| L'hallucination dans la schizophrénie |
|
L'HALLUCINATION DANS LA SCHIZOPHRÉNIE Structure et fonction
Claude Kessler (1981, réécrit en 2026) Positionnement théorique. Dans "L'interprétation des rêves" (1) de 1900, Freud interprètes les hallucinations oniriques, comme une satisfaction régressive de désir, faisant de la satisfaction de désir le mode de fonctionnement primitif de l'appareil psychique. Face à la frustration, l'appareil psychique ne pouvant décharger la pulsion par l'action motrice, s'opère une régression topique : l'excitation reflue vers le système perception-conscience, réinvestissant les traces mnésiques d'une perception de satisfaction antérieure. Dans "Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d'un cas de paranoïa " (2) de 1911, partant des hallucinations pathologiques dans la psychose, il convoque, pour leur compréhension, le concept de projection auquel il attribue le "rôle de transformer une perception interne en une perception externe". La représentation refusée par la Conscience est ainsi expulsée et vue dans le monde extérieur, donnant à l'hallucination sa forme de réalité perçue. Le phénomène d'externalisation d'une pensée comme perception, qui est un fait clinique, et que Freud appelle donc "projection", est repris par la neurophysiologie (3) comme erreur d'attribution de source du fait d'un excès de saillance (4). Cet excès de saillance serait lui-même lié à une hyperactivité dopaminergique. La dopamine, que l'on appelle parfois "la molécule du désir" et qui assure la médiation biologique de l'anticipation et de la saillance motivationnelle, fait l'objet d'un emballement qui, sur le plan clinique, présente des analogies avec une poussée pulsionnelle incapable de se lier. Les médicaments antipsychotiques agissent principalement en bloquant les récepteurs de la dopamine, ce qui a pour effet de réduire l'hypersaillance et, par conséquent, les hallucinations et les délires. Ce dysfonctionnement cérébral peut être lu comme le corrélat biologique d'une faille symbolique, à savoir l'incapacité du sujet à indexer ses représentations sur son propre ancrage identitaire. Dès lors que le signifiant ne fait plus fonction de repère, la pensée perd son statut de fiction intérieure. Dépouillée de sa marque d'origine, elle s'objective et fait retour sous la forme d'un événement sensoriel brut. L'hallucination est alors la manifestation d'une pensée qui, ne pouvant plus être reconnue comme issue du Moi, s'impose comme une altérité radicale. Le cerveau ne commet donc pas une erreur gratuite, il rend compte, par la production d'une fausse perception, d'une désorganisation plus profonde où le sujet ne peut plus assumer la position d'énonciation du Je. Nous disposons donc aujourd’hui d’une description neurobiologique relativement précise de certains mécanismes associés à l’hallucination. Ces modèles décrivent les corrélats cérébraux du phénomène hallucinatoire et permettent de comprendre comment une représentation interne peut être vécue comme une perception réelle. Cependant, cette approche demeure essentiellement fonctionnelle et corrélationnelle : elle décrit ce qui se produit au niveau cérébral lorsqu’une hallucination survient, mais elle ne répond pas à la question du sujet. La psychanalyse se situe précisément à ce niveau en s'interrogeant sur la structure psychique dans laquelle l'hallucination prend place, et sur le sens qu’elle revêt pour le sujet. Il y a donc une analogie manifeste entre les théories neurophysiologiques et le discours freudien, et tout d'abord entre la notion de la saillance aberrante et celle de la satisfaction hallucinatoire de désir. Selon cette dernière, après une expérience originaire de satisfaction, la tension psychique résultant des besoins et des pulsions est associée mentalement à l'image de l'objet qui a permis la décharge de la tension. La réactivation de cette tension produit, en l'absence de l'objet, un réinvestissement de son image : c'est l'hallucination. Ce qui est halluciné, ce n'est pas seulement l'objet, mais encore, et surtout, la satisfaction. L'hallucination prend alors sens, non comme erreur de la conscience ou de la perception, mais comme mode de satisfaction archaïque des pulsions. Ce processus est la manifestation pure du processus primaire, où l'énergie psychique circule librement et s'accumule sur une seule représentation jusqu'à lui donner une valeur de réalité sensorielle. La neurobiologie de la saillance aberrante ne dit pas autre chose lorsqu'elle décrit le rôle de la dopamine. Dans ce modèle, la dopamine n'est pas le plaisir lui-même, mais le signal qui attribue une importance, une "valeur de présence" à une information. Dans l'hallucination, un dérèglement dopaminergique vient surcharger une représentation endogène. Cette "hypersaillance" agit exactement comme le surinvestissement freudien : elle gonfle la représentation interne d'une charge énergétique telle que la conscience ne peut plus la distinguer d'un stimulus externe. L'hallucination est donc le moment où l'intensité, ce que Freud appelait quantum d'affect et que la neurobiologie traduit en termes de concentration dopaminergique, l'emporte sur la structure logique. Le parallèle devient frappant lorsque l'on considère la finalité de ces deux mécanismes. Pour Freud, la satisfaction hallucinatoire est une tentative désespérée du psychisme pour réduire une tension insupportable (l'angoisse de la perte). Pour la neurobiologie, la saillance aberrante est la réponse d'un cerveau qui, sous l'effet du stress ou d'une vulnérabilité, tente de donner un sens à une activation endogène aberrante. Dans la perspective lacanienne, la théorie de la forclusion du Nom-du-Père (5) peut être considérée comme une vulnérabilité structurelle spécifique. Mais il convient de distinguer rigoureusement deux registres de lecture qui ne se recoupent pas. D'un côté, la neurobiologie décrit les conditions de possibilité matérielles de l'hallucination, en identifiant les mécanismes dopaminergiques de l'hypersaillance. De l'autre, la psychanalyse interroge la fragilité dans l'inscription symbolique du sujet. La psychose ne résulte pas d'un dysfonctionnement biologique qui en serait la cause, mais d'un défaut structural dans l'organisation symbolique médiatisant le rapport au langage, au désir de l'Autre et à la réalité. Si la neurobiologie explique le "comment" du phénomène, elle ne saurait rendre compte du "pourquoi" structural. L'hallucination n'est pas simplement une erreur perceptive, mais, dans l'orthodoxie lacanienne, le retour, dans le réel perceptif, de ce qui n'a pu être symboliquement intégré. Cette formule néglige l'importance d'un mécanisme psychologique comme la projection. La projection définit traditionnellement l'externalisation d'un contenu psychique : pensée, désir, émotion, etc., que l'on attribue à autrui faute de pouvoir le refouler. Elle consiste à dire : "ce n'est pas moi, c'est lui." Faire du contenu psychique une perception, c'est franchir un pas de plus. Ce qui paraît important pour Ilan, c'est de mettre de la distance entre lui et la représentation mentale désignifiantisée en forme signifiante pour parer la menace de se confondre avec elle. L'hallucination donne alors au sujet, comme limite entre sa conscience et le contenu de celle-ci, la frontière qui sépare le dedans du dehors. Le sujet, en tant que désirant, gît dans l'écart entre le sujet de l'énonciation et le sujet de l'énoncé. Si cet écart devait disparaître, ce sujet serait livré à une jouissance sans médiation et, ultimement, disparaîtrait en tant que sujet Il faut souligner une frontière clinique essentielle entre l'hallucination psychotique et l'hallucination d'origine organique. Dans les états organiques, tels que les syndromes confusionnels, les épilepsies temporales ou les intoxications, le cerveau produit une fausse perception en raison d'une lésion ou d'une perturbation métabolique : l'hallucination est alors un épiphénomène sensoriel, dépourvu de la fonction de "prothèse" à une faille symbolique. Dans la psychose, l'hallucination ne se réduit pas à une défaillance de la machinerie cérébrale. Elle est la révélation d'une faille de structure où les signifiants, désinsérés de la chaîne signifiante, perdent leur insertion différentielle pour devenir des formes signifiantes (6). Le mot étant vécu comme une qualité de la chose, la fonction de représentation s’affaiblit et le signe est intégré au champ de la présence perceptive de l’objet comme une de ses qualités, au même titre que ses caractéristiques sensibles (forme, couleur, etc.). La forme signifiante fonctionne alors comme un entonnoir condensant les significations et les affects qui leur sont liés, et quand cet investissement dépasse le seuil supportable, elle est hallucinée. Dans cette perspective, l'hyperactivité dopaminergique ne se contente pas d'allumer de manière aléatoire des zones du cerveau sensoriel. Elle vient surinvestir électivement ces formes signifiantes. L'intensité biologique de la saillance s'engouffre dans cette faille de la structure : la force du quantum d'affect vient pallier le défaut de symbolisation, transformant la forme interne en une certitude perceptive externe et indiscutable. L’hallucination est une tentative de désinvestissement de cette jouissance écrasante : en expulsant le trop-plein dans le champ de la perception, le sujet cherche à rétablir, par la distance spatiale, l'écart que l'identité à sa propre pensée avait effacé. L'hallucination n'est donc pas la cause de la perte du sujet, elle est, paradoxalement, la trace de son ultime effort pour ne pas disparaître dans le Réel. La théorie lacanienne de l'hallucination prend appui sur la thèse de Jules Séglas (7) selon laquelle l'hallucination n'est pas seulement sensorielle, mais relève d'une structure de langage. Séglas a été l'un des premiers à faire une distinction claire entre les hallucinations de l'ouïe (sons, bruits élémentaires) et les hallucinations verbales structurées comme un langage articulé (paroles, phrases). Il a souligné la place prépondérante des hallucinations verbales dans la clinique de la folie par rapport aux autres sens et établi que l'hallucination n'est pas seulement un trouble des centres auditifs, mais relève d'une pathologie de la fonction langage. C'est sa découverte des hallucinations psychomotrices verbales qui est la plus importante. Il a observé que les malades entendant des voix présentaient souvent, au niveau de la gorge ou de la mâchoire, des mouvements d'articulation automatiques, inconscients ou peu conscients, qui accompagnaient l'hallucination. Cela l'a conduit à une théorie motrice de l'hallucination, selon laquelle l'hallucination n'était pas seulement une perception passive, mais le résultat d'une hyperactivité du centre moteur du langage articulé. Séglas a donc accompli quelque chose de décisif : il a sorti l'hallucination du modèle sensoriel pur : perception sans objet et défaillance des centres auditifs, pour la rattacher à une activité : l'hallucination verbale est produite, et les micromouvements d'articulation en sont la trace observable. Il reste cependant dans un cadre neurologique et psychophysiologique. Ce qu'il décrit, c'est un dérèglement fonctionnel du centre moteur du langage : une hyperactivité qui produit un discours que le sujet ne reconnaît pas comme sien. La question qu'il pose est celle du mécanisme cérébral produisant cette parole non reconnue. Ces considérations n'ont pas influencé directement la théorie freudienne de l'hallucination. C'est Lacan qui, en réinterprétant la clinique de la psychose, a fortement valorisé la clinique de Séglas pour sortir l'hallucination du seul champ de la perception sans objet, et l'inscrire dans le registre du langage et de la structure du sujet. Il reprend l’idée que l’hallucination relève de la production et non de la simple réception : c'est le sujet qui énonce ce qu’il croit entendre. Mais il déplace radicalement la question : il ne s’agit plus de savoir quel mécanisme produit la parole, mais depuis quelle place le sujet parle et à qui il s’adresse. Ce déplacement repose sur la théorie du sujet et de l’Autre. Toute parole est structurée par une adresse : le sujet est représenté par un signifiant pour un autre signifiant, dans une chaîne où l’Autre fonctionne comme lieu du langage et garantie de la signification. Dans la névrose, cette structure est opérante : la parole, même méconnue, peut être reconnue après coup comme sienne. Dans le modèle lacanien, le sujet n’est plus une donnée préalable, mais un effet du signifiant. La division subjective qui est constitutive de l’entrée dans le symbolique est stabilisée par la métaphore paternelle qui assure l’articulation du signifiant et du désir. Le sujet est alors barré, divisé, mais inscrit dans une structure symbolique cohérente. Dans la psychose, le Nom-du-Père est forclos. La division ne se structure pas dans la métaphore paternelle : la chaîne signifiante ne trouve pas de point de capiton stable. Le langage agit sans organiser le sujet, et lalangue s’impose comme jouissance non médiatisée. Il n’y a pas absence de langage, mais défaut de nouage symbolique. Le sujet n’est donc pas unifié, mais sa division ne prend pas la forme structurée du sujet barré névrotique. Elle tend vers la dissociation : voix, fragments imaginaires, phénomènes corporels, sans stabilisation symbolique du manque. Le corps lui-même peut perdre son unité imaginaire lorsque le nouage des registres se défait. La jouissance n’est plus limitée par la fonction symbolique du manque, mais devient envahissante. Enfin, dans la psychose, l’Autre n’est pas barré : il peut se présenter comme présence réelle et intrusive. La parole du sujet peut lui revenir depuis cet Autre non symbolisé sous forme de voix ou d’injonctions, traduisant non pas un trouble perceptif, mais une rupture de la boucle d’énonciation. Ce modèle éclaire quelque chose de réel dans la clinique de la psychose : la pulsion y cherche sa satisfaction par la voie hallucinatoire précisément parce que la voie symbolique, c'est-à-dire médiatisée par le désir et prenant le détour du langage, n'est pas pleinement opérante. On peut donc dire que les deux modèles psychanalytiques que sont la satisfaction hallucinatoire et la forclusion ne sont pas alternatifs mais complémentaires : l'un décrit le mécanisme pulsionnel de l'hallucination, l'autre sa condition structurale. Le sujet psychotique ne régresse pas vers le mode hallucinatoire du nourrisson : il n'a jamais pleinement quitté le registre où la pulsion cherche sa satisfaction sans le détour du symbolique, ceci parce que ce détour n'a jamais été pleinement institué, mais suppléé par des prothèses imaginaires ou réelles. Clinique. Dans la schizophrénie, la conscience est envahie par des contenus inconscients, non pas au sens de représentations refoulées à interpréter, mais comme des représentations de chose, des formes signifiantes au champ sémantique réduit, voire inexistant. Ce que le patient voit, entend, sent, etc. sous forme hallucinatoire sont des souvenirs de perceptions, et c'est à cause de cette origine sensorielle que les représentations de chose apparaissent à la conscience comme des perceptions. Les représentations de chose, lorsqu’elles accèdent à la conscience sans être liées à leurs représentations de mot, ne sont pas reconnues par le Moi comme étant des pensées. Elles apparaissent sous forme d’images sensorielles, c’est-à-dire de contenus perceptifs qui conservent leur caractère d’extériorité. C’est précisément l'absence de liaison symbolique, le défaut de passage par le langage, qui fait que ces représentations gardent la marque sensorielle de leur origine. Privées du lien symbolique que leur conféreraient les représentations de mot, ces représentations de choses ne sont pas subjectivées : elles n’appartiennent à aucun discours intérieur, à aucun "je pense ". L’hallucination peut trouver sens à travers la parole du patient, à condition que cette parole soit accueillie depuis une position permettant la libre circulation des signifiants, afin que le trop-plein de significations qu'il condense puisse se déployer et s’épuiser. Le travail clinique consiste alors moins à interpréter de manière univoque qu’à permettre une circulation associative susceptible de redonner aux signifiants une mobilité et une différenciation minimales. Il ne s'agit pas de fixer un sens, mais de relier la forme signifiante à une histoire singulière et à un vécu. La forme signifiante "rose" est centrale dans le discours d'Ilan. Elle renvoie chez lui à une expérience hallucinatoire, surtout visuelle et olfactive. Ce matériel clinique montre comment une hallucination peut fonctionner comme l'émergence perceptive d’une forme signifiante saturée de jouissance et insuffisamment articulée à un réseau symbolique différentiel. Le "rose" n’apparaît jamais chez ce patient comme un simple contenu perceptif isolé ; il constitue un noyau condensateur autour duquel viennent s’agglutiner des chaînes entières de jouissance, d’identifications et de significations hétérogènes. La couleur, l’odeur, le sang, la chair, la Vierge, Jésus, la sexualité, l’oralité, l’analité et la culpabilité se trouvent rabattus sur une même unité signifiante qui ne parvient plus à être différenciée par le jeu symbolique. L’intérêt clinique du cas réside précisément dans cette abolition des frontières différentielles. Dans une économie symbolique névrotique, les signifiants tirent leur valeur de leur opposition réciproque et permettent une séparation des registres pulsionnels et identificatoires. Ici, au contraire, les différences s’effondrent progressivement : manger devient être mangé, aimer devient dévorer, sentir la rose devient sentir l’excrément, la verge devient l’objet perdu, Jésus devient le phallus perdu, le cochon devient à la fois victime et bourreau. La forme signifiante absorbe des contenus contradictoires sans parvenir à les dialectiser. Le "rose" fonctionne ainsi comme un signifiant massif, peu différencié, proche de ce que certains décrivent comme une condensation réelle de jouissance. Il ne représente pas un sujet pour un autre signifiant ; il agit plutôt comme une matière signifiante saturée de charge pulsionnelle. C’est pourquoi il apparaît sous forme sensorielle : couleur vue, odeur sentie, sensation corporelle. L’hallucination n’est donc pas ici une simple erreur perceptive, mais la manifestation sensible d’un signifiant qui ne trouve pas son inscription dans le réseau symbolique. La dimension corporelle est centrale. Le corps d’Ilan n’est pas organisé par des limites symboliques stables séparant intérieur et extérieur, sujet et objet, activité et passivité. Les zones pulsionnelles communiquent directement entre elles : bouche, anus, sexe, ventre, nuque. Les pulsions orales, anales et sexuelles ne sont pas suffisamment différenciées pour constituer des registres distincts. Cette indistinction explique les glissements constants entre nourriture, odeur, sexualité, dévoration et excrément. Le corps devient un espace continu de circulation de la jouissance. La référence au cochon est particulièrement éclairante. Le cochon concentre plusieurs dimensions : objet alimentaire, animal impur, corps offert à la consommation, figure sexuelle et figure sacrificielle. L’association entre "Cauchon" et "cochon" illustre un mode de fonctionnement où l’homophonie produit immédiatement une identité réelle. Le langage ne fonctionne plus comme système différentiel ; le rapprochement sonore suffit à établir une équivalence ontologique. Cela montre comment le signifiant perd sa fonction de médiation symbolique pour devenir une forme agissant directement sur le réel. La question du père et de la Loi traverse également l’ensemble du matériel. La culpabilité liée au souvenir de la nourriture volée au père, puis associée à la Crucifixion et à la conversion religieuse, témoigne de la tentative de donner une signification à une faute fondamentale qui reste cependant sans nom stable. Ilan construit une théorie subjective où la conversion au judaïsme devient meurtre de la Loi et déicide. Cette construction délirante possède une fonction organisatrice : elle tente de produire un récit là où manque un signifiant capable d’inscrire symboliquement la castration et la dette symbolique. La Vierge occupe quant à elle une position complémentaire. Elle représente une jouissance absolue, non limitée par la castration, une féminité intacte cumulant maternité et virginité. Le fantasme d’une fusion avec cette figure maternelle idéale s’accompagne constamment d’un risque de dévoration ou de dissolution subjective. La jouissance apparaît donc simultanément recherchée et persécutrice. Enfin, la manière dont Ilan parle de la circoncision est particulièrement significative. La perte de la verge n’est pas élaborée comme opération symbolique introduisant le manque et la différence sexuelle ; elle est vécue comme perte réelle d’un objet corporel totalisant. Dès lors, perdre la verge revient à perdre Jésus, c’est-à-dire perdre simultanément identité, jouissance et totalité narcissique. La castration n’introduit pas ici le désir ; elle ouvre un vide réel vécu sur le mode de l’arrachement. Si toutes les pulsions se confondent et se satisfont dans la mêmeté en mêlant activité et passivité, dans une jouissance qui est aussi anéantissement, on peut alors se demander si le "rose" demeure pour Ilan articulé différentiellement à d’autres signifiants comme une autre couleur, une fleur, un prénom, etc., autrement dit s’il conserve une valeur de signifiant dans un réseau d’oppositions, ou s’il tend à devenir une réalité en soi, un mot-chose s’imposant depuis le réel sans véritable médiation symbolique. Le matériau clinique impose une réponse nuancée. Le "rose" n’est pas entièrement effacé comme terme différentiel. Ilan peut dire : "Je n’ai pas de rose dans mon corps", repérer son absence, distinguer le rose du non-rose. Un fil ténu vers le symbolique subsiste donc. Mais les différences que maintient encore le "rose" ne sont plus véritablement des différences symboliques au sens saussurien, c’est-à-dire des oppositions internes à un système où chaque terme tire sa valeur de ce qu’il n’est pas. Il s’agit plutôt de différences réelles : le rose apparaît comme présence réelle opposée à une absence réelle, et non comme élément pris dans une chaîne signifiante pleinement structurée. Le "rose" ne fonctionne plus comme un signifiant représentant des objets dans un réseau différentiel stable ; il tend à se confondre avec eux dans une quasi-identité réelle. Le parfum de rose n’évoque pas la jouissance : il adhère à elle et l’incarne sous forme olfactive. De même, le pet précédant l’apparition du parfum constitue l’indice corporel le plus direct de cette continuité entre corps, jouissance et hallucination. Le mot "rose" n’est plus principalement articulé dans un système de couleurs, d’odeurs ou de significations ; il tend à s’imposer comme réalité sensorielle brute surgissant du corps. À cette présence réelle du "rose" ne s’oppose pas véritablement un autre signifiant, mais le non-rose comme absence pure : le vide, le néant. Le "non-rose" n’est pas un opposé symbolique du "rose", mais la menace d’un vide subjectif que la présence hallucinée du "rose" vient provisoirement border. La forme signifiante "rose", qui a perdu une grande partie de son pouvoir discriminant, si elle n'engloutit pas le tout du sens, en absorbe une grande partie à travers la parole alors qu'avant elle n'était qu'une représentation de chose. On ne peut qu'être frappé par l'étendue du champ sémantique auquel renvoie cette hallucination, et pourtant je n'ai présenté qu'un fragment des associations du patient, lesquelles mènent toutes, soit à la jouissance pulsionnelle, soit à la complétude. Pour ce patient, tous les syntagmes incluant le signifiant "rose" sont indifférenciés et font retour dans le réel de l'hallucination. On retrouve là, l'in-différence du corps érogène du schizophrène et la non-différenciation des pulsions qui se trouvent toutes satisfaites dans l'hallucination. Cela aboutit à une sommation des pulsions se traduisant par l'investissement massif de la forme signifiante. On peut penser qu'une telle condensation est nécessaire pour permettre à une image mentale de s'imposer comme perception à la conscience. La mise en parole des formes signifiantes lors d'entretiens réguliers permet de les insérer dans la chaîne signifiante et de nouer des liens symboliques, là où il n'y avait que des liens de similarité et de contiguïté entre des représentations de chose déconnectées des représentations de mot. Ce travail se fait tout seul pour celui qui parle, c'est le langage en lui-même qui est l'outil thérapeutique. La place du psychologue est celle d'un garant de la structure. En s'abstenant d'intervenir pour "remplir" le silence ou pour "corriger" le sens, il offre au sujet la sécurité nécessaire pour que la parole, cette machine à fabriquer du lien, puisse opérer sa suture. Le psychologue permet au sujet d'être le seul opérateur de sa propre différenciation, car seule une différence issue du discours du patient possède la solidité nécessaire pour résister à l'effondrement pulsionnel. Laisser la parole faire son travail, c'est reconnaître que, dans la psychose, le langage n'est pas seulement le moyen par lequel on communique : c'est le tissu même dont le sujet, en se parlant, tisse sa propre bordure face au vide. Ilan parle également d'hallucinations gustatives : il me dit avoir au fond de sa gorge un goût de souris ou de chat. Ces sensations s’organisent autour de la thématique de la dévoration et de l’être-dévoré. Identifié au sujet de la pulsion, il se vit comme étant un chat ; identifié à l'objet, il a l'impression d'être souris promise à la dévoration. Il oscille entre ces deux positions, mais celles-ci tendent à coïncider, menaçant l’identité d’un effondrement dans une indifférenciation totale. C’est dans ce contexte qu’intervient un clivage du moi comme une tentative pour maintenir la séparation entre le prédateur et sa proie. Si chat et souris venaient à coïncider, la disparition d'Ilan serait totale. Dans son discours délirant, il se dit tantôt souris crucifiée par Israël, tantôt chat crucifiant Jésus. Cette oscillation constitue une construction paralogique fondée sur la littéralisation d’expressions telles que "avoir un chat dans la gorge". Chat/Juif et Jésus/souris ne fonctionnent pas comme des métaphores mais comme des équivalences signifiantes. La souris est également associée à la verge circoncise, par exemple quand il dit : "Ma verge est une souris coupée en deux par un chat." Les glissements associatifs portent sur la dévoration et la sexualité : "manger sa verge" désigne la masturbation, tandis que la femme est pensée comme celle qui "grignote" la verge. La "souris", c'est aussi la femme et la Vierge qui sourit : "La souris sourit", dit-il. Elle sourit à son fils, Jésus, la souris. Le fils est le sourire/souris de la mère, donc partie du corps de la mère. Ce sourire de la mère auquel le fils s'identifie n'a rien de symbolique. Il est le signifiant fait chair. La circulation des signifiants ne produit pas des métaphores mais des identités immédiates : la partie vaut le tout, sans médiation symbolique. Il ne s’agit pas de synecdoque mais d’indifférenciation : le sujet est réduit à l’objet, à un "objet-je". Chat et souris ne se distinguent plus ici que par une polarité minimale qui menace de s'effondrer à chaque instant : actif/passif, sujet/objet de la pulsion. L’hallucination gustative apparaît alors comme un dispositif de maintien de cette différence minimale, inscrite non plus dans le champ du langage mais dans celui de la sensation. Elle constitue une tentative de sauvegarde du clivage du moi face au risque d’effondrement dans une jouissance indifférenciée, où dévorer et être dévoré coïncideraient. Le passage du signifiant au goût traduit une bascule décisive : la langue n’est plus traitée comme système différentiel mais comme objet pulsionnel incorporé. La fonction symbolique est déplacée vers une inscription somatique, où la distinction actif/passif devient une polarité sensorielle (goût de chat / goût de souris). Paradoxalement, l’hallucination gustative fonctionne comme le dernier support d’une différenciation minimale empêchant la coalescence des positions subjectives dans le réel. Ilan ne sera jamais simultanément l'un et l'autre ; il oscille de l'un à l'autre. Si ces positions devaient coïncider, le sujet avec l'objet, ce serait la néantisation, la création d'un monstre, un "chasou" terrifiant qui se dévorerait lui-même dans une boucle sans fin, signe ultime d'un sujet devenu l'objet d'une jouissance sans reste. Ilan décrit encore d'autres hallucinations, notamment un grondement de tonnerre dans sa tête. Il associe ce phénomène au film Niagara, aux chutes d’eau, à Marilyn Monroe tombant à genoux sur des marches d’église, et au son d’un carillon déclenché par une pièce de monnaie introduite dans une fente. Au-delà de ces associations, le grondement est lié dans son discours à différentes modalités pulsionnelles : pulsion génitale (la pièce dans la fente) et pulsion anale (la chute comme chute fécale). Il y associe également une dimension agressive dirigée vers son frère : "L'eau gronde quand elle tombe. Mon frère, j'avais peur qu'il glisse de mes mains. Je le mettais au bord de la fenêtre pour regarder les voitures. J'avais peur qu'il tombe, on m'aurait tué." La scène de chute condense la peur et le désir de disparition de l’autre, pris dans une image unique de précipitation et d’effondrement. Le grondement est associé à la voix du père qui gronde son enfant et aux foudres divines : "Le tonnerre, c’est la voix de Dieu." Il l’associe à des scènes d’interdit et de sanction liées à la sexualité infantile et à la faute : masturbation, argent, sucres d’orge. Le tonnerre devient alors une voix surmoïque menaçante, vécue comme extérieure mais agissant directement sur lui : "pour me mettre la masturbation en face des yeux". Cette hallucination fonctionne donc comme mise en scène d’un surmoi projeté dans le réel. Les exigences internes, les interdits et les menaces de punition sont expulsés hors du moi et perçus comme événements du monde extérieur. Ce mécanisme permet de préserver un moi fragile en localisant l’angoisse au dehors plutôt que dans l’intériorité. La psyché est transformée par la projection en scène perceptive : le sujet devient spectateur d’un monde qui est le reflet de ses propres conflits. À cet égard, la référence au cinéma n’est pas contingente : elle souligne la structuration hallucinatoire du vécu comme projection d’images internes sur un écran extérieur, où pulsions et interdits prennent la forme d’événements perçus. Hallucination, corps imaginaire et identité délirante. Dans les hallucinations graphiques d'Ilan, l'objet hallucinatoire se donne comme étant la projection du corps imaginaire dissocié du sujet. Cette identité imaginaire est particulièrement manifeste quand il me dit : "Je vois trois points sur le mur : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Le signe de la croix de Jésus. Des fois, ils sont mélangés. Parfois, en dessous deux points qui se cognent l'un contre l'autre, alors ça me fait du bien dans la tête. En dessous, un point : la Vierge". Il me dessine ces hallucinations : il s'agit de six points pouvant être alignés selon deux schémas substituables : 1) le corps du Christ crucifié sur la croix, les différents points sont alors : la tête, les deux mains, les deux pieds et la Vierge au pied de la croix, ou 2) le I de Ilan avec la Vierge à ses pieds. Ces hallucinations lui confirment son identité comme Christ crucifié sur la croix avec sa mère à ses pieds. L'expression "avoir quelqu'un à ses pieds" n'a ici rien de métaphorique. Pour lui Jésus fait littéralement corps avec la Vierge. Parfois les points hallucinés peuvent fondre en un tout indivis par l'annulation des différences spatiales. Cette métamorphose est l'expression directe de l'indifférenciation dans laquelle est tombé le corps symbolique : "Il existe des gens chez lesquels le haut et le bas ne font qu'un, me dit Ilan. Leur faute est de mélanger haut et bas. Le haut c'est l'intellect, le bas c'est le sexe, la vie animale de l'homme. Il y en a qui mélangent les deux, cela donne une folie qu'ils ne reconnaissent pas. Je l'aurais fait si je n'avais pas été interné." On ne pourrait exprimer mieux l'échec du clivage dans la schizophrénie. Le clivage du moi protège d'un conflit psychique , et quand cette défense échoue la psyché s'effondre faute de corps symbolique, c'est-à-dire de structuration du corps pas le langage. Parfois ce même patient voit quatre points alignés pour former un "I", avec, à leur droite, une sorte de boudin : "À côté des quatre points il y a un ver lumineux, un éclair. Quand il sera détruit, je serai heureux. Jésus vient de me dire : 'Quand ce ver sera détruit, ce sera pour avoir tout ce que tu veux !' À moins que cet ovale détruise les quatre points." Le ver / boudin est une projection du pénis comme source de la pulsion génitale et lieu de jouissance, et les quatre points sont la projection du Christ crucifié avec la Vierge. L'hallucination extériorise le moi et son combat contre la sexualité, en particulier la masturbation. Mais ce n'est pas seulement la pulsion qui est projetée : c'est le conflit intrapsychique dans sa totalité qui est visualisé dans l'espace, comme sur un écran. La représentation de chose (8) non liée à la représentation de mot est le degré zéro de la forme signifiante. Elle peut être comparée à une diapositive en place dans un projecteur : elle a une forme, c'est une image qui a une consistance sensorielle, mais faute d'être liée à une représentation de mot qui l'aurait intériorisée comme pensée, elle ne peut pas être intégrée comme représentation mentale. Elle est alors projetée sur l'écran du réel, et la conscience la reçoit comme une perception externe parce que c'est précisément ainsi qu'elle traite tout ce qui n'est pas lié à une représentation de mot. Les représentations de chose (RC) sont les traces mnésiques des perceptions, qu'il s'agisse de choses ou de mots. Il est donc compréhensible que, lorsqu'elles reviennent telles quelles, sans être liées au système des représentations de mot (RM), elles soient de nouveau réinvesties comme des représentations de perception. L'objet hallucinatoire a une structure narcissique, il est une image du sujet, et plus précisément dans les hallucinations graphiques, une image du corps dissocié. Il s'agit là de la mise en évidence d'un phénomène plus général qui est la structuration narcissique de l'objet perceptif. La psychologie génétique (9) nous enseigne que l'enfant structure l'espace et ses objets à partir de son corps propre. Sami-Ali parle à ce propos de "projection sensorielle", si bien que " les objets sont (…) d'abord des images du corps et l'espace une entité corporelle (10)". De même, Lacan écrit : "(...) C'est toujours autour de l'ombre errante de son propre moi que se structureront tous les objets de son monde (le monde de l'homme). Ils auront tous un caractère fondamentalement anthropomorphique, disons même egomorphique (...). L'objet est toujours plus ou moins structuré comme l'image du corps du sujet. Le reflet du sujet, son image spéculaire, se retrouve toujours quelque part dans tout tableau perceptif (11)." L'omniprésence de l'image du corps du schizophrène dans ses objets perceptifs résulte directement de la régression narcissique. Pour lui, il n'y a que le moi, l'Autre en tant que différence, étrangeté radicale, est aboli. Que ce soient les hallucinations auditives, visuelles, olfactives ou gustatives, elles parlent toutes de son corps et de ses pulsions. Dans ce sens, l'hallucination doit être rapprochée de ce que la psychanalyse dit du rôle formateur et structurant du stade du miroir en tant qu'expérience renouvelée à chaque instant, car elle n'est jamais fixée une fois pour toutes. C'est une opération structurante permanente, une matrice dynamique qui se rejoue à chaque instant de l'existence. Si l'expérience doit être renouvelée sans cesse, c'est parce que l'unité qu'elle procure est une fiction qui vacille structurellement face aux poussées du Réel et de la pulsion. Cela chacun peut l'expérimenter quand cette reconnaissance de soi dans un miroir échoue. Le corps morcelé ne disparaît jamais tout à fait. Il reste le sous-bassement permanent de notre vie psychique. À chaque fois que le sujet fait l'expérience d'une angoisse massive, d'une douleur somatique, d'une dépersonnalisation ou d'une poussée pulsionnelle brute, l'armure de l'image spéculaire peut se fissurer. L'identification du stade du miroir est donc un lien construit et reconstruit par le langage en permanence. Pour que l'image spéculaire devienne le moi du sujet, il faut que le l'Autre valide cette image par la parole ou le regard. Dans la psychose, le délire remplit cette fonction, et quand il est en difficulté, l'hallucination vient à son secours pour rétablir un minimum de structuration. Faute d'un Symbolique constituant pour border le Réel, l'armure spéculaire finit par s'effondrer et le stade du miroir d'opérer son rôle d'unification continue. Le corps morcelé fait alors retour dans le Réel de manière brute. Les hallucinations psychotiques n'ont pas de signification au moment où elles se produisent, elles ne sont que jouissance et ne prennent sens que dans le délire ou par la parole lors d'entretiens cliniques. Mais elles ne prennent pas sens de la même façon que les symptômes névrotiques ou le récit du rêve, et ne se déchiffrent pas comme un rébus symbolique. Elles obéissent à une logique qui leur est propre, celle de la forme signifiante, que la parole peut progressivement mettre au jour. Lors d'un entretien, Ilan me dit avoir vu la veille une "langue de feu" sortir de sa bouche. Comme il ne peut rien en dire, je lui parle de l'expression "cracher du feu", au sens d'être en colère. Ce n'est pas là une interprétation, mais une relance associative qui introduit une possibilité de liaison symbolique permettant au patient de poursuivre son propre travail psychique. De là, il me parle de son désir de détruire le centre de Santé dont il soupçonne le personnel d'avoir le projet de le faire interner. L'hallucination apparaît donc là où l'agressivité n'a pas pu être verbalisée. Ilan m'explique son hallucination en disant que dieu est venu à son aide, qu'il lui a envoyé une langue de feu pour détruire le centre. Quelque temps auparavant, un autre patient, présentant une névrose de comportement, y a mis le feu volontairement. Ilan rêvait de faire de même. L'hallucination réalise le désir inavouable, elle en est la satisfaction perceptive directe, sans la médiation symbolique qui l'aurait transformé en désir exprimable. C'est quand le patient m'en parle et qu'elle prend sens que l'hallucination s'apparente à une image onirique. Elle commence à acquérir une fonction représentative plutôt qu’à demeurer une pure présentation hallucinée de jouissance. L'hallucination dans le rêve, contrairement à l’hallucination psychotique brute, suppose un travail préalable de transformation psychique : condensation, déplacement, figurabilité. L’image du rêve n’est pas seulement perçue : elle représente quelque chose pour le sujet à travers une déformation symbolique. Dire que l’hallucination devient "semblable à une image onirique" signifie donc qu’elle commence à acquérir une fonction représentative plutôt qu’à demeurer une pure présentation hallucinée de jouissance. Perspectives. Dans la métapsychologie freudienne, c'est la conscience qui pense, et rien qu'elle. Du coup, parler de pensées inconscientes est problématique, sauf à donner à cet inconscient un sens purement descriptif comme préconscience. Les représentations de chose (RC) inconscientes sont vides de sens. Elles entretiennent entre elles des relations basées sur la similarité et la contiguïté (identité de perception) et non sur le sens (identité de pensée). En accédant à la conscience, ces représentations de chose, ou formes signifiantes, se chargent de sens, en se liant aux représentations de mot (RM), c'est là le processus de symbolisation qui opère un changement de registre faisant passer la trace mnésique du Réel au Symbolique. La forme signifiante hallucinatoire désigne un mot qui a perdu une partie de son sens et qui, s'il perd ce sens entièrement, bascule dans la représentation de chose au sens freudien : non plus un signe appropriable par le sujet, mais une trace mnésique d'origine sensorielle. C'est cette représentation de chose qui donne à l'hallucination sa forme signifiante apparente : voix, mot ou phrase qui ressemble au langage sans en avoir la fonction. La RC accède à la conscience et se donne pour ce qu'elle est : la trace mnésique d'une perception. Mais précisément parce qu'elle n'est plus liée à une RM, elle ne peut être reconnue comme pensée. Elle se présente sans la médiation du langage qui permettrait au sujet de se l'approprier, et c'est pourquoi elle s'impose comme perception réelle plutôt que comme production interne. L'hallucination n'est pas une erreur de la conscience : c'est une vérité qui ne peut pas être pensée. Ce que l'on observe dans les hallucinations psychotiques, c'est un patient qui reçoit, comme étant des perceptions, des formes signifiantes réduites à leur matérialité sensorielle, donc des représentations de chose, lesquelles sont les traces mnésiques laissées par les perceptions sensorielles. N'étant pas liées aux RM, les RC restent des traces perceptives qui peuvent accéder à la conscience mais qui ne peuvent pas être pensées. Elles restent donc des images perceptives qui, une fois investies, sont interprétées par la conscience comme étant des perceptions. Chez Ilan, les associations partant de l'hallucination "rose" se font toutes sur la base de la seule forme signifiante "rose". C'est par elle que l'hallucination prend sens et nous dévoile tout un univers basé sur cette unique forme signifiante. Peu importe que la RC inconsciente soit la trace mnésique de l'image acoustique, de l'odeur ou de la couleur "rose", le "rose", repris dans le langage comme forme signifiante, va prendre sens. Dans ce que nous dit Freud, les RC inconscientes n'accèdent à la conscience qu'en se liant aux RM. Dans cette optique, la liaison et l'accès à la conscience sont le même événement. De ce fait, ce qui ne peut pas se lier à une RM ne peut pas devenir conscient comme représentation et cherche une autre voie, celle du réel, s'imposant comme perception externe faute de pouvoir être intériorisé comme pensée. Établir ou rétablir la liaison entre RC et RM peut alors être une explication de l'efficacité de la "talking cure". L'inconscient freudien ne "parle" pas puisqu'il n'est composé que de RC. Il est visuel, sensoriel, mais muet. Pour devenir conscient, un contenu doit obligatoirement être "traduit" en mots. Le travail de la cure serait de trouver les RM qui manquent aux RC actives et en souffrance dans l'inconscient. Dans le texte de 1915, "L'inconscient" (8) la rupture entre les représentations de mot et les représentations de chose est pour Freud le point clé pour comprendre le mécanisme de la psychose conçue comme le désinvestissement libidinal du monde extérieur suivi d'une phase de reconstruction d'une néo-réalité délirante par l'investissement des seules représentations de mot. Sauf que, dans une structure psychotique, les mots touchés par le processus sont des formes signifiantes qui se confondent avec les choses : ils ne représentent plus, ils sont. Ainsi se constitue la réalité délirante : le rose d'Ilan ne représente pas la jouissance, il l'est. Le modèle freudien a ses limites. Nous ne concevons plus de nos jours les relations entre langage, pensée et perception selon les modèles du XIX? siècle. La distinction freudienne entre représentations de mot et représentations de chose est moins une description de la réalité du psychisme qu’un outil clinique et heuristique. C’est une fiction théorique utile qui, bien que conceptuellement fragile, reste précieuse en pratique. Le sujet de la psychose est hors du symbolique comme structure constituante, c'est-à-dire comme organisant le rapport au réel et à l'Autre. Il est dans le langage sans que celui-ci l'ait constitué comme sujet divisé. La clinique nous parle d'un symbolique qui a chuté dans un imaginaire, et qui, faute d'être symbolisé, fait retour à la conscience comme réalité délirante. On retiendra comme distinction essentielle entre névrose et psychose que le symptôme névrotique est une formation symbolique, un message chiffré qui a été inscrit dans l'inconscient et qui en revient déguisé. À l'inverse, le symptôme psychotique trouve sa cause dans un échec de la symbolisation avec "le retour du forclos dans le Réel" et un délire qui n'est pas un message chiffré destiné à être déchiffré, mais qui peut néanmoins comporter l'adresse à un Autre avec une demande de symbolisation. Pour rendre compte de la clinique de la schizophrénie, il faut poser l'hypothèse que les signifiants forclos persistent dans un lieu psychique où Préconscient-Conscient et Inconscient se confondent, du moins partiellement, et donc un lieu qui est régi par les processus primaires. Ces signifiants forclos ont ceci de particulier qu'ils sont vides de sens, semblables à des représentations de chose. C'est pourquoi le terme de forme signifiante est plus approprié que celui de signifiant. La représentation imaginaire est du registre du reflet, de la mêmeté. Quand le mot tombe dans l'imaginaire, il devient le reflet de la chose. Il n'est pas évocation de la chose en son absence, mais convocation. Pour "Ilan", le mot "cochon" n'est ni la re-présentation d'un objet perdu, ni le meurtre de la chose. Bien au contraire, il est convocation et présence de la chose, une présence qui peut être vécue à des degrés différents allant de l'identification imaginaire à l'hallucination. Le rapport du sujet à la chose n'est alors plus médiatisé par le langage, et Ilan se vit comme étant réellement un cochon, l'animal et non la métaphore. De cette position, on pourrait comprendre qu'il puisse voir, à l'occasion, dans son miroir, un cochon qui le regarde. À l'inverse, la représentation symbolique introduit de la distance. Temps de l'absence, elle sépare, créant du manque et de la différence. Ce qui fait la spécificité de l'hallucination schizophrénique, ce n'est pas que des mots soient traités comme des images, ce qui est aussi le cas dans le rêve et les hallucinations hystériques, mais la désymbolisation originaire qui fait des mots des images n'ayant jamais acquis le statut de signifiant. Les hallucinations psychotiques ne sont pas des rébus, mais des représentations de chose. Comme le cerveau humain semble capable de faire la différence entre les sons qui sont des mots et ceux qui sont de simples bruits, et ce dès l'aube de la vie (12), nous pouvons avancer l'hypothèse que dans la schizophrénie les signifiants forclos, c'est-à-dire ceux qui ne sont plus inscrits dans le réseau des signifiants et qui ont perdu leur pouvoir de discrimination, ont pour la psyché le statut de représentations de chose. Si les hallucinations, quel que soit le canal sensoriel qu'elles empruntent, se donnent à nous comme étant du registre du langage, c'est un langage qui ne s'adresse pas à un autre sujet, tant il est vrai que dans l'hallucination le schizophrène parle moins qu'il ne s'entend parler. Pourtant un travail psychothérapique devient possible à partir de l'hallucination quand celle-ci est reprise dans une parole adressée au thérapeute qui en vient à occuper la place de l'Autre. Lors d'un de nos entretiens, Ilan me raconte qu'il voit sur le bureau qui nous sépare une tête répétant : "Le fou ! Le fou !" Il me précise que je ne peux pas entendre la voix car elle m'a mis un étau autour de la tête pour que je ne puisse pas me souvenir de ce qu'elle a dit. Je lui demande qui était traité de fou et il me répond : "L'un de nous deux est fou, moi je l'ai été..." L'entretien psychologique permet, ici, au patient d'introduire doublement du tiers entre lui et son hallucination : d'abord le langage dans la mesure où il en parle, puis l'Autre auquel il adresse sa parole. L'hallucination cesse d'être pour lui une accusation et une insulte pour devenir la réponse à une question. Alors que le phénomène initial signait un retour brutal du signifiant dans le réel, l'adresse transférentielle permet à Ilan d'amorcer le chemin inverse. En répondant que l'un de nous deux est fou mais que lui l'a été, il ne cède pas à une confusion structurale entre l'être et le nom. Bien au contraire, l'usage du temps passé (je l'ai été) introduit une scansion temporelle qui extrait son être de la capture immédiate du réel de la voix pour l'inscrire dans une historicité symbolique. Il se décharge du fardeau de cette étiquette avec un certain humour, ce dont atteste le sourire complice qu'il m'adresse à ce moment-là. Ce maniement de l'ironie démontre qu'un écart s'est logé grâce au dispositif de l'entretien. Reste une énigme : comment ce patient savait-il que je n'entendais pas la voix sortant de la tête qu'il disait posée sur mon bureau ? Cela montre qu'il avait conscience que nous ne vivions pas dans la même réalité objective, mais surtout qu'il avait la certitude d'être le destinataire exclusif de ce message du réel. Loin d'être une maîtrise intellectuelle de ses troubles, cette intuition se trouve immédiatement rationalisée et bordée par le symptôme lui-même à travers l'image de l'étau dont il me dit enveloppé. Faute de supprimer l'hallucination, le patient peut s'y rapporter différemment. Elle lui parle, mais c'est de l'Autre, ce témoin tiers dépositaire de sa parole, place à laquelle il m'a assigné au début de nos entretiens. _______________________
1) Freud, S. (1900). L'interprétation des rêves. PUF 1967. 2)Freud, S. (1911). Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d'un cas de paranoïa, in Cinq psychanalyses, PUF 1970, pp.263-324. 3) Frith, C. D. (1992). The Cognitive Neuropsychology of Schizophrenia. Lawrence Erlbaum Associates. Kapur, S. (2003). Psychosis as a state of aberrant salience : A framework linking biology, phenomenology, and pharmacology in schizophrenia. American Journal of Psychiatry, 160(1), 13-23. 4) En neurophysiologie, la saillance désigne la capacité d'un stimulus, qu'il soit interne ou externe, à se distinguer de son environnement et à capter préférentiellement l'attention du sujet. Ce n'est pas une propriété intrinsèque et fixe de l'objet, mais le résultat d'une interaction dynamique entre les caractéristiques physiques du stimulus (intensité, nouveauté, mouvement) et l'état interne de l'individu, incluant ses objectifs cognitifs et ses attentes comportementales. 5) Lacan, J. . Écrits. Seuil 1966. 6) Cette désinsertion d'un signifiant de la chaîne signifiante entraîne un appauvrissement progressif de ses traits distinctifs : dès lors il n'est plus stabilisé par le réseau de différences qui lui conférait sa valeur d’usage dans le langage. C'est là une conception élargie de la forclusion comme forclusion du signifiant. Le champ sémantique du signifiant forclos se réduit en conséquence par contraction vers des noyaux invariants, peu différenciés, qui ne sont plus soutenus par une circulation entre signifiants. Le mot cesse alors d’être pleinement opératoire comme unité relationnelle dans une chaîne, et tend à fonctionner comme une forme isolée, dont la signification n’est plus stabilisée par le contexte linguistique. Dans certaines configurations extrêmes, cette désarticulation peut être telle que la forme signifiante n’est plus investie comme élément d’un réseau de mots et se vide de tout sens. Elle devient alors comparable, du point de vue de sa désinsertion de la chaîne verbale, aux représentations de chose décrites par Freud dans son article de 1917 sur "L’inconscient", en tant qu’elles ne sont pas liées aux représentations de mot dans le système préconscient. Le délire restituera à la forme signifiante un sens singulier. On entendra ici par forclusion la désinsertion d’un signifiant de la chaîne signifiante, entraînant la perte de sa valeur différentielle et la réduction de son champ sémantique à un noyau invariant, susceptible de constituer une forme signifiante isolée. 7) Séglas, J.. Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveuses : (Salpêtrière, 1887-1894) / recueillies et publiées par le Dr Henry Meige, Éditeur : Asselin et Houzeau (Paris),1985. 8) Freud , S. (1915). L'inconscient. Métapsychologie, Gallimard (1974), pp.65-146. 9) Lurçat, L. (1976). L'enfant et l'espace : le rôle du corps, PUF. 10) Sami-Ali, M.(1974). L'espace imaginaire, Gallimard, p. 81. 11) Lacan, J., "Le Séminaire Livre II Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse." Seuil 1978, pp. 198-199. 12) Dehaene-Lambertz, G., Dehaene, S., et Hertz-Pannier, L. (2002). "Functional neuroimaging of speech perception in infants". Science, 298 (5600), 2013-2015.
|
| © 2026 |