle me lance : "Tu as peur de moi, je vais te manger. J'en ai marre, je veux dormir dans la chambre de maman. Alors que je l'écoute en silence, elle me crie : "On coupe pas la parole de Lulu. Je te mets une claque." Elle pense savoir comment changer de sexe : "Aux garçons on coupe les cheveux pour les transformer en fille. Pour transformer une fille en garçon, on se fait pousser le zizi et des poils."

Elle fait deux dessins. Le premier avec ses anciennes copines dans la cour de l'école. Le second la montrant en train de nourrir des vaches.

Entretien 8

La fillette me raconte qu'elle a dû se couper les cheveux parce qu'elle les avait collés avec de la "gomina". Elle aurait voulu ressembler "à une femme avec un petit rond rouge sur le front".Elle a sans doute voulu imiter une femme hindoue vue à la télévision. Ce rond rouge symbolise le troisième oeil, spirituel, dans l'hindouisme.

Me montrant son bracelet, elle dit : "Regarde ! Un serpent. Il guette s'il y a des gens... il va dans le trou... S'il rencontre quelqu'un il le mord, après il a du venin dans son corps.

Dans un premier dessin 8a, elle représente un pommier dans lequel le Chaperon rouge a trouvé refuge "parce que le loup veut le (sic) manger". Je lui demande qui elle serait dans son histoire. C'est évidemment le Chaperon rouge. "Le loup s'avance... une pomme tombe sur lui. Il s'évanouit. Le Chaperon rouge va appeler le chasseur et tuer le loup." C'est donc elle qui tue le loup et non le chasseur

Dessin 8a

Elle me dit que son rêve est de "trouver un amoureux et de l'embrasser sur la bouche. On aura plein d'enfants.

Dans un deuxième dessin, elle représente "une dame qui jette des graines de maïs pour que ça pousse." Elle est "le papillon en train de voler qui regarde pousser le champ de maïs." Dans son histoire, le blé va pourrir dans 100 jours faute d'eau. Ce qui n'est pas cohérent dans son histoire, ce n'est pas seulement que le maïs pourrisse au lieu de se dessécher, mais que le champ étant trop vaste, elle va en ensemencer un plus grand.

Entretien 9

C'est la rentrée scolaire et Lulu a promis d'être sage. Elle veut imiter sa grande soeur et dormir elle aussi avec une copine. Assez étrangement, elle traite sa mère de "bébé". Elle la nomme "le bébé de papa", un "bébé fantôme", un "trou bébé fantôme", et dit que le bébé fantôme a grandi et est devenu une "maman fantôme".                     

dessin 9

Elle dessine la famille. Sa mère caresse l'aînée des filles. Le père est un crocodile qui mange la maman. Sur la même feuille de papier, elle dessine un papillon qui représente sa mère, la soeur aînée est un oiseau, la petite soeur une chenille, et elle est le bébé crocodile qui mange l'oiseau. Je suis présent dans le dessin sous la forme d'un escargot rose.

Les séances se succèdent avec plus ou moins les mêmes thèmes qui se succèdent avec de petites variantes. Elle donne l'impression de s'essayer dans tous les rôles, pouvant aller jusqu'à se métamorphoser dans une même histoire. Mais aucune place ne lui convient. Elle veut tout être, et n'est jamais satisfaite. Si elle était plus âgée de quelques années, on parlerait d'hystérie.

Entretien 10

Lulu me dit que c'est nul de dessiner. Je lui explique que dessiner n'est pas une obligation, et qu'elle peut choisir le moyen d'expression qu'elle souhaite. Elle m'invente donc une histoire : Un cheval avançait d'un pas, puis reculait de deux. Une fée lui demande pourquoi. Le cheval répond : "Parce que j'ai envie de voir les vaches." La fée cherche les vaches car elle veut pas dire qu'elle les a transformées en papillons. Les papillons sont partis dans le ciel, plus jamais on ne les reverra."

Elle associe ce conte à sa "mamie", sa grand-mère maternelle, qui est allée au ciel "il y a longtemps. Parfois elle me dit 'au revoir' par la fenêtre. Elle me donnait des jouets. Elle me manque." Là, elle se met à pleurer et ajoute qu'elle la voit dans le ciel et lui envoie des bisous et lui souhaite bonne chance.

Puis elle revient à sa narration : "Elle est morte, la fée... car le cheval lui a donné un coup de sabot. Le cheval lui aussi est mort car les papillons l'ont jeté du toit du garage." Lulu termine en disant : "J'ai peur que de la mort. Si je manque tout le monde si je meurs (sic)."

Elle me confie qu'elle est inquiète pour sa mère qui doit subir une intervention chirurgicale. L'événement lui rappelle ses deux grands-mères décédées alors qu'elle avait 18 mois.

L'entretien se termine par une crise de jalousie. Elle me demande si je suis amoureux d'une jeune collègue stagiaire, et conclut : "Elle pique ma place d'amoureuse."

Ce deuil inachevé qui fait retour est assez massif pour engendrer occasionnellement l'illusion de voir la morte dans le ciel qui lui envoie des baisers et lui souhaite bonne chance. C'est le genre de vécu que l'on rencontre dans les deuils pathologiques.

Entretien 11

Lulu impose à sa mère d'être présente pendant la séance. Celle-ci me parle des problèmes de séparation de sa fille, surtout le matin pour aller à l'école.

Dans un premier dessin, il est question d'une chenille qui part en vacances pour voir sa tata pour manger des gâteaux. Elle doit se dépêcher sinon elle ne pourra pas goûter le bon gâteau. C'est une chenille garçon. Elle se met dans un cocon et se transforme en papillon.

Puis elle veut gribouiller avec le feutre sur sa mère. Celle-ci se défend. Elle finit par s'asseoir sur ses genoux.

Le deuxième dessin est un arbre dans lequel un pivert a fait un trou. Elle et sa mère sont des œufs déposés dans ce trou.

Elle affirme que ce sont les enfants qui commandent aux parents. L'opposition peut être un moyen de se repérer et de se donner une limite.

Il est indéniable que Lulu a symbolisé la différence des générations comme la différence des sexes. Symboliser ne veut pas simplement dire connaître la loi, la différence. C'est aussi être structurée par elle, c'est-à-dire occuper une certaine position dans l'ordre symbolique. L'enfant a bien une boussole, avec une aiguille aimantée particulièrement sensible. Ce qui lui manque, c'est un pôle nord, ce qui fait qu'elle est ballotée de port en port. Pourtant on ne peut pas parler de carence éducative, et les adultes sont là pour l'encadrer et la rappeler à l'ordre. Mais peut-être parfois de façon un peu incohérente.

Pendant l'entretien, elle grimpe sur sa mère et la colle. Celle-ci me dit que sa fille a tendance à imiter les autres et qu'elle veut redoubler pour rester avec sa copine. Quant à Lulu, elle déclare : "On m'appelle La Terreur", et dit qu'elle veut nous faire peur. Où est l'erreur ?

La mère me raconte encore que sa fille a connu une période où elle voulait être un garçon. En entendant cela, Lulu s'écrie : "Si j'ai un enfant, je le tue." puis elle confirme vouloir ressembler (et non être) à un garçon.

Alors qu'elle était enceinte de sa fille, la mère a fait les examens pour avoir la certitude qu'elle n'était pas trisomique. Elle me dit que pour elle le sexe de l'enfant était sans importance.

Entretien 12

Elle commence par le dessin d'un requin qui veut manger une fille qui nage. Une baleine intervient et sauve la jeune fille.

Puis elle me dit qu'elle n'a peur de rien, comme les garçons. Qu'elle est plus forte qu'eux, et même que moi.

Elle me dessine avec la langue pendue hors de la bouche, puis fait de même pour la stagiaire. En tout cas, si quelqu'un a la langue bien pendue, une vraie pipelette, c'est bien Lulu.

Puis, elle me demande, dans un jeu de rôle improvisé, de couper les oreilles de la stagiaire et de les manger, de lui couper le nez et les yeux, de la couper en morceaux et qu'on la mange. Après c'est à mon tour d'être découpé et dévoré par elle. Elle conclut en disant : "Vous êtes dans mon ventre."

À la fin de son jeu, elle se montre étonnée, voire déçue de ne pas être punie et de ne pas aller en prison." Puis, brusquement, elle se lève et va rejoindre sa mère dans la salle d'attente.

Cette punition qui manque n'était pas prévue dans son scénario. Qu'elle lui manque, pourrait donner du grain à moudre aux comportementalistes.

Entretien 13

Selon la mère, présente à l'entretien, le comportement de Lulu ne s'améliore pas à l'école. Elle voudrait commander aux adultes et dit qu'elle n'a plus rien à apprendre, qu'elle sait lire et écrire. Elle a plus un comportement de garçon (effronté) que celui d'une fille (sage). Elle est le "garçon manqué" de la famille et veut prouver que les filles ne sont pas nulles. Alfred Adler parlerait de "protestation virile".

Elle dessine un vampire et dit que c'est sa mère. Elle a à l'égard de cette dernière une attitude paradoxale : elle lui désobéit, se montre agressive et lui demande en même temps un baiser ou l'embrasse. C'est là le comportement en miroir de sa mère qui câline sa fille quand elle désobéit. À l'école, les autres élèves la traiteraient de "bébé".

L'entretien terminé, elle veut emmener son dessin, disant qu'il est pour sa mère. Je refuse en lui expliquant pourquoi. Elle accepte sans faire la moindre difficulté.

dessin 13

img017

Entretien 14

Je reçois l'enfant avec les deux parents. La mère a interprété à sa manière ce que je lui ai dit la semaine précédente concernant l'importance d'avoir une attitude cohérente à l'égard du comportement de sa fille, et l'a privée de baisers pendant 2 semaines.

Le père, que je rencontre pour la première fois, me dit qu'il est plus "un copain" pour ses filles qu'une autorité. La mère se demande si le comportement de sa fille n'est pas une carapace pour cacher une trop grande sensibilité. Selon elle, sa fille aime être regardée et est jalouse de sa soeur cadette.

La mère dit que sa fille "s'est quand même calmée" et qu'il y a un an elle la rendait folle.

Entretien 15

Elle s'imagine une petite fille se promenant en forêt. Un garçon renard a faim. Il l'attrape et l'accroche à un arbre. Il entend un coup de fusil et se sauve. Elle appelle à l'aide. Le chasseur finit par la trouver et la sauve. Le chasseur finit par tuer le renard. La petite fille réalise son rêve d'être un chat. Dans sa distribution des rôles, elle est la petite fille, son père serait le chasseur et moi le renard.

Dans une seconde narration, il est question d'un cochon qui demande à un cheval ce qui ne va pas. Celui-ci répond que la vache lui a dit de partir parce que le taureau arrivait. Le taureau est jaloux parce qu'il y a quelqu'un avec sa femme.

Elle imagine un jeu dans lequel elle est le loup qui mange ses sœurs et me parle d'un cauchemar dans lequel un crocodile la dévore parce qu'il croit qu'elle veut voler leur bébé pour le tuer et le manger. L'angoisse de dévoration se relie ainsi au désir de renvoyer dans le néant sa petite soeur dont elle n'a jamais accepté la naissance.

Entretien 16

C'est le père qui m'amène Lulu. Elle se comporte avec comme avec sa mère : le colle et le couvre de baisers

Elle me raconte qu'elle a été agressée à l'école par un élève plus âgé qu'elle, que l'instituteur l'a soignée et que l'agresseur n'a pas été puni. Elle me parle de ses difficultés en lecture et à comprendre les exercices. Il est possible que son refus du travail scolaire cache de réelles difficultés. En tout cas, pour elle, les apprentissages semblent être un réel problème.

Dans son dessin, je suis un vampire et elle me tue. Puis, très sérieusement, elle m'apprend que les vampires n'existent pas, que c'est un conte de fées.

Entretien 17

Elle m'annonce qu'elle a perdu une dent tout en me disant qu'elle a une dent en plus et qu'elle va repousser. Dans sa logique de petite fille, elle transforme sa perte en gain. Puis elle me parle des queues de lézards "qui ne repoussent pas ou seulement une fois" et "des cheveux qui repoussent car le cerveau est empli de cheveux".

Elle voudrait être un garçon "car ils savent jouer au foot et que c'est mieux d'être un garçon car il y a de belles filles à l'école". Et de continuer : "Si j'étais un garçon, Marie tomberait amoureuse de moi. Elle est si belle ! J'aimerais être comme elle."

L'interdit de l'inceste tarde à être symbolisé (intériorisé) et la position dans l'ordre symbolique reste incertaine. "Si j'étais une maman, dit-elle, j'épouserais mon papa et si j'étais un papa, j'épouserais ma maman. Je suis une fille, donc j'épouserai mon papa." Dans une autre version, si elle était une grande fille, elle épouserait papa, mais elle est trop petite pour cela. Et il en va de même avec la mère. Ce n'est donc pas la loi qui fait obstacle au désir œdipien, mais la taille, c'est-à-dire l'âge. Il suffit donc de grandir.

Cela ne l'empêche pas de me dire qu'elle a fait l'amour avec son cousin dans sa chambre et que "c'était trop bien".

J'apprends par l'enfant qu'à l'âge de 2 ans elle a assisté au mariage de ses parents et que sa mère était enceinte de sa petite sœur.

Je n'avais jamais vu Lulu aussi calme que ce jour-là. Est-ce l'effet de la venue de son père à un entretien ?

Entretien 18

Lulu dessine le repas d'anniversaire de sa soeur aînée, et se réjouit de ce que son père dispute ses deux soeurs. Elle se dit jalouse d'elles et ne pas les aimer. Elle voudrait être un enfant unique, une belle sirène. Elle affirme que "les sirènes ont une queue de sirène", et dit qu'elle ne veut plus être un garçon, que les filles sont plus fortes. C'est d'avoir une queue (de sirène) qui revalorise l'image féminine.

Sa mère a été opérée et elle craint qu'elle ne meure.  Elle joue à la dînette et à me couper en morceaux, m'écrabouiller et me manger (ce sont ses mots).

Entretien 19

La fillette dessine sa grande soeur et me dit qu'elle on ne l'entend pas parce que c'est un dessin. Je lui réponds qu'on dit "sage comme une image".

Elle me raconte qu'elle a rêvé qu'elle jouait au foot avec Jean et que ça s'est terminé en cauchemar parce qu'il a ouvert la cage de la mygale qui l'a piqué. Il en est mort. Elle me montre une griffure à son bras faite par sa souris et me demande si je veux attraper un microbe et mourir. Sa souris Mirabelle attend des bébés, le papa s'appelle Grisette. Elle dit encore qu'elle aimerait avoir des bébés, puis me demande si les souris meurent. Elle se voit déjà en maman souris.

Elle dit qu'elle a deux amoureux et des enfants de chacun. Alors qu'elle me demande pourquoi sa mère n'a qu'un seul mari, je lui réponds de poser la question à sa mère. La réponse ne s'est pas fait attendre : "C'est déjà pas mal", répond sa mère. Cette dernière me parle des progrès de sa fille, tant en comportement qu'en travail.

Entretien 20

La séance commence par l'histoire d'une poule qui a trois pattes (encore un symbole de la femme phallique). Prenant conscience de son lapsus, elle corrige : "trois doigts". Elle continue avec le lézard et sa queue qui repousse. Puis elle revient au fantasme selon lequel les filles avaient un pénis, qu'il a été coupé, mais qu'il va repousser. Encore qu'en l'occurrence ce pénis supposé avoir été coupé semble toujours être là un peu comme un membre fantôme, c'est-à-dire avec l'illusion de sa présence. Elle m'explique que son but est de prouver que les filles sont plus fortes que les garçons, qu'elles pourraient avoir un plus grand zizi elles aussi… Est-ce là le sens (un parmi d'autres) des troubles du comportement de Lulu ? Une "protestation virile" ? Renverser une certaine vision du monde qui fait de la femme le "sexe faible" ? Prouver la supériorité des femmes ?  Elle me dessine en train de tirer la langue au "professeur" qu'elle dit être "le maître de la ville", une autre manière de nommer le maire. Défier le maître, c'est ce qu'elle ne cesse de faire. Que doit prouver ce dernier ? Qu'il a le phallus ? Qu'il est incastrable ? Mais c'est la question du sens à donner à la différence sexuelle qui occupe l'essentiel de ces séances et de celles à venir. C'est quoi une fille, une femme ? Mais aussi un père ? Une mère ? La symbolisation du rôle du père dans la procréation va lui faire voir la différence des sexes autrement que dans le seul registre de la rivalité et de la compétition, c'est-à-dire dans celui d'une interdépendance et d'une complémentarité indispensables à la procréation. La différence des sexes cesse d'être uniquement opposition ("le sexe opposé") pour s'ouvrir à une dimension qui laisse entrevoir une rencontre possible.

Entretien  21    

La mère m'annonce une nette amélioration du comportement de sa fille tant à la maison qu'à l'école.

Lulu me dessine sa salle de classe en indiquant sa place, celle de son amoureux et de ses deux copines, sans oublier la maîtresse. Puis elle m'invente une histoire dans laquelle elle et d'autres élèves font une "blague" à la maîtresse autour d'une paire de lunettes oubliées. En fait de plaisanterie, il s'agit d'une série de mensonges, et elle continue : "La maîtresse ne m'a jamais punie, je ne mens jamais, elle m'a dit que j'étais sage comme une image." Elle se cache la tête sous son pull pour me tirer la langue sans être vue et me dit : "C'est comme ça la vie des enfants." Là, elle ne ment pas et ne provoque pas, elle joue à mentir et à provoquer dans une mise en scène de la transgression. C'est à travers le jeu que le comportement de l'enfant a pu prendre son sens de spectacle, de donner à voir, d'appeler au regard de l'Autre. Il cesse d'être dans le seul registre du faire, ce qu'il n'a d'ailleurs jamais été que dans le regard des autres.

Comme son cinéma me fait sourire, elle me demande si le petit garçon qu'elle a vu sortir de mon bureau à son arrivée m'a fait lui aussi rigoler. Elle est fière d'elle et de sa farce. Pouvant jouer de la transgression, celle-ci cesse d'être une obligation. Lulu peut expérimenter une certaine liberté par rapport au langage et à la vérité, elle s'affirme comme le sujet d'une parole incluant le mentir (parler c'est toujours mentir un peu).

Elle termine l'entretien en me disant qu'elle a envie d'être un petit bébé et que sa mère la berce. Elle sort alors subitement du bureau pour aller la rejoindre. Celle-ci la gronde.   

Dessin 21

img019

Entretien 22     

Lulu dessine un œuf de Pâques "avec une surprise dedans". La surprise, c'est "une poupée, une fille, une poupée-fille". Elle veut dire une poupée de sexe féminin, mais l'ambiguïté n'en est pas moins là. Ceci dit, traiter une jolie fille de "poupée" n'a rien d'exceptionnel, mais cela va au-delà : l'implicite est l'idée d'un enfant-jouet.

Puis elle hésite entre être l'oeuf ou la poupée. Elle constate que si elle est l'oeuf, elle va être mangée. Elle décide donc que je serai le "poussin" qui va être mangé par sa mère, son père et ses soeurs. Puis elle joue à me manger en disant : "Je te mangerai tout cru.

Dessin 22

Suit une histoire où nous sommes tous les deux en vacances à Paris sous la Tour Eiffel. Elle jette une mygale sur son ami Jacques qu'elle dit adorer. Il meurt. Je lui demande si elle tue ceux qu'elle adore. Elle me répond que quelqu'un l'a poussée. Puis elle dit qu'elle a faim et fait semblant de me dévorer.

Subitement elle se lève de sa chaise et colle son oreille au mur, disant qu'elle a peur que sa mère l'entende ou qu'elle soit partie. C'est bien la distance entre elle et sa mère qu'elle n'arrive pas à stabiliser : trop proche ou trop loin. Ce n'est pas une loi qui les sépare, mais un mur. Quant au tiers, moi en l'occurrence, je suis réduit à l'objet oral. Mais elle dit aussi que je lui fais peur, qu'elle a peur que je la mange. C'est une relation imaginaire en miroir où l'un et l'autre oscillent entre être sujet ou objet de la pulsion orale. Ce qui manque, c'est une loi qui soit opérante dans sa fonction de médiation symbolique.

Entretien 23     

La mère se dit satisfaite de l'évolution du comportement de sa fille tant à l'école qu'à la maison. Lulu semble effectivement se calmer et investir le travail scolaire. Elle me demande si je travaillais bien à l'école. Comme quoi réussir à l'école est devenu un idéal pour elle. Elle dessine un paysage et 6 oiseaux : sa famille et moi : "C'est le printemps."

Dans son dernier cauchemar, elle et ses amis se font attaquer par des "animaux dangereux". Il y a des morts qui sont mangés. Mais finalement, les enfants gagnent et les animaux sont tués. Ils ont la médaille d'or. Mais son récit ne s'arrête pas là. Elle continue : "On a tué la momie verte... c'est un dieu mort... Jésus mort emballé avec du papier. Les animaux sont redevenus vivants et ont tué tout le monde sauf moi et ma copine. On les a tués, après ils sont morts... J'ai pas tué la maman loup ni le papa, ils ont fait des louveteaux. On était des amis parce que j'ai trouvé le papa à la maman louve. Quand les mamans n'ont pas de chéri, elles n'ont pas d'enfant."

Pour une fois la séance ne se termine pas en jeu de dévoration. Elle veut jouer à la maîtresse et me donne le rôle de l'élève. Lulu a peut-être trouvé une issue à l'impasse relationnelle à laquelle aboutissent les fantasmes de dévoration : tu me bouffes, je te bouffe… et après ? Avec le jeu de la maîtresse, un autre objet occupe le devant de la scène : le savoir, sans oublier la règle ou le bâton, accessoires indispensables à ces jeux. Le savoir, objet et phallus, vient comme autre moyen de se remplir (on parle de nourriture spirituelle), de s'exhiber (en montrant ce qu'elle sait), et de donner (en transmettant ce savoir), bref comme un nouveau moyen d'exister et de se présenter.  La dynamique sublimatoire, concomitante de la symbolisation de substituts phalliques, fait que l'enfant passe de la dévoration de la mère-objet à l'incorporation de sa nourriture puis de son savoir.

Entretien 24

Son dessin représente 5 chevaux dans un enclos : "Ma maman est un cheval triste car il n'a pas de fiancé, ni d'enfant, ni de copain. Soudain un cheval noir apparaît. Lui aussi est seul. C'est un mâle. Ils se marient et ont trois enfants (ses soeurs et elle)."

Elle dit encore qu'elle est méchante à cause d'un sort qui lui a été lancé comme punition car elle avait menti. La formule magique pour lever le sort est : "ratroupatocamoufinou".

À la fin de la séance, elle suggère qu'on mange du "Kessler"  (le kassler est une saucisse) : "Je le coupe en rondelles, je le fais fondre dans une casserole et je le mange. On coupe les poils pour faire une fourrure pour un manteau qui tient chaud." Elle dit qu'elle veut ma fille comme nouvelle soeur.

Entretien 25

Lulu essaie toujours de comprendre comment sont faits les bébés. Elle pense qu'ils sont au ciel, puis dans le ventre de leur mère puis ils sortent. Mais pour avoir "le gros ventre", il faut être marié. Donc elle commence à entrevoir une place pour le père dans la procréation.

Elle dessine sa main couverte de boutons et me raconte une histoire dans laquelle on lui arrache les boutons à l'hôpital, mais le lendemain ils ont repoussé. Puis ces boutons finissent par couvrir tout son corps et sa mère lui interdit de manger à table en lui disant qu'elle était dégoûtante. Dans son histoire, la mère est qualifiée de "bête" et est emmenée par la police. Elle me dit qu'à l'école elle va jeter du caca sur ceux qui l'embêtent, qu'il y a des enfants qui mangent des crottes. Elle me dit d'aller manger des crottes de chien, que je suis une crotte puisque j'aime les crottes. Puis elle se dit être une crotte de pigeon et que je dois la manger, puis que je suis une crotte de chien et qu'elle va me manger. Elle termine par une question : "Qui de nous deux est la plus grosse crotte ?" Je la ramène dans la salle d'attente et là elle me qualifie de crotte devant sa mère.

On est "dans le caca", avec une explosion de jouissance dans la transgression des interdits propres à la métaphore anale et une désidéalisation où Lulu exprime massivement son mépris et sa haine, ainsi que sa peur face à une enseignante sur laquelle elle a transféré l'image de la mère fécale qui donne des crottes à manger ou qui s'offre à la dévoration, voire qui exige qu'on la dévore. Mais c'est aussi elle qui répond à la demande de l'autre au temps de l'éducation sphinctérienne en disant : "Ce n'est pas moi qui t'intéresse mais ma crotte, alors prends-la et bouffe-la !" En retour, il y a la crainte qu'on puisse lui donner du "caca" à manger, voire qu'on l'empoisonne. Empoisonner la vie des autres reste un bon moyen d'occuper leur esprit.

Entretien 26

dessin 26 a

img021

La mère me raconte que Lulu a été odieuse avec ses sœurs. J'en parle avec l'enfant qui me dit qu'elle les tuerait avec plaisir avec un couteau, mais que sa mère serait furieuse. Elle s'inquiète de savoir si sa mère peut l'entendre dans la salle d'attente (le risque que ce qui se dise dans le bureau soit entendu à l'extérieur n'est pas qu'un fantasme compte tenu de l'absence totale d'insonorisation des locaux). Je lui souligne que quand elle parle de ses sœurs, elle dit "ils", comme si elles étaient des garçons. Serait-ce là la source d'une rivalité qui n'en finit pas ? Imagine-t-elle que ses sœurs ont réussi là où elle a échoué ?

Elle dit qu'elle va me dessiner avec de grandes dents parce qu'"une femme vient chercher tes louveteaux, non tes enfants, pour les tuer." (dessin 26 a)

Dessin 26 b

img022

Puis elle dessine un "arbre géant "qui a attrapé un enfant pour le manger, un arbre carnivore. C'est toi l'enfant, quand tu étais petit-kessler." (dessin 26 b)

Dans une deuxième version du dessin, elle ajoute à l'arbre des yeux, un nez, une bouche et "une pomme d'or" qu'elle doit cueillir pour guérir son père. Dans son histoire, elle arrive à s'emparer de la pomme d'or et sauve son père. Puis elle ajoute des lunettes à l'arbre en disant que c'est moi et que la pomme d'or était dans mes cheveux. Il n'y a rien à ajouter à cette théorisation de l'efficacité thérapeutique de la cure analytique par une fillette de 7 ans, sauf à dire qu'elle me paraît remarquable de pertinence : ça va beaucoup mieux quand la fonction paternelle est rétablie dans sa dimension symbolique. Non seulement il peut satisfaire le désir de la mère (le désir d'enfant comme substitut du désir d'un phallus), mais son rôle dans la procréation vient mettre une limite à la toute-puissance maternelle.

Entretien 27

 Elle se dessine en haut de la Tour Eiffel qui s'effondre, et il y a plein de morts. Mais heureusement qu'elle est là et empêche la tour de s'effondrer, sinon tout le monde serait mort. Elle trouve dans ses rêveries l'image narcissique qu'elle cherchait avant dans son comportement provocateur qui la rendait souvent insupportable. Elle change de registre, passant du réel à l'imaginaire.

Puis elle dessine un bonhomme avec un seul œil : "un cyclope qui fait peur à la ville parce qu'elle (sic) a pas d'amis… Elle pleure parce qu'elle est triste. Je lui fais remarquer que si elle parle au féminin de son cyclope, alors c'est une fille cyclope. Elle me répond que c'est "un cyclone qui va trouver des amis et qui ne sera alors plus méchante". Cette référence au cyclone fait sens pour moi parce que c'est un peu ainsi que ses parents la décrivaient au début : un ouragan qui dévaste tout sur son passage. On parle aussi de l'œil du cyclone. Elle me dit encore qu'elle voudrait être un cyclope parce qu'il est plus fort qu'un homme. Puis, dans son jeu, elle me demande un œil pour avoir trois yeux et être un ou une "cyclamane", du coup moi je serais un cyclope. Dans ce contexte, le troisième œil m'évoque Tirésias qui, en plus du don divinatoire que lui prête la mythologie, est dit avoir connu les deux jouissances, masculine et féminine. Dans cette logique d'un qui manque ou d'un en trop, il n'y a jamais le bon compte. L'issue sera dans la symbolisation d'un nouveau manque, le manque d'amis, qui peut, lui, trouver une issue favorable. Lulu passe des registres de l'interdit et de l'impossible à ceux du permis et du possible. Elle me dit encore qu'elle ne veut pas être un monstre parce qu'on les tue, qu'elle pense être un monstre parce qu'elle est méchante et que sa mère la traite souvent de monstre. Elle me dit qu'elle n'aime pas les garçons parce qu'ils sont forts et méchants, et qu'elle ne veut plus être méchante. Le changement est important puisqu'on assiste à l'élaboration d'une position morale avec l'intériorisation d'une loi qui porte limite à la jouissance sadique. Cette intériorisation semble directement liée à la symbolisation de la fonction paternelle. À partir de là, la jeune fille va essayer de s'élaborer, sans forcément y réussir, une identité différente de celle que lui renvoie le regard des autres. Et ne plus être un monstre qu'on veut tuer.

Entretien 28

Selon la mère, la fillette a de bons résultats scolaires à l'oral. À l'écrit, c'est plus difficile : elle serait distraite, "dans la lune".

Elle dessine sa main recouverte de poils, me dit qu'elle a de plus en plus de poils et que, puisque les autres la prennent pour un singe, alors elle est un singe. Là, elle s'identifie encore à l'image que l'on lui renvoie d'elle, comme au stade du miroir où c'est l'Autre qui est supposé détenir la vérité de l'être. Puis elle me dit que je suis poilu et que je suis aussi un singe. Elle ajoute encore que j'ai une grande moustache et son père une petite. Soit, avoir des poils comme les singes, ça ne lui plaît pas, ce n'est ni beau ni féminin, mais à travers ses questions elle interroge aussi les identités et les différences, les continuités et les discontinuités, les limites de l'humanité. Puis il y a les expressions "singer" et "faire le singe" : elle m'invente une histoire dans laquelle elle fait "le clown", ce qui veut dire pour elle faire tout ce qu'elle n'a pas le droit de faire. Elle évoque son plaisir à transgresser, le plaisir de se voir faire ce qui est interdit, de défier l'autorité parentale, d'oser exister en dehors de la demande de l'adulte. Ce sont là autant de manières de dire non, ou plutôt de l'agir, d'être un homme et non une "poupée Barbie". C'est comme si elle ne pouvait marquer sa différence, son "territoire", c'est-à-dire s'affirmer en tant que sujet, qu'à emprunter la voie de la transgression, qu'à être hors-la-loi, et ce n'est que là qu'elle pourra éventuellement rencontrer le glaive de la loi qui va mettre une limite à sa jouissance.

Lulu me dit qu'elle ne veut pas être prise pour une "poupée Barbie" parce que "quand elles sont cassées, on les jette". Je lui demande ce qu'elle entend par "être prise pour une poupée Barbie". Elle me répond que c'est obéir. Des mots qui ne sont pas sans évoquer ce qu'a pu être un certain discours féministe. Elle est donc devenue une "poupée qui dit non". À partir de là, elle va pouvoir s'engager dans l'issue féminine du complexe de castration qui est d'être le phallus et non, comme dans la solution masculine, de l'avoir.

Entretien 29

Elle me dessine un serpent qui n'est pas content parce que les humains viennent pour le capturer. Un oiseau vient le prévenir du danger et lui conseille de retourner chez sa maman. Il ne l'écoute pas, est attrapé puis mis en cage. Le serpent ne reverra jamais sa maman. Elle ponctue son histoire de sifflements imitant ceux d'un serpent et joue à me mordre disant que je suis l'humain venu pour la capturer (et donc la séparer de sa mère). Évidemment elle reconnaît dans l'histoire de ce serpent séparé de sa mère ses propres angoisses de séparation.  La séparation est ici reprise sur le mode anal avec la menace pour l'enfant, phallus coupé du corps de la mère, de finir en objet fécal déposé et oublié dans mon bureau comme le caca dans la cuvette des WC. Lulu me raconte ensuite un cauchemar dans lequel elle est dans un avion qui s'écrase et se retrouve à l'hôpital ; quand elle sort, il n'y a plus personne à la maison, qui est remplie de dinosaures ; sa famille s'est enfuie et l'a abandonnée. Elle s'inquiète de savoir si sa mère qui l'attend dans la salle d'attente n'est pas partie en l'oubliant. Pourtant, elle en fait beaucoup pour qu'on ne l'oublie pas.

Entretien 30

Elle a fait un cauchemar dans lequel un méchant a tué toute sa famille, sauf elle. Elle pense que c'est parce qu'il l'aime, mais elle ne l'aime pas. Elle s'inquiète parce que sa mère, qui est allée garer sa voiture, n'est pas dans la salle d'attente. Sa mère l'aurait déjà oubliée. Elle constate que sa mère n'a que des filles et pas de garçon. Sa mère pourrait les abandonner et les remplacer par des garçons.

Elle invente une histoire dans laquelle un méchant me demande ce que je fais là. Je réponds que je détruis les sorcières et je suis mis en prison avec toute sa famille, sauf elle. Le méchant veut lui faire un bisou, mais elle ne veut pas. Elle lui vole la clé et nous délivre.

Elle exprime encore sa peur d'un méchant qui viendrait la punir parce qu'elle n'est pas sage. Elle a bien intériorisé un surmoi.

Entretien 31

Lulu me raconte une histoire dans laquelle un renard assoiffé meurt sous le regard des "enfants prodiges". Elle m'explique qu'"un enfant prodige, c'est un enfant qui dit adieu à son animal préféré, un enfant qui pleure et l'animal se remet à vivre quand il boit une larme". Cette image contraste avec celle du vampire assoiffé de sang qui hante ses cauchemars. La vie, la satisfaction, ne sont plus arrachées par la violence, mais sont un don d'amour, même si cette "réparation" garde une dimension magique. Alors que la fillette passe du registre de la destruction à celui de la réparation, on assiste à un retour massif des peurs de la phase orale : angoisses d'abandon, de la solitude, du vide, typiques de la prise de conscience par le nourrisson du fait que sa satisfaction dépende de la présence de l'Autre et de son désir. La satisfaction obtenue prend à ce moment-là le sens d'un don d'amour. Mais l'enfant a aussi quelque chose à donner, ce qui le sécurise et vient réparer son image narcissique.

Entretien 32

Lulu me dit qu'elle est un robot, qu'elle joue à être heureuse ou triste. Elle me dit aussi que tous les soirs elle a mal à la tête, qu'elle est un serpent dans son corps. Face à mon incompréhension, elle m'explique : "Comme si on détruisait mon coeur et on en faisait de la peau de serpent. On met de la peau de serpent sur le coeur. Peut-être que Jésus me fait du mal."

Puis elle me demande de qui je suis amoureux. Elle pense que c'est de mon ancienne stagiaire et émet l'hypothèse que j'habite avec elle. Elle fait semblant de m'attaquer en imitant un serpent. Après, elle m'accuse d'embrasser sa mère, et dit qu'elle est jalouse de moi. Selon elle, "ce n'est pas bien d'embrasser les femmes car après on a des enfants et ils sont méchants." L'homme a donc un rôle à jouer dans la procréation.

Elle va se regarder dans le miroir et dit à son image : "Les gosses méchants on n'en veut plus." Ensuite elle scrute sa langue et me demande pourquoi elle est blanche. Elle veut que je lui montre la mienne pour voir sa taille.

Entretien 33 (avec sa mère).

Lulu est maintenant en CE2. Elle ne pose pas de problème de comportement et a de bons résultats. La mère me dit qu'elle s'est réveillée. À la maison aussi tout va pour le mieux. Mais elle a toujours besoin d'attirer l'attention, de faire parler d'elle.

Son problème du jour c'est qu'elle a des yeux bruns alors qu'elle aurait voulu avoir des yeux verts. Selon ses dires, les parents de sa mère avaient des yeux bleus et sa mère a des yeux bruns. Cela l'interroge.

Elle me dit que sa nouvelle maîtresse est jolie. Elle se propose de la dessiner et dit qu'elle fait peur, que les enfants n'osent pas s'approcher d'elle, qu'elle est horrible et a un gros nez, qu'elle a la varicelle et la transmet aux enfants. Ce portrait semble exprimer, plus que la peur que lui inspire son institutrice, un clivage autant du moi que de l'objet.

Elle met un feutre sur son front et joue à la licorne qui enfonce sa corne dans le corps de sa mère. Puis elle veut l'embrasser sur la bouche et lui demande : "Pourquoi papa est ton chéri et pas le mien ?" On voit avec quelle facilité elle peut passer d'une position masculine (homosexuelle) à une position féminine (hétérosexuelle) pour revenir à une position masculine. Son identité sexuelle dans l'Œdipe est loin d'être assurée, elle endosse alternativement les deux rôles : homme pour la mère, femme pour le père, mais toujours complément phallique

Entretien 34

Elle me dit qu'elle aurait aimé avoir un frère pour que sa mère ait un garçon. Trois filles, c'est trop, pense-t-elle, sa mère pourrait avoir l'idée d'en échanger une contre un garçon. Ce qui est interrogé, c'est le désir de la mère avec l'idée qu'elle aurait aimé avoir au moins un enfant de sexe masculin plutôt que 3 filles. Mais elle ne s'offre plus trop à vouloir être ce garçon et ne se vit pas forcément comme étant la fille en trop.

Elle me reproche d'être amoureux de sa mère, dit qu'elle va me supprimer. Très agressive, elle me lance : "Je ne veux pas que tu embrasses ma mère !" Elle ajoute que je peux embrasser ma collègue tout en précisant que ce n'était pas bien car après elle allait avoir un enfant et que les enfants sont méchants. On retrouve la symbolique sexuelle qu'avait déjà la bouche dans les fantasmes de dévoration. Lulu exprime ouvertement la peur que je lui vole sa mère : dans cette configuration œdipienne, c'est le père qui vient voler la mère à l'enfant, et c'est le rôle qu'elle m'attribue à ce moment du transfert. Le père peut offrir à la mère quelque chose que l'enfant n'a pas. Lulu ne rivalise plus avec la mère pour la possession du père, mais avec le père pour l'amour de la mère. On est loin de l'époque où elle était jalouse de ma collègue qui me "volait" à elle. On voit bien les deux rôles du père dans l'Œdipe féminin : il sépare l'enfant de la mère, venant en tiers dans cette première relation amoureuse (comme chez le garçon), puis il prend la place de l'amoureux dans le fantasme de la fille, place que la Loi lui interdit d'occuper. La déception va amener la fille à haïr ce père et à se détourner de lui.

Entretien 35

 Lulu m'interroge : est-elle "un petit Jésus" ou "un petit diable" ? Donc deux manières pour elle d'être du sexe masculin. Je lui souligne cette impossibilité grammatico-logique. Elle en conclut : "Alors je suis une jésotte." Je lui renvoie que dans "jésotte" il y a "sotte", une gentille sotte. Ça la fait rire. Elle commence un dessin. Sur ma feuille, j'écris "destin" au lieu de "dessin", un lapsus plein de sens. Elle représente sa mère sous les traits d'un cheval triste parce qu'il est seul, n'a pas d'enfants, de fiancé ni de copains. Soudain apparaît un cheval mâle qui lui aussi est seul. Ils se marient et ont trois enfants : elle et ses deux sœurs. Enfin un vrai mâle, un étalon ! La fillette trouve que j'ai changé de tête, elle demande le nom de ma femme et veut ma fille comme nouvelle sœur. Je ne réponds rien à ce qui pourrait être entendu comme une demande d'adoption symbolique. La revalorisation des figures parentales passe par ce pouvoir qu'ont le père et la mère de faire des enfants. L'enfant reste pour elle un substitut phallique, il est là comme autre manière de se compléter et de combler la béance inhérente à toute rencontre amoureuse.

Entretien 36

Lulu me dit qu'elle veut arrêter de venir aux séances, qu'elle n'en a plus besoin. Et effectivement elle est bien plus calme et sereine. Elle dessine un caméléon qui attrape une mouche et la mange, donc toujours la même métaphore sexuelle orale. Je lui parle du mimétisme chez le caméléon, mais elle connaît, et conclut qu'ainsi elle pourra mieux attraper la mouche et la manger. Dans son histoire, la mouche, c'est moi. Puis elle représente sa mère sous les traits d'un oiseau dont elle dit qu'il bat de l'aile et qu'il veut lui aussi attraper la mouche. Le caméléon se cache et se transforme en lézard, l'oiseau l'attaque parce qu'il lui a volé sa proie. Dans la bagarre, le lézard (donc l'enfant) sauve sa peau mais perd sa queue. Faut-il perdre sa queue pour ne pas perdre la vie ? Cela semble jouable puisque la queue du lézard repousse.  Lulu est entrée dans la chaîne des substituts phalliques, et le perdre une fois encore n'a rien de dramatique. Ce qui me paraît intéressant, c'est l'utilisation de la métaphore "battre de l'aile" que j'associe à ce qu'il en était de l'instabilité psychomotrice de Lulu qui, à un moment donné, a fait parler d'hyperactivité. Un oiseau qui bat de l'aile, c'est un oiseau qui agite frénétiquement ses ailes quand il a du mal à voler, mais cela veut dire aussi être en difficulté, perdre de la force, de la crédibilité. N'est-ce pas ce qui s'est passé pour l'enfant : s'agiter pour ne pas chuter quand il a été question pour elle de voler de ses propres ailes ? On retiendra encore que dans le scénario de la fillette la castration vient comme blessure infligée par la mère dans la lutte pour le père. Et c'est sans doute une raison supplémentaire de la haïr.  Mais la mère de Lulu, c'est aussi une mère blessée, malade, qui a fait des séjours à l'hôpital, opérée… autant de représentations angoissantes de la castration.

Si je voulais spécifier la dimension psychopathologique dans laquelle est prise Lulu, je l'apparenterais à la structure hystérique en ne confondant pas structure et névrose.  Peut-être même que le travail fait avec elle lui évitera cette névrose, ou fera qu'elle soit moins grave. Pour le moment on peut dire qu'il est bien qu'une fillette aussi intelligente et relationnelle n'échoue pas à l'école à cause de problèmes psychiques qui sont l'expression d'une subjectivité en souffrance dans ses questionnements. Ce que j'ai proposé à cette enfant, c'est de lui donner la parole dans une démarche que je définis comme psychanalytique pour la différencier des orthothérapies habituelles qui transforment l'enfant rebelle en névrose gérable. Plus la subjectivité est niée, plus elle va s'exprimer à travers des symptômes et des troubles du comportement. Dès la première séance, Lulu évoque la possibilité de fabriquer un robot qui viendrait prendre la place du Chaperon rouge, alors que la vraie resterait cachée pour ne pas se faire dévorer. Le robot, c'est l'enfant réduit à ses dimensions biologiques et cognitives, un enfant programmé après avoir été rendu docile. Lulu se sent déjà exagérément écrasée par les exigences des adultes, elle se vit comme victime et gibier. Le vécu actuel fait resurgir des angoisses plus archaïques. L'idée de se soumettre à l'autorité de l'adulte réveille chez elle une forte angoisse et la crainte de perdre le peu d'identité qu'elle a réussi à se construire. On voit bien le danger qu'il y a à aller trop loin dans le sens de la soumission, de l'obéissance à l'autre. Cela vient renforcer l'angoisse et les manifestations par lesquelles l'enfant défend sa subjectivité et qui constituent précisément les "troubles du comportement" pour lesquels ses parents sont venus consulter.

L'angoisse de mort qu'exprime "trop" fréquemment Lulu me semble traduire un au-delà de l'angoisse d'abandon et de la problématique liée à l'image narcissique castrée/non castrée. Il y a la peur d'un effacement du sujet, de son anéantissement par la perte de ses repères identificatoires, c'est-à-dire des signifiants qui circonscrivent sa différence, et d'être alors prise au piège d'un Autre dont la volonté serait de la réduire à être son objet de satisfaction. Elle craint qu'une bouche dévorante, métaphore de la jouissance de l'Autre, ne la réduise à son poids de viande parce qu'elle est dépourvue de phallus.  Tout se passe comme si le fait de ne pas avoir l'objet du désir de la mère faisait courir à l'enfant le risque imaginaire de se faire dévorer par cette même mère restée sur sa faim.

Pourquoi l'amélioration du comportement et des relations de Lulu à un moment donné, avec un investissement positif des apprentissages ? Du côté familial, rien n'a vraiment évolué. Du côté "psychothérapie", il semblerait qu'Lulu ait trouvé une identité stable extérieure à la jouissance menaçante de l'Autre en réinvestissant les fonctions parentales et en donnant un sens autre que négatif à la féminité à travers la maternité. S'il n'y a pas au niveau inconscient de symbolisation du sexe féminin, il y a par contre une représentation du corps maternel comme lieu où vient se loger l'enfant, et dans le cas de Lulu il s'agit de la bouche qui préfigure l'organe génital féminin qui n'entrera en scène qu'à la puberté. S'il y a bien un thème aussi universel que le phallus, c'est le ventre maternel. Sécurisée, elle peut affronter avec moins de craintes la demande des autres et investir les apprentissages.

À suivre l'observation de Lulu, on se rend bien compte qu'il faut que l'enfant symbolise quelque chose de la réalité de la différence des sexes et de leur rôle complémentaire dans la procréation pour que se mette en place une authentique structure œdipienne. Et peu importe que le père soit représenté comme celui qui, d'un baiser, dépose dans la bouche de la mère la graine dont jaillira l'enfant. Ce qui est essentiel, c'est qu'il soit investi comme étant celui dont la femme recevra le phallus sous la forme d'un enfant. Du côté de la mère, la castration, c'est qu'elle ne peut pas s'auto-engendrer, qu'elle a besoin d'un homme, qui ne soit ni son fils ni son père, pour avoir un enfant. Ce dernier va lui aussi être soumis à la loi et à la castration en tant qu'il ne peut pas apporter une pleine satisfaction à l'un ou l'autre de ses parents. Castrer la mère de l'enfant, c'est donner à l'enfant sa juste place.

L'autre question est la manière dont un enfant va s'efforcer de mettre de la distance entre lui et son Autre spéculaire, c'est-à-dire l'objet habillé de son image désirante qui donne cet autre dévoré/dévorant omniprésent dans l'histoire de Lulu, quand aucune loi ne vient organiser des relations qui restent dans le seul registre de l'imaginaire. Les limites vont être introduites dans la réalité par son comportement.  C'est par son instabilité et ses "troubles des conduites" que la jeune fille, qui est entre les mâchoires de l'ogresse qu'elle s'offre à être pour les autres, va jouer son va-tout pour échapper à la dévoration. Mais on est là dans l'angoisse et non dans le réel parce qu'un au-delà de la jouissance maternelle a bien été symbolisé, même si cet au-delà reste incertain. Mais qui va pouvoir incarner dans la réalité l'Autre de la mère ? Comme au-delà de la mère castrée et dévorante, Lulu n'a pu trouver qu'un père mamifié qui donne un enfant à une femme comme une mère donne le sein. Il s'agit d'un père qui a, et peut donner, ce qui manque à la mère. C'est une sorte de mère complète, mais pas un père. Il faudra le détour par des symboles portés par le monde animal pour que la fillette reconnaisse ce qu'est un père comme étalon ou taureau, pour qu'elle symbolise la dissymétrie signifiante entre l'homme et la femme dans le registre de la sexualité. Tout le chemin parcouru par Lulu aura été de redonner vie à ce père, de lui donner sens, naissance, comme Autre incontournable dans son histoire lui assurant un repère en dehors du corps et du désir de la mère.

Libérée des sentiments de trahison et d'abandon, Lulu peut alors repenser sa réalité et les difficultés qu'elle comporte pour ouvrir sa vie à d'autres possibles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                     
© 2026