| Goering H. Considérations psychopathologiques. |
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Hermann Goering, considérations psychopathologiques. (Structure perverse et hystérisation)
Claude Kessler (2021)
Le procès des anciens dirigeants nazis après la défaite de l'Allemagne a été l'occasion d'étudier leur personnalité avec en toile de fond toujours cette même question : comment de pareils crimes - ceux jugés au Tribunal militaire international de Nuremberg - ont-ils pu être ordonnés et commis dans une société civilisée à l'avant-garde du progrès ? Le psychiatre Douglas Kelley, qui a soigné, étudié et expertisé les accusés, d'abord à Mondorf-les-Bains puis à Nuremberg, a considéré que les dirigeants nazis ne différaient en rien d'autres leaders, politiques ou non. De son côté, le psychologue Gustave Gilbert les a tous qualifiés de psychopathes, concept aussi incertain à l'époque qu'il l'est de nos jours. L'un et l'autre ont donné naissance à des écoles qui continuent à défendre ces mêmes thèses.
Avant-propos
Les meurtres de masse, qu'ils constituent ou non des génocides, s'ils restent, certes, exceptionnels dans l'histoire de l'humanité, n'en sont pas moins récurrents (1). Certains ont reproché à Hannah Arendt d'avoir parlé de "la banalité du mal" dans le livre qu'elle a consacré au procès d'Eichmann, l'accusant d'avoir voulu banaliser les crimes commis par les nazis. D'autres l'ont défendue en avançant l'hypothèse qu'elle voulait seulement parler de l'inconscience, par ces mêmes criminels, de la monstruosité de leurs actes (2), actes qui étaient devenus banals pour eux, mais représentent pour nous l'innommable. Il n'en reste pas moins vrai que les crimes jugés à Nuremberg, ainsi que de nombreux autres commis au sein de notre espèce, interrogent la volonté et la capacité des humains à détruire leurs semblables, et plus largement à faire le mal, à nuire. C'est aussi en ce sens que faire le mal est banal, et ce au moins autant que faire le bien. Ce questionnement ne peut pas aller sans une définition préalable du mal qui dépasse l'inévitable relativisme des réponses habituelles. Mais nous risquons de tomber, là, dans un puits sans fond. Pour l'éviter, nous nous contenterons d'une réponse, elle aussi banale, une réponse conséquentialiste aux antipodes de la morale formelle : faire le mal, c'est tout ce qui est cause de souffrance et de destruction au niveau psychologique, biologique, sociétal, écologique, etc. La réponse est ainsi à la hauteur de la naïveté de la question. Pourtant, définir le mal comme étant tout ce qui nuit à la vie reste encore le meilleur moyen d'échapper au piège d'une définition faite en référence à des normes. Il a été facile aux nazis de répliquer à leurs accusateurs qu'ils étaient jugés, en tant que vaincus, à l'aune des lois des vainqueurs, alors que les actes qui leur étaient reprochés n'étaient en rien considérés comme étant des crimes au moment où ils ont été commis. Les tribunaux, quant à eux, jugent, non selon des considérations philosophiques, mais en se référant à des lois. Les dirigeants du Troisième Reich ont donc été poursuivis sous quatre chefs d’inculpation : conjuration, crimes de guerre, crimes contre la paix et crimes contre l’humanité. Cette dernière notion avait été préalablement définie lors de l'accord de Londres fixant le statut du Tribunal international de Nuremberg, le 8 août 1945 (article 6 c de la Charte de Nuremberg) et recouvrait "l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux, lorsque ces actes ou persécutions, qu'ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime rentrant dans la compétence du Tribunal, ou en liaison avec ce crime (3)." Si le procès de Nuremberg a déconnecté la définition du bien et du mal de l'obéissance, ou non, aux lois d'un État particulier, ce n'est donc qu'en se référant à d'autres lois, supranationales. Cependant, la législation internationale se propose d'être davantage qu'un simple degré de plus dans l'obéissance à des normes en reconnaissant en chaque personne une humanité inviolable. Le risque de lois internationales reste évidemment celui d'une justice instrumentalisée par les vainqueurs ou les grandes puissances. Mais la situation pourrait évoluer puisque la Cour pénale internationale (enfant lointain du Tribunal militaire international de Nuremberg) a validé le 5 mars 2020, en appel, l’ouverture d’une enquête pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité en Afghanistan, et cela malgré l'opposition des États-Unis (4). Les psychologues et les psychiatres - d'ailleurs peu nombreux - qui se sont penchés sur la personnalité des nazis qui ont été jugés pour des crimes contre l'humanité se sont posé essentiellement trois questions : 1) Quel est le profil psychologique d'individus capables de telles atrocités ou de s'y associer ? 2) Quelle est la personnalité des dirigeants nazis et, d'une manière plus générale, de tout dirigeant ? 3) Qu'en est-il des limites, ou de l'absence de limites, dans l'obéissance à une autorité légitime ? Cette dernière question a été reprise par Stanley Milgram dans des expériences devenues célèbres. À cela s'ajoute une question subsidiaire, mais incontournable : les nazis étaient-ils de "mauvaises" personnes ou l'État a-t-il fait d'eux ce qu'ils sont devenus ? Et dans ce dernier cas, s'agit-il d'un formatage pervers ou d'une levée des inhibitions ?
1) https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9nocide. https://www.populationdata.net/2010/10/19/genocides-dans-histoire/ 2) Jean-Claude Poizat, "Nouvelles réflexions sur la 'banalité du mal'. Autour du livre de Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem et de quelques malentendus persistants à son sujet". Le Philosophoire 2017/2 (n° 48), pages 233 à 252. 3) https://ihl-databases.icrc.org/applic/ihl/dih.nsf/52d68d14de6160e0c12563da005fdb1b/ef25b8f448034148c1256417004b1ce6?OpenDocument 4) https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/05/la-cour-penale-internationale-valide-l-ouverture-d-une-enquete-pour-crimes-de-guerre-et-crimes-contre-l-humanite-en-afghanistan_6031942_3210.html
1) Goering, une personnalité contrastée.
De tous les dirigeants nazis qui ont été jugés à Nuremberg, le plus emblématique a été, sans conteste, Hermann Goering (aussi orthographié "Göring"), maréchal du Reich, commandant de l'armée de l'air et dauphin désigné de Hitler. Plusieurs biographies lui ont été consacrées, parmi lesquelles celle de l’historien François Kersaudy (1) qui nous servira de référence. Goering, qui fut le dernier président du Reichstag, a été qualifié par Gustave Gilbert de "psychopathe narcissique agressif". Mais, comme nous le précise José Brunner, pour Gilbert "la personnalité psychopathique n'était pas une entité clinique mais plutôt un terme générique socialement descriptif, regroupant tous ceux qui affichent des comportements persistants non conformes ou antisociaux." (2). De son côté, Douglas Kelley a expressément noté dans son évaluation psychiatrique du 6 août 1945 que Goering ne présentait aucun signe de déviance psychopathique (3). Kelley nous a décrit Hermann Goering comme quelqu'un d'exagérément narcissique et brutal, dépourvu de tout respect pour la vie humaine et prêt à tuer tous ceux qui oseraient s'opposer à lui, tout en le qualifiant de dirigeant brillant et courageux, d'homme charmant, bien éduqué et ayant de l'humour, mari attentionné et bon père (4). Un lien fort a uni ces deux hommes, sans doute parce que le psychiatre a su mettre entre parenthèses son rôle d'officier dans l'armée américaine et d'expert auprès du Tribunal militaire international, pour privilégier celui de thérapeute. Kelley a mené avec succès le sevrage de Goering et sa cure d'amaigrissement. De ce fait il s'est senti responsable de son patient et a sympathisé avec lui, ce qui l'a amené à favoriser les échanges épistolaires entre le dignitaire nazi et son épouse (5) et à intervenir pour que celle-ci, arrêtée et internée, puisse retrouver leur fille dont elle avait été séparée (6). De son côté, Gustave Gilbert a écrit, à propos des prisonniers jugés à Nuremberg, "L'idéologie fasciste a fourni des débouchés à des tendances pathologiques qui étaient déjà profondément enracinées dans le développement de leurs personnalités (7)." Brunner note que : "La présentation dédaigneuse de Gilbert du Reichsfeldmarschall en tant que lâche théâtral contraste fortement avec la représentation admirative de Kelley de la personnalité de Goering [...] La rhétorique de Gilbert a attaqué sans relâche Goering comme étant faible. Il a décrit Goering comme consumé par une 'anxiété morbide' et comme 'manquant… de courage moral' ; comme un 'héros fanfaron qui a simplement effacé ses responsabilités alors qu'il avait une réelle opportunité de jouer un rôle héroïque dans une crise' (8)." Alors que Kelley a vu en Goering l'homme et le patient, Gilbert s'est contenté d'y voir un lâche et l'a traité comme tel. À la fin du procès, le nazi a demandé au psychologue ce que les tests avaient révélé de sa personnalité, celui-ci lui a répondu : "Vous n'avez pas le courage de vraiment faire face à vos responsabilités [...] Vous êtes un lâche moral (9)." Que de haine dans de tels propos ! Mais Gilbert était aussi un Juif face à un nazi qui refusait sa part de responsabilité dans le judéocide en affirmant qu'il ignorait tout d'atrocités qu'il disait condamner, ou, peut-être, faisait semblant de condamner. Mais l'ancien président du Parlement affirmait aussi ne pas être antisémite mais asémite, ce qui ne l'avait pourtant pas empêché de prononcer de virulents discours antisémites. Et pour couronner le tout, c'est encore lui qui a transmis à Heydrich, le 31 juillet 1941, l'ordre de prendre les mesures nécessaires en vue de la "solution finale de la question juive". Après le boycott des Juifs du 1?? avril 1933, Hermann Goering avait déclaré que le gouvernement nazi ne tolérerait jamais qu'une personne soit soumise à une quelconque forme de persécution simplement parce qu'elle est juive. Mais en 1935, avant le vote des lois antisémites, il affirmera que "la croix gammée est un symbole du combat pour la singularité de notre race [et qu'] elle nous a toujours servi en tant que signe de ralliement dans la lutte contre les Juifs en tant que destructeurs de race". Puis il a proclamé que les lois proposées sont "une profession de foi pour les forces et les vertus de l'esprit germanique nordique" et que "tout gouvernement, et surtout le peuple lui-même, a le devoir de veiller à ce que cette pureté raciale ne puisse plus jamais s'étioler ou être corrompue (10)." Au premier regard, les symptômes les plus évidents que présente Goering sont de ceux que l'on attribue habituellement à la personnalité hystérique. C'est d'ailleurs ce même diagnostic qui a été évoqué lors de son hospitalisation en 1925, pour une désintoxication, par les médecins suédois qui l'ont soigné. Cette dimension hystérique peut paraître assez évidente quand on voit le côté théâtral, histrionique, d'un personnage donnant l'impression d'être toujours sur scène, faisant le maximum pour attirer le regard et être admiré. Tantôt mannequin exhibant un uniforme "tape-à-l'oeil" avec un souci très féminin de son apparence physique, tantôt énergumène roulant à gauche sur les routes menant à son palais en klaxonnant à tout-va pour que les voitures venant d'en face lui cèdent le passage. Ajoutons à cela un égocentrisme et un narcissisme exorbitants alimentant fanfaronnades et mythomanie, avec en toile de fond une sexualité jugée incertaine par ses contemporains et un amour très idéalisé pour ses deux épouses ainsi qu'un attachement profond à sa fille. Un autre trait de caractère attribué aux accusés de Nuremberg, et d'une certaine manière présupposé aux nazis et à leurs complices, donc à des millions d'individus, est l'absence d'empathie et de compassion. Soit, cette absence d'empathie et de compassion est une évidence quand il s'agit de l'attitude de bourreaux envers leurs victimes. D'ailleurs comment pourrait-il en être autrement ? Comment tuer quelqu'un pour qui on éprouve de la pitié, sauf pour le libérer éventuellement de ses souffrances ? L'empathie et la compassion sont basées sur un processus d'identification qui fait que "je" reconnais dans l'autre mon semblable, un autre partageant mon humanité. Il s'agit là de sentiments que l'état de guerre doit étouffer car ils seraient un frein à l'anéantissement de l'ennemi. Force est de constater que des individus capables d'en massacrer d'autres sans état d'âme particulier quand ces derniers leur sont présentés comme étant des ennemis, peuvent être remplis d'humanité, d'empathie et de compassion en d'autres circonstances, et uniquement pour leurs proches. L'implication est différente pour tous ceux qui se livrent à des actes de torture, même s'ils avancent l'alibi de la recherche médicale. On peut douter que le docteur Mengele, et d'autres du même gabarit, fussent capables de la moindre empathie. Le manque d'empathie est considéré traditionnellement comme étant un trait autistique, néanmoins, présenter un trait autistique ne veut pas dire être autiste, en tout cas si l'on prend l'autisme dans le sens restreint de l'autisme de Kanner. Mais le regard porté sur cet aspect de la clinique est différent depuis que toutes les pathologies infantiles non névrotiques sont regroupées sous le vocable de "troubles du spectre autistique". L'empathie, c'est résonner aux émotions des autres, c'est entretenir une relation en miroir aux émotions exprimées par autrui : par exemple, sourire spontanément, et parfois à son insu, en voyant une personne exprimant la joie, même si c'est devant la télévision, ou, inversement, ressentir une certaine tristesse au spectacle du malheur des autres. L'empathie, c'est donc la capacité de s'identifier à autrui, elle diffère de la pitié qui est une attitude morale faite du refus de faire souffrir, ou de laisser souffrir, autrui. La pitié est une formation réactionnelle contre le sadisme, ce qui explique son omniprésence dans la névrose obsessionnelle. Quant à la compassion, qui signifie littéralement "souffrir avec", ne pas être insensible à la souffrance d'autrui, elle va d'une simple attitude bienveillante envers celui qui souffre pour trouver son acmé le jour de Pâques chez les chrétiens qui prennent, le temps d'une cérémonie, la place du Christ sur la croix. La compassion, qui est un effet du sentiment de culpabilité, procède de l'identification à la victime, elle est donc l'inverse de l'identification à l'agresseur, et renvoie à ce que Mélanie Klein a appelé "la position dépressive" et au fantasme de la scène primitive. Comme la guerre modifie profondément la personnalité de ceux qui y sont impliqués, ou l'ont été, il n'est pas possible d'étudier leur comportement indépendamment de ce contexte. Mieux vaut ne pas avoir trop d'empathie et de compassion quand il s'agit de larguer une bombe atomique sur Hiroshima ou Nagasaki. La déshumanisation du soldat fait partie de l'eichmannisme dont nous parle Kulcsar (11). Elle va avec la désacralisation de la vie quand l'adversaire n'est plus qu'une cible à abattre et le combattant de "la chair à canon". Goering a confié à Leon Goldensohn, le psychiatre qui a remplacé Douglas Kelley à Nuremberg en janvier 1946, qu'il n'était pas insensible à la souffrance humaine, mais que la guerre et la politique l'avaient endurci (12). Ceci alors qu'il faisait de la politique comme il avait fait la guerre, les opposants étant pour lui des ennemis à éliminer, voire à tuer ! Comme preuve de son humanité, il se présente à Goldensohn comme ayant été à l'origine de textes législatifs qui avaient contribué à améliorer la condition des animaux et interdit toute cruauté à leur égard (13). Ce qui est vrai, bien qu'il n'ait pas été le seul à être à l'origine de la loi du 24 novembre 1933 sur la protection des animaux et que l'idée de préserver les animaux de souffrances inutiles était déjà bien ancrée avant la prise de pouvoir par les nazis. Cette loi, qui imposait l'interdiction des vivisections sans anesthésie, prévoyait cependant des exceptions et autorisait les expérimentations sur les animaux. Malgré cela, on ne peut pas mettre en doute la volonté d'appliquer ces mesures de protection des animaux en 1933, même si l'état de guerre en décidera autrement. Mais on ne peut que s'interroger : comment une société qui a été capable d'infliger de telles souffrances à des êtres humains a-t-elle pu avoir le souci du bien-être animal ? Élisabeth Hardouin-Fugier écrit à ce sujet : "Comme toute propagande, la déclaration de Goering (la suppression de la vivisection) est ciblée pour tenir le devant d’une scène où il se passe autre chose : on proclame 'la vivisection est supprimée', la réalité est : 'Nous continuons à surveiller l’expérimentation sur l’animal vivant, la loi prussienne antérieure restant en vigueur, à peine modifiée.' Dans ce contexte, la tonitruante suppression de la vivisection annoncée par Goering le 5 septembre 1933 compte parmi les opérations publicitaires les mieux réussies du nazisme (14)." Mais il n'est pas certain que les choses aient été aussi simples pour le leader nazi."Goering, écrit Von Marc von Lüpke [...] était très sérieux quant à son amour des animaux. En tant que Premier ministre prussien, il est à l'origine du décret du 16 août 1933 selon lequel 'les personnes qui, malgré l'interdiction, organisent, pratiquent ou participent à la vivisection doivent être emmenées au camp de concentration'. Goering avait déjà vu des photos d'expériences sur les animaux et avait eu une crise de rage (et s'écria) : "Que cette cochonnerie s'arrête immédiatement !" (15) Le Reichsmarschall a donné l'impression, à ceux qui l'ont rencontré lors de son incarcération, qu'il croyait à ce qu'il disait dans ses mensonges, comme s'il vivait dans une zone intermédiaire entre le vrai et le faux : un univers fait de demi-vérités, de vrais-faux et de faux-vrais, et qui est typique de la pensée perverse. On peut se demander dans quelle réalité vivent des individus qui aiment les animaux et se livrent à des actes pleins d'inhumanité sur leurs semblables. S'il n'est pas rare de rencontrer quelqu'un, enfant ou adulte, qui se sent plus proche des animaux que des humains, surtout si ces derniers l'ont fortement déçu, ce n'est pas pour autant qu'il est incapable d'empathie et de pitié pour ses semblables. Simplement, les animaux lui paraissent plus aimables parce qu'ils sont dépourvus de duplicité, alors qu'il n'est possible de trouver des humains dépourvus de cette faculté d'"hypocrisie" que du côté de l'autisme et du syndrome d'Asperger. Mais l'intérêt des nazis pour les animaux s'inscrivait dans une tout autre logique, celle d'une société se référant dans son fonctionnement, non pas à la Loi (celle de dieu ou des hommes), mais à la nature et à ses principes. Cela nous a donné au 19ème siècle le darwinisme social d'Herbert Spencer avec la sélection naturelle comme modèle de l'organisation sociétale. Hitler s'en est largement inspiré, avec lui-même comme chef de meute. L'argument de Goering consistant à dire : "Ma sensibilité à la souffrance animale ne m'aurait pas permis de participer aux atrocités dont nous sommes accusés", n'est donc pas très convaincant. Certes, il aimait les animaux, mais aussi les tuer et les manger. Parmi ses nombreux titres, il porta celui de " grand veneur du Reich" ("Reichsjägermeister"), distinction datant du Saint-Empire germanique, et dont il fut particulièrement fier. Certes, les chasseurs se sont toujours vus en protecteurs de la nature, car sans nature pas de gibier. La loi du 24 novembre 1933 n'empêcha cependant pas l'extermination systématique des animaux domestiques des races déclarées inférieures. Ce que voulaient les chefs nazis pour les animaux, c'était une mort propre, sans souffrances inutiles. C'est aussi ce qu'ils ont voulu pour les Juifs à partir de 1942. Quant au sadisme, il n'était un problème qu'en tant que frein à l'efficacité. Goering n'était pas un être insensible (ou schizoïde, comme certains l'ont affirmé à propos de Himmler). Il avait beau vouloir contrôler ses émotions, voire les étouffer, elles s'exprimaient, même en dehors de ses facéties. En fait, il avait tout pour ne pas être un nazi, si ce n'est ce noyau pervers qui déborde la présentation hystérique et qui a fait de lui le chevalier servant de Hitler, son instrument, mais aussi, non pas son dauphin comme cela a été dit, mais son remplaçant, sa prothèse. À l'âge de 20 ans, il n'a pas pu s'empêcher de s'effondrer en larmes à l'enterrement de son père, ce père qu'il n'avait connu que retraité et ivrogne, ouvertement trompé par sa femme avec von Epenstein qui logeait la famille dans un de ses châteaux. Il n'a pris conscience des mérites passés de ce père qu'en rangeant les documents du défunt. De la même manière, il s'est effondré en larmes quand il a appris le départ de Douglas Kelley qui est reparti aux États-Unis fin décembre 45. Les biographes ont beaucoup parlé de sa loyauté envers Hitler dont il n'a jamais cessé de défendre la mémoire, même lors de son procès alors qu'il pouvait anticiper une prochaine condamnation à mort. Il a aussi fait preuve de fidélité à l'égard de son frère Albert, dont on pense savoir qu'il était le fils de von Epenstein. Il n'a cessé de protéger ce demi-frère, pourtant très différent de lui et qui ne lui était pas proche, quand il défiait ouvertement le pouvoir nazi et venait en aide à des Juifs persécutés. Certes, Goering avait acquis un certain idéal chevaleresque dans son enfance passée au château de Veldenstein qui appartenait à Epenstein, qui était aussi son parrain et dont il portait le prénom. Cet idéal, il a pu l'exprimer en tant que "chevalier du ciel" dans des combats aériens lors de la Première Guerre Mondiale, mais son humanitude était malgré tout très sélective et on ne peut que rester circonspect quand il confie à Goldensohn : "Le Führer, comme moi, avait un grand respect des femmes (16)." À l'évidence, pas de toutes les femmes. Après sa rencontre avec Hitler, auquel il semble s'être identifié massivement, Goering s'est métamorphosé en homme politique maniant avec efficacité la persuasion et la manipulation. Il est difficile d'accréditer l'idée qu'il était complètement dupe de ses mensonges, mais il y croyait à la mode du mégalomaniaque : "Si je le dis ou le pense, c'est que c'est vrai car il est impossible que je puisse me tromper à ce point ou m'abaisser à être un menteur." Sa rencontre avec Hitler, en 1922, l'a métamorphosé. Il fut d'abord séduit par l'orateur qu'il rencontra ensuite personnellement avant d'adhérer au NSDAP. Laurence Rees relève à ce propos que "le principal enseignement du témoignage de Göring est qu’Hitler n’eut pas besoin de le convaincre de quoi que ce soit – ils partageaient déjà tous les deux le même diagnostic de ce qui n’allait pas en Allemagne […] Ce qu’Hitler offrait par-dessus tout à Göring (comme à beaucoup d’autres), c’était l’assurance profonde d’être conforté dans ce qu’il pensait déjà sur le monde – la confirmation de la légitimité totale de son opinion"(17). À cette époque Hitler n'était encore qu'un agitateur régional bavarois. Le NSDAP était un petit parti, le putsch de Munich n'avait pas encore eu lieu, et "Mein Kampf" n'était pas écrit. Il n'y avait pas encore de programme cohérent, pas de scène nationale, ni de promesse de pouvoir réel. Ce qui veut dire que Goering ne pouvait pas s'identifier à un discours accompli, à un idéal constitué. Ce qu'il a trouvé en Hitler c'est une légitimation, une reconnaissance au sens fort du terme : une validation. Goering était en 1922 un héros de guerre sans guerre, un aristocrate sans aristocratie, un homme d'action sans combat, "politiquement orphelin", comme cela a été dit (Joachim Fest dans son ouvrage monumental "Les Maîtres du III? Reich"). Le nazisme sera pour lui l'engagement dans un combat, plutôt que la conversion à une idéologie. Hitler n'a pas été pour lui un idéal du moi auquel il aurait voulu ressembler, mais plutôt un surmoi. D'ailleurs, selon la formulation célèbre rapportée par Hermann Rauschning, dont l'authenticité a cependant été remise en cause, il aurait déclaré n'avoir d'autre conscience qu'Adolf Hitler. Hitler lui a offert un ancrage qui est venu arrêter soudainement la dérive flottante de sa structure et lui donner une forme stable. La rencontre n'a pas créé la structure, mais elle l'a fixée, lui donnant un nom et une direction.
1) François Kersaudy, "Hermann Goering", éditions Perrin 2013. 2) José Brunner, "Oh those Cracy Cards again" : a history of the debate on the Nazi Rorschachs, p.243-244. Political Psychology, Vol 22, n° 2, 2001. 3) Jack El-Hai, "Le nazi et le psychiatre", éditions Les Arènes, 2013, p. 81. 4) "Ich habe immer Angst gehabt", article d' Istvan S. Kulcsar dans "Der Spiegel n° 47/1966. https://www.spiegel.de/spiegel/print/d-46415162.html 5) Leon Goldensohn, "Les entretiens de Nuremberg", Flammarion 2005, p. 166. 6) "En 1934, dit Goering à Goldensohn, j'ai promu une loi contre la vivisection. Vous voyez bien : si je désapprouve l'expérimentation sur les animaux, comment pourrais-je être partisan de torturer des êtres humains ?", ibid. p. 169. 7) Élisabeth Hardouin-Fugier, "Un recyclage français de la propagande nazie. La protection législative de l'animal." Dans Écologie & politique 2002/1 (N°24), pp 51 à 70. 8) Dabei meinte es Göring, der "zweite Mann" in Hitlers Diktatur, mit seiner Liebe zum Tier todernst. Als preußischer Ministerpräsident zeichnete er am 16. August 1933 für einen Erlass verantwortlich, wonach "Personen, die trotz des Verbotes die Vivisektion veranlassen, durchführen oder sich daran beteiligen, ins Konzentrationslager abgeführt" werden sollten. Göring hatte zuvor Bilder von Tierversuchen gesehen und einen Wutanfall bekommen: "Diese Schweinerei hört mir sofort auf!" Eine erstaunliche Aussage für den Mann, der zahlreiche Regimegegner foltern und ermorden ließ. "Wer mit Tieren experimentierte, sollte ins KZ."Von Marc von Lüpke, Zeit online https://www.zeit.de/wissen/geschichte/2013-11/nationalsozialismus-tierschutz-gesetz?utm_referrer=https%3A%2F%2Fwww.google.com%2F 9) Leon Goldensohn, ibid. p.177. 10) Rühle Gerd. Das dritte Reich, Dokumentarische Darstellung des Aufbaues der Nation, mit Unterstützung des deutschen Reichsarchivs. Berlin, Hummelverlag, 1933, 2° Auflage, p. 338. 11) Peter Sandner, "Die Euthanasie-Akten im Bundesarchiv. Zur Geschichte eines lange verschollenen Bestandes ", Vierteljarhshefte für Zeitgeschichte, vol. 3, 1999, pp. 385-401. 12) Richard Brickner, "Is Germany Incurable", Philadelphia, J.B. Lippincott, 1943. 4) José Brunner, "Oh those Crazy Cards Again" : A History of the Debate on the Nazi Rorschachs, 1946–2001, Psychologie politique, vol. 22, No. 2, 2001. 5) Jack EL-Hai, "Le nazi et le psychiatre". Les Arènes 2013. p. 134. 6) Jack EL-Hai, ibid. p. 183. 7) cité par José Brunner, ibid. p. 243. 8) José Brunner, ibid. p. 244. 9) cité par Brunner, ibid. p. 245. 10) Richard J. Evans Le Troisième Reich. 1933-1939, Paris, Flammarion Lettres, coll. "Au fil de l'histoire", 2009, p. 614. https://fr.wikipedia.org/wiki/Lois_de_Nuremberg 11) "Ich habe immer Angst gehabt", article d' Istvan S. Kulcsar dans "Der Spiegel n° 47/1966. https://www.spiegel.de/spiegel/print/d-46415162.html 12) Leon Goldensohn ,"Les entretiens de Nuremberg", Flammarion 2005, p166. 13) " En 1934, dit Goering à Goldensohn, j'ai promu une loi contre la vivisection. Vous voyez bien : si je désapprouve l'expérimentation sur les animaux, comment pourrais-je être partisan de torturer des êtres humains ?", ibid. p. 169. 14) Élisabeth Hardouin-Fugier, "Un recyclage français de la propagande nazie. La protection législative de l'animal." Dans Écologie& politique 2002/1 (N°24), pages 51 à 70. 15) Dabei meinte es Göring, der "zweite Mann" in Hitlers Diktatur, mit seiner Liebe zum Tier todernst. Als preußischer Ministerpräsident zeichnete er am 16. August 1933 für einen Erlass verantwortlich, wonach "Personen, die trotz des Verbotes die Vivisektion veranlassen, durchführen oder sich daran beteiligen, ins Konzentrationslager abgeführt" werden sollten. Göring hatte zuvor Bilder von Tierversuchen gesehen und einen Wutanfall bekommen: "Diese Schweinerei hört mir sofort auf!" Eine erstaunliche Aussage für den Mann, der zahlreiche Regimegegner foltern und ermorden ließ. "Wer mit Tieren experimentierte, sollte ins KZ."Von Marc von Lüpke, Zeit online https://www.zeit.de/wissen/geschichte/2013-11/nationalsozialismus-tierschutz-gesetz?utm_referrer=https%3A%2F%2Fwww.google.com%2F 16) Leon Goldensohn, ibid p.177. 17) Laurence Rees, "Adolf Hitler : la séduction du diable", Paris, A. Michel, 2012.
2) Considérations sur le Rorschach de Goering (basé sur le protocole établi par Douglas Kelley).
La recherche de l'homme derrière l'image du monstre, tel l'ogre que Goering disait ne pas être, est indissociable des questions habituelles que l'on se pose sur ce qui a pu mener un individu à de tels extrêmes, au point d'incarner une figure exemplaire du mal. Nous savons déjà qu'il serait sans doute plus pertinent de se poser la question inverse : comment un individu, placé dans les mêmes conditions historiques et sociétales que les Allemands de l'époque hitlérienne, aurait-il pu échapper à un tel déterminisme ? Ces considérations nous amènent à réinterroger certains des documents psychologiques que nous avons à notre disposition, à commencer par le Rorschach de Goering. Le projet n'est pas de réinterpréter ce test, ou ceux d'autres dignitaires nazis, dans la mesure où cela a été largement fait, soit dans la lignée de Kelley (1), soit dans celle de Gilbert (2). Je me contenterai donc de "relire" le Rorschach pratiqué par Kelley en le considérant comme un document psychopathologique, et non comme un test. Je me suis aussi référé à Salvatore Zizolfi, auquel nous devons une présentation conjointe des Rorschach de Goering (3). Un des traits significatifs du Rorschach pratiqué par Douglas Kelley comme examinateur est incontestablement la redondance du signifiant "fantastique" accompagnant 7 réponses ou commentaires. On ne retrouve ce même terme que 3 fois dans le protocole du Rorschach administré par Gustave Gilbert au même sujet. Ce qui est certainement dû à des contextes transférentiels très différents, tant du côté du sujet que de l'examinateur. Ce terme de "fantastique" est pour Goering le moyen de résorber le décalage dont il a conscience entre ce qu'il voit (le percept) et la représentation visuelle qu'il associe habituellement à sa réponse (l'engramme), décalage qui le confronte à son échec à donner une réponse qui collerait parfaitement à ce qu'il perçoit. Il contourne la difficulté en invoquant le "fantastique". Ainsi, à la planche 2, il voit "deux hommes qui dansent. Une danse fantastique." et à l'enquête il précise : "comme des derviches tourneurs." À la planche 5, il dit voir une chauve-souris et, comme ce qu'il voit ne correspond pas exactement à l'image qu'il a de cet animal, il ajoute à l'enquête qu'elle est fantastique. À la 7, il parle de personnages fantastiques, etc. Le signifiant "fantastic", présent dans le protocole tel que nous le connaissons, vient évidemment de l'interprète qui traduisait en anglais les propos de Goering qui s'exprimait, lui, en allemand. Nous ne savons donc pas quel mot précis a été employé dans la langue allemande, ni si c'est le même pour les 7 occurrences. Mais l'idée générale est assez évidente : ce qu'il voit, la chauve-souris par exemple, ne correspond pas exactement à la représentation qu'il a de cet animal, il en déduit donc que ce type de chauve-souris n'existe pas dans la réalité (celle que Freud appelle "Wirklichkeit" pour la distinguer de la réalité psychique). Il met la distorsion qu'il note, non pas dans sa perception, ni dans l'image, mais dans la chose elle-même : le stimulus (la tache d'encre) n'est pas conçu comme une interprétation picturale de la chose, mais la copie conforme d'un être existant dans une réalité alternative. Il modifie la réalité pour la rendre conforme à sa perception en lui ajoutant un "petit bout" (phallus) fantastique. "Fantastique" est son mot fétiche, son cache-sexe. De là on comprend mieux la différence quantitative de cette même réponse selon que l'examinateur est Kelley ou Gilbert : il aime le premier et méprise le second. Le signifiant passe-partout que Goering ajoute à sa réponse lui permet d'occulter son propre manque auquel l'image vue dans la tache le renvoie. C'est l'échec d'une maîtrise totale de la réalité et de la pensée à travers le langage qui met à mal le fantasme de toute-puissance du dirigeant nazi et l'amène à réaménager sa réalité. La négativité, le non-être inhérent à toute représentation, le renvoie à une angoisse de castration qui se traduit aussi par la nausée que lui inspire, selon ses propres dires, la peinture de Picasso (4). Nous retrouvons ce voile jeté sur sa finitude dans le rapport précaire qu'il entretient avec la réalité. Tous ses biographes ont souligné ses aspects profondément infantiles avec un comportement frisant parfois le délire. Le dirigeant déchu dit à Goldensohn, dans un entretien du 21 mai 1946 : "[...] J'ai réfléchi à vos questions répétées sur mon enfance. Et j'en suis arrivé à la conclusion qu'il n'y avait aucune différence entre moi garçon et l'homme que je suis aujourd'hui encore (5)." Sa soumission absolue à Hitler était un autre aspect de cet infantilisme. Les drogues lui fournissaient un moyen supplémentaire pour fuir la réalité. Ses trains et bombardiers miniatures, ainsi que ses déguisements et tout ce qui lui faisait dire de lui-même qu'il était un homme de la Renaissance, devaient remplir une fonction analogue de protection, de réalité de substitution. Le moi infantile, vivant dans un monde imaginaire, coexistait avec le moi du dirigeant nazi inaffectif et hyperrationnel n'hésitant pas à faire assassiner tous ceux qui s'opposaient à lui. Ce côté rationnel, que n'inhibait aucun sentiment ni sens moral, Goering disait le tenir de son père. Il n'a pas commis ses crimes sous l'emprise de pulsions meurtrières, c'est même tout le contraire : ils s'inscrivaient dans des stratégies au service de projets bien réfléchis, dans une logique où tout échec, même partiel, était vécu comme une grave blessure narcissique. Face à Kelley, celui qui avait été le second homme le plus important de l'Allemagne nazie s'est comporté comme un élève face à son maître : il lui fallait donner la bonne réponse, montrer qu'il était un bon élève. Organiser des massacres par utilité, comme celui des SA en 1934, n'excluait pas le plaisir qu'il pouvait trouver, lui, qui avait fait le choix du métier des armes, dans l'affrontement et la violence : plaisir de s'imaginer en preux chevalier terrassant le dragon aux commandes de son avion pendant la Première Guerre mondiale, plaisir d'être admiré, mais aussi goût du risque, n'hésitant pas à mettre sa vie en danger. Goering aimait flirter avec la mort, et il a continué à vivre dangereusement après les hostilités, en tant qu'acrobate aux commandes de son avion ou comme taxi volant. Il y a indéniablement chez lui une quête des limites que par ailleurs il refuse. Se référer au fantastique comme le fait Goering n'est pas uniquement une fuite dans l'irréel, c'est d'abord une tentative pour dépasser la différence, la coupure introduite par le signifiant, au moyen d'une synthèse des contraires : ainsi, la tache (vue dans le Rorschach) est, dit-il, une chauve-souris tout en ne l'étant pas, c'est donc une chauve-souris fantastique. L'affirmation simultanée de deux propositions contradictoires évoque la réaction d'un enfant qui, confronté au moment du stade phallique à la différence des sexes, reconnaît que la femme n'a pas de pénis tout en maintenant sa croyance qu'elle en a "UN". Freud parle de désaveu (Verleugnung) de la réalité (6). Le concept de clivage du moi rend, quant à lui, compte des modifications que doit subir la conscience pour que puissent coexister simultanément deux représentations qui s'excluent mutuellement. Le désaveu de la différence et le clivage sont d'une autre nature que la dissociation de la conscience que l'on rencontre dans la schizophrénie et qui est une défense contre la forclusion (la non-symbolisation) de la différence (7). Une représentation altérée de la réalité peut permettre au pervers de faire coexister simultanément les deux représentations inconciliables et l'aider ainsi à retrouver un semblant d'unité. La reconnaissance de la castration féminine et son refus vont donner naissance à la théorie de filles pourvues d'un pénis différent de celui des garçons : un pénis miniature ou collé au corps, éventuellement caché à l'intérieur, etc., un pénis fantastique en quelque sorte. Cette croyance peut, chez certains enfants, aller jusqu'à l'illusion de voir un ersatz de pénis là où l'organe masculin fait défaut. Goering, face aux taches d'encre, est semblable à un enfant qui, confronté à l'anatomie féminine, conclurait que les filles sont des garçons fantastiques. Goering est fantastique, c'est un être de rêve, de cauchemar ou de cirque. Cela lui permet de trouver une issue tant au clivage du moi qu'à la différence des sexes prise comme métaphore corporelle de la castration symbolique. Il n'assume pas la différence, il la dépasse, il s'oxymorise, mais en rêve. Sauf que ce rêve, il le vit. Il a fait de sa vie un rêve, avec l'aide, si nécessaire, de stupéfiants. Ceci pour échapper à l'angoisse de castration. N'est-ce pas là une hystérie réussie ? Toujours en mascarade, Goering se donne comme une femme se donne pour mieux s'échapper. La réponse "masque" au Rorschach est intéressante pour cela : masque de beauté ou masque à gaz, les deux ? C'est une impression d'irréalité que laissent certains témoignages et les biographies consacrées à l'héritier du Troisième Reich : l'impression d'un individu vivant un rêve sur scène, exhibant ses folies sur un mode très hystérique, genre histrion de comédie de boulevard sur fond d'horreur. Sauf qu'il n'est pas en train de tourner un film, si ce n'est peut-être dans sa tête, mais il décide de l'avenir de millions de personnes. On peut évidemment s'interroger sur le rôle de la drogue dans ce comportement, mais au moment de la passation du Rorschach Goering était sevré, ce qui l'a bien aidé à assurer sa défense devant le tribunal de Nuremberg et faire une ultime apologie du nazisme. À cette occasion, il sut se montrer brillant, impressionnant même l'accusation, racontent les témoins de la scène. Son procès lui aura fourni une scène internationale pour une ultime représentation dédiée à sa gloire et à celle de son seigneur et maître, Adolf Hitler (16). L'émergence d'une angoisse de castration dans le Rorschach ou son évocation n'ont rien d'étonnant, c'est la réponse adoptée pour s'en protéger qui fait sens. Dans le cas présent, la défense consiste en un aménagement de la perception de la réalité conformément à la subjectivité, ce qu'on appelle communément "prendre ses désirs pour la réalité". Reste la question du statut de cette réalité fantasmatique. A-t-elle pour Goering un statut d'irréalité ou croit-il, plus ou moins, à la réalité de ce qu'il dit ? Affirmer que le névrosé a conscience du caractère imaginaire de ses fantasmes, alors que le psychotique les prendrait pour la réalité, est largement faux. De nombreuses croyances emportent une adhésion aussi forte que le délire. Quant au pervers, quand il nous raconte ses crimes en refusant de les considérer comme tels, voire en se donnant le beau rôle et en rejetant la responsabilité de ses actes sur sa victime, il semble bien être convaincu de ce qu'il dit. De ce point de vue, il est proche du mythomane pour lequel la différence entre la vérité et le mensonge ne fait ni sens ni limite, et qui donne l'impression de rêver à haute voix, tout en ayant, comme certains rêveurs, vaguement conscience qu'il raconte des "bobards". Nous rencontrons dans le protocole de ce Rorschach des réponses qui sont l'affirmation simultanée de deux réalités contradictoires, sur un mode en tout point comparable au modèle freudien de la perversion comme étant une reconnaissance doublée d'un désaveu de la castration de la mère sur la base d'un clivage du moi. Ainsi, à la planche 9 Goering voit des fantômes vivants, en 10 un visage fantastique, moitié homme, moitié animal et en 3 il voit d'abord des hommes puis des squelettes. Se dire et se sentir être mort et vivant, homme et femme, père et amant, etc., c'est encore tenter d'échapper à la castration symbolique, à la coupure causée par le signifiant, qui fait que l'on ne puisse pas être l'un et l'autre de la différence en même temps. Voir, comme c'est le cas à la planche 3, 2 hommes puis 2 squelettes dans le même stimulus, est l'équivalent de les voir simultanément morts et vivants. Que le chemin qui sépare la vie de la mort soit réduit à peu de chose pour ce soldat doublé d'un criminel n'est pas étonnant : il connaît la mort, tuer et faire tuer aussi, non pour satisfaire quelque volonté de destruction, mais dans la logique de la guerre et de son rôle d'homme politique et commandant suprême de l'armée de l'air. Celui qui choisit le métier de soldat, même si c'est pour le plaisir ou l'amour du combat, accepte l'idée de devoir tuer sur ordre tout individu lui étant désigné comme ennemi, et celui qui est officier, ou responsable politique, sait qu'il peut être amené à donner l'ordre de tuer, voire d'assassiner. Pour en être capable, mieux vaut ne pas trop idéaliser la vie et "oublier" que l'ennemi est un être humain. On se souvient qu'en France certains ont reproché au président Hollande d'avoir reconnu l'existence des opérations "homo", comme homicides, consistant à faire éliminer des "menaces" par la DGSE. Personne ne l'a traité d'assassin. Goering a été jugé pour crimes de guerre dans un conflit mondial qui a fait plus de 50 millions de morts. À aucun moment il n'a nié sa responsabilité dans ces massacres, sauf en ce qui concernait le judéocide. Douglas Kelley, qui était à la recherche d'une "personnalité nazie", a fini par conclure qu'elle n'existait pas. Il a considéré, et non sans raison, que les dirigeants jugés à Nuremberg, s'ils n'étaient pas semblables aux gens ordinaires, avaient cependant le profil psychologique caractéristique de tout dirigeant, politique ou non : assoiffés de pouvoir, prêts à tout pour arriver à leurs fins, absence d'empathie et de sens moral, intelligents et grands travailleurs. L'humanité n'a évidemment pas attendu Hitler ou Goering, et leurs innombrables complices dans toute l'Europe, pour perpétrer des massacres de masse et des génocides, mais cela ne change rien à l'affaire. Le registre pervers n'est donc pas celui de l' indifférenciation, entre la vie et la mort par exemple, c'est-à-dire de la non-symbolisation d'une différence, mais l'expression du refus de la coupure qu'elle comporte. Il y est question d'être à la fois A et non A. La réponse 9.2 nous en dit plus long. Goering y voit "des nains" qu'il définit à l'enquête comme étant "des fantômes avec un gros ventre et ils sont vivants". Avec ces fantômes vivants, il est bien question d'être à la fois mort et vivant, et non simplement d'une histoire de morts qui reviendraient de l'au-delà. Quant au nain ventru, on peut y reconnaître une représentation du "petit homme" et de l'enfant qui se cachent derrière l'image du "grand homme" et de l'ogre qu'il savait que certains voyaient en lui. L'inconscient ne disposant pas de signifiant de la mort, celle-ci est symbolisée comme castration : perte, séparation, manque, etc. Être "mort et vivant" prend donc le sens d'être simultanément castré et non castré. Là encore, il s'agit de jouer sur tous les tableaux à la fois pour être sûr de ne rien perdre. Le désaveu de la différence mène alors à un patchwork unifiant par clivage-collage, lequel n'a rien à voir avec une quelconque synthèse dialectique. Il n'y a là, ni dépassement de différences s'excluant mutuellement, ni indifférence, mais cumul des différences comme cela est le cas dans l'inceste ou le désaveu de la différence des générations : le pervers est père et amant, la perverse, mère et maîtresse. Les lois du langage, les différences qu'elles instituent, sont toutes des métaphores de l'interdit de l'inceste renvoyant à la séparation mère-enfant, du sujet et de l'objet. Le désaveu de la castration nous dévoile une problématique de la séparation et de sa symbolisation. À la planche 10, en deuxième réponse, Goering voit "deux figures". L'enquête précise que "ce sont des figures fantastiques, moitié homme et moitié animal. Ce sont les détails gris supérieurs, on les voit vivantes et ce sont elles qui lui ont fait penser aux sorcières (vues en 10.1)." Être à la fois homme et animal n'est pas sans évoquer les dieux égyptiens, ce qui cadre bien avec la mégalomanie du dauphin de Hitler. C'est encore de son fantasme de complétude narcissique que nous parle ici celui que certains ont appelé "le Néron du IIIème Reich (9)." Donc, au niveau inconscient, toutes les différences, et tout particulièrement celles touchant à l'identité du sujet, à laquelle renvoie l'absence de pénis dans l'image du corps, sont ramenées à la différence castré/non castré. Dans l'hystérie, c'est d'abord la différence des sexes qui est questionnée, et il avait indéniablement chez Goering des aspects féminins. Mais désavouer la différence des sexes, ce n'est pas simplement avoir des goûts ou des traits de caractère de l'autre sexe, mais se sentir être simultanément homme et femme, avec une image du corps bisexuée à l'instar d'Hermaphrodite dans la mythologie grecque ou des Androgynes dans le Banquet de Platon. Fest écrit : "Avec le luxe d'une femme de mœurs légères, Goering changeait sans cesse de vêtements et d'uniformes ; parfois cinq fois dans la journée […]. 'Goering offre une image grotesque', pouvons-nous lire dans un autre compte-rendu.' Le matin, il porte une casaque aux manches blanches bouffantes, puis change de tenue plusieurs fois dans la journée et le soir il apparaît à table dans un kimono de soie bleu ou violet avec des chaussons bordés de fourrure. Dès le matin il porte un poignard doré qu'il change plusieurs fois dans la journée et au col une agrafe ornée de pierres précieuses…" (10). On le verrait bien portant une jupe plissée par dessus un pantalon d'homme. Alors que, selon Lacan, le sujet de l'hystérie se demande s’il est un homme ou une femme et l'obsessionnel s'il est vivant ou mort, le pervers se propose d'être tout cela à la fois, et bien davantage. En se pensant vivant et mort, homme et femme, humain et animal, etc., il pense échapper à la coupure et à la perte : sans loi ni différence, il n'y a ni interdit ni manque. Le fantasme de toute-puissance est ainsi préservé. Nous retrouvons cette tendance à la totalisation dans les arguments avancés par Goering face à Leon Goldensohn (10) en réponse à l'accusation d'avoir volé des oeuvres d'art dans toute l'Europe. Son premier argument est que "dans une guerre tout le monde pille un peu". Cela est tellement vrai que ce seul argument aurait pu lui suffire : depuis la nuit des temps les vainqueurs tuent les vaincus, ou les réduisent en esclavage, et leur volent leurs terres et leurs biens. Mais comme notre apologiste du nazisme ne voulait pas passer aux yeux de l'histoire pour un voleur, il a affirmé avoir payé les œuvres dont il s'était emparé, ce qui est vrai, cependant à un prix largement inférieur à leur valeur réelle (on sait de nos jours qu'il avait aussi recours aux menaces pour faire céder ses victimes). Il se présente donc comme ayant été simultanément un voleur et un acheteur : "Dans mes soi-disant pillages, rien d'illégal", dit-il à Goldensohn. Autre argument qu'il pense être en sa faveur : les œuvres qu'il n'a pas payées, il les a reçues par les circuits officiels (comme la Division Hermann Goering et la commission Rosenberg). Mais il ne semble pas avoir conscience que dans ce dernier cas, il passe simplement du statut de pilleur à celui de receleur. Pour finir, l'argument qui devait l'exonérer complètement à ses propres yeux est qu'il avait l'intention de faire remettre les trésors artistiques qu'il s'était appropriés à un musée d'État après sa mort. Ses pillages passés n'empêchent pas Goering de déclarer à Goldensohn que son hostilité pour les bolcheviques venait du fait qu'ils étaient contre la propriété privée dont lui-même se disait être un partisan "sans réserve". On voit à quel point sa perception de la réalité était déformée à une époque où Goering était pourtant complètement sevré de ses drogues : les processus d'auto-illusionnement dominent nettement la raison et mènent jusqu'à l'incohérence. Des pans entiers de la réalité sont remaniés pour préserver l'image idéale qu'il a de lui-même : à défaut de s'adapter à la réalité, il adapte sa perception de la réalité à ses fantasmes. La réponse à la planche 2 nous livre une autre représentation de l'unité retrouvée par le désaveu de la castration symbolique : "Deux hommes qui dansent, dit Goering. Une danse fantastique." À l'enquête, il précise : "Comme des derviches tourneurs." La référence aux derviches tourneurs est pleine de sens. Leur danse n'est pas qu'un spectacle, mais aussi une prière devant permettre au danseur d'accéder au divin. Le derviche est un mystique qui a fait vœu de pauvreté (un peu comme nos moines, mais dans la religion musulmane) et le but de sa danse est d'obtenir un état de transe par une rotation de plus en plus rapide du danseur sur lui-même (comme une toupie) en vue de communiquer et de fusionner avec dieu. Quand on sait que dans certaines cultures l'accès à l'état de transe est facilité par l'absorption de drogues et que Goering était profondément toxicomane, il est difficile de ne pas faire le lien. Si ces drogues devaient lui permettre d'atténuer une souffrance causée par d'anciennes blessures corporelles bien réelles, elles devaient aussi le soulager de quantité d'angoisses et d'affects dépressifs, en le faisant vivre dans un état second le déconnectant, du moins partiellement, de sa réalité et de celle du monde extérieur, un état proche de la psychose et de l'unité retrouvée avec soi-même. Dieu ou le corps maternel ne sont là que comme des représentations de l'objet perdu, de l'objet-cause du désir. La réalité devient insupportable à Goering quand elle vient contredire son fantasme de complétude narcissique et creuser son sentiment de manque. La menace que représente la réalité, et qu'il lui faut absolument éviter, c'est celle d'une rencontre de la castration désavouée. Dans l'enquête à cette même planche, Goering précise qu'il voit "two men their hands together". Or les derviches ne se donnent pas la main, ni les joignent comme cela peut se faire dans la prière chez les catholiques. C'est donc le signifiant en lui-même qui importe, en l'occurrence il fait référence au rétablissement d'une continuité corporelle, comme l'enfant qui donne la main à sa mère ou deux amoureux qui se tiennent par la main. C'est là un symbole bien connu de l'unité retrouvée, avec une connotation homosexuelle en l'occurrence. Quand les derviches enlèvent leurs longs manteaux noirs symbolisant la vie terrestre pour apparaître vêtus de leurs robes blanches, symboles de l'âme libérée prête à s'unir à dieu, ils croisent leurs bras sur la poitrine, posture qui symbolise cette union. Puis, quand ils se mettent à tourner sur eux-mêmes, leurs bras s'écartent, la paume de la main droite tournée vers le ciel et celle de la main gauche vers la terre : la première reçoit de dieu, la seconde transmet aux hommes. Nous ne sommes pas très loin de Platon et de son mythe de la caverne. Le thème de l'accomplissement de l'être dans l'unité retrouvée avec dieu, de l'abandon du moi et de l'ivresse mystique fait partie des bases du soufisme. Si la quête d'une jouissance mystique plutôt qu'homosexuelle cadre bien avec le portrait de Goering, il n'en est pas moins aux antipodes de la quête d'une vérité à dévoiler derrière des apparences trompeuses, autre thème cher au soufisme et à Platon. La réponse à la planche 4 est "poisson fantastique", avec un commentaire de l'examinateur disant que "La planche est tournée plusieurs fois avant qu'il ne donne une réponse. Le poisson est vu comme un poisson plat, de type préhistorique comme on en trouve au fond de l'océan. Les yeux, les antennes, les nageoires sont indiqués. Le poisson est vivant." L'augmentation du temps de latence associée aux retournements indique un choc au noir qui prend ici le sens d'un blocage associatif et affectif face à une tâche considérée traditionnellement comme évoquant l'image paternelle. Le père est vu sous les traits d'un animal préhistorique angoissant, glacé comme le fond des océans où il vit. Cette image paternelle détériorée permet de comprendre l'intérêt de Goering pour son arbre généalogique qu'il faisait remonter à Frédéric de Prusse et à Charlemagne. Rappelons qu'il n'a vu pour la première fois son père, déjà bien âgé à l'époque, qu'à l'âge de 3 ans quand celui-ci est revenu d'Haïti. Docteur en droit, Heinrich Ernst Goering a assumé les fonctions de juge avant d'être nommé commissaire du Reich dans le Sud-Ouest africain puis consul à Haïti. C'était plus un être de raison que de sentiment, mais aussi un père blessé et humilié par l'infidélité de sa femme. Hitler, comme figure idéalisée de l'autorité, a sans doute remplacé pour lui ce père défaillant, ce qui explique sa soumission sans condition à celui qui avait fait de lui son héritier. Zizolfi, qui donne à l'absence de réponse humaine à la planche 4 le sens d'une image paternelle détériorée, élargit de façon intéressante la problématique du père à l'ensemble de la population allemande humiliée par la défaite de 1918 et ses conséquences. Pour lui, l'absence, en même temps que la mortification et l'humiliation du père, sont une caractéristique commune de l'expérience du peuple allemand au lendemain de la Première Guerre mondiale. La représentation du père qui doit structurer le monde intérieur de l'enfant se serait trouvée ainsi profondément dégradée et reléguée au loin. Cependant, en ce qui concerne Goering, son père était mort en 1913 et était rentré victorieux de la guerre franco-allemande de 1870 et de la guerre austro-prussienne de 1866, et Hermann était lui-même un héros de la guerre de 14/18, mais un héros humilié, comme tous les Allemands, par la défaite et les conditions de l'armistice. Le père défait, c'est aussi le "Vaterland", terme qui a le même sens que celui de "patrie" dans la langue française, la terre d'un peuple qui n'a vu en Hitler que le "sauveur", celui qui a redonné à l'Allemagne toute sa "grandeur" perdue (et qui est resté aveugle aux aspects criminels du personnage et de sa politique). La priorité de Goering face au tribunal de Nuremberg avait été, nous dit-on, plus de préserver l'image de l'Allemagne nazie et de son Führer que sa propre vie. Il n'a cessé d'être convaincu que le nazisme a apporté du positif à l'Allemagne. Un autre trait significatif du protocole de Goering est indéniablement le fait que l'unique réponse incluant une image féminine est la 10.1 : "le sabbat des sorcières". La sorcière est représentée traditionnellement par une femme particulièrement laide et repoussante, cumulant les traits phalliques : grand nez crochu et menton proéminent, visage couvert de verrues, chevauchant un balai et portant un chapeau pointu. Elle est la parfaite illustration d'un hermaphrodisme psychique exprimant le fantasme d'une mère phallique "mauvaise" qui serait au diable ce que la nonne est à dieu. On comprend, dès lors, que ses contemporains se soient posé la question de l'homosexualité de l'imposant leader nazi : l'image de la sorcière est là comme une représentation, non seulement de la mère phallique, mais de Goering lui-même. L'articulation différentielle (les signifiants) femme/homme mène au clivage castré/non castré, clivage résorbé par une sommation des différences dans l'image de la sorcière hermaphrodite. 1) Eric A. Zillmer, Molly Harrower, Barry A. Ritzler, Robert P. Archer." The Quest for the Nazi Personality : A Psychological Investigation of Nazi War Criminals". Outledge, 31 oct. 2013. 2) Florence Miale et Michael Selzer, "The Nuremberg mind: The psychology of the Nazi leaders". Quadrangle/The New York Times Book Co., 1 déc. 1977. 3) Salvatore Zizolfi, "I test di Rorschach di Hermann Goering".Rassegna Italiana di Criminologia - 3/2016. 4) Leon Goldensohn,"Les entretiens de Nuremberg", Flammarion 2005, p. 166. 5) Ibid. p, 153. 6) Freud Sigmund, "Le fétichisme", 1927. "La vie sexuelle", PUF 1969, pp. 133-138. 7) Kessler Claude,https://psychopathologie.pagesperso-orange.fr/la_forclusion_du_signifiant_033.htm 8) Jack El-Hai, "Le nazi et le psychiatre", Les Arènes" 2013, pp. 230-232. 9) https://www.lepoint.fr/societe/goring-le-neron-du-iiie-reich-12-11-2009-396859_23.php#. Une interview de François Kersaudy 10) Fest Joachim, Les Maîtres du IIIè Reich, Grasset 1963, p. 125. 11) Leon Goldensohn, ibid. 179 sq.
3) Conclusions.
Alors que des nazis, tel Eichmann, l'homme qui ne pensait selon Arendt, pourraient évoquer une limitation intellectuelle du type inhibition ou un déficit de la symbolisation relevant plus de la carence que de la psychose, rien de tel chez Goering. De même, il n'y avait pas chez lui de "déficit" moral, mais une sorte d'indifférence : il disait réprouver le judéocide, non parce qu'il était criminel, mais parce qu'il était inutile et donnait une mauvaise image de l'Allemagne. Il se considérait comme n'étant pas responsable des massacres perpétrés parce qu'il en ignorait l'existence (1). Une telle ignorance est difficilement concevable compte tenu de ses fonctions. Il a dirigé le service de renseignements de l'aviation (le "Forschungsamt") dès sa création en 1933 et devait, de ce fait, être bien informé. En tout cas, il ne pouvait pas ignorer les pratiques inhumaines accompagnant la spoliation des Juifs (2) à laquelle il participa activement en tant que responsable du Plan quadriennal. Son rôle dans la politique de persécution économique n'était pas que de la complaisance envers Hitler, ou obéissance, mais conviction partagée. Le domaine de prédilection du Feldmarschall fut donc plus du registre de la duplicité que de l'inconscience, ce qui, associé à une intelligence supérieure, a fait de lui un dirigeant plutôt qu'un subalterne. C'est à juste titre que ceux qui l'ont rencontré lui ont reconnu un sens psychologique particulièrement développé, même en ce qui concernait sa propre personne : face à Goldensohn, il a reconnu ne pas avoir de morale, mais un idéal, ce dernier étant incarné pour lui par l'image d'Épinal du "preux chevalier" (3. Le plus important a toujours été pour lui l'utilité d'un acte et son efficacité, mais aussi, et peut-être surtout, le regard porté par l'Histoire. Il a fait preuve d'une servilité extrême envers son Führer et d'un autoritarisme tout aussi extrême envers ses subalternes. La société nazie était toute entière conçue sur le modèle militaire : basée moins sur la loi que sur le commandement. L'État nazi a été, c'est indéniable, un État criminel. Mais on peut dire la même de la France coloniale, et de nombreux autres pays. Alors ces pays sont-ils devenus criminels parce qu'ils étaient gouvernés par des criminels ? C'était une évidence pour Kelley, et cela amène à s'interroger sur le profil psychologique des dirigeants politiques. Des études récentes dans ce domaine parlent facilement de psychopathie et de perversion narcissique, alors que pour Kelley les dirigeants politiques avaient un potentiel criminel, mais ne présentaient pas de troubles psychiatriques majeurs. C'est là tout l'intérêt d'aborder la question de la personnalité sous l'angle de la structure et non de la pathologie. Il y a indéniablement une interaction entre État criminel et dirigeants criminels, ne fût-ce que dans le sens de la facilitation ou de la limitation des dispositions psychologiques. Mais il en va de même pour les exécutants : tout le monde n'est pas capable de "travailler" dans un camp d'extermination ou un abattoir. Si les lois sont de circonstance et au service du pouvoir politique, qu'en est-il de la conscience morale ? Elle aussi est relative. En plus elle se manipule et le système nazi était particulièrement doué dans ce domaine. De même la sensibilité individuelle se travaille : on s'endurcit ou on s'enivre comme Eichmann qui ne supportait pas la vue du sang. Reste cependant une constatation : n'importe qui ne peut pas faire n'importe quoi, chacun a ses limites. Et celles-ci sont définies par la structure psychique. Que la politique puisse l'emporter sur la loi et la morale est inscrit dans le mode de fonctionnement de nos institutions : des états d'exception sont prévus à cet effet dans les Constitutions pour suspendre l'État de droit. Ainsi, l’incendie du Reichstag, dans la nuit du 27 au 28 février 1933, a été le prétexte pour édicter le "décret du président du Reich pour la protection du peuple et de l’État" qui a suspendu les droits fondamentaux de la personne ancrés dans la Constitution de Weimar, une suspension supposée provisoire et qui dura jusqu'à la chute du régime. On comprend mieux alors les propos de Goering disant, une fois au pouvoir : "Les mesures que je prends ne seront pas entravées par des scrupules juridiques quelconques [...] Ici je n'ai pas à rendre la justice, mais uniquement à anéantir et à exterminer, et rien d'autre !" (4). Partant de là, il ne lui restait plus qu'à désigner les ennemis - intérieurs et extérieurs - de l'Allemagne et à éliminer la menace réelle, ou inventée pour l'occasion, qu'ils représentaient. Il commença avec les ennemis politiques qu'il fit enfermer dans un premier camp de concentration créé en mars 1933, celui de Dachau. Suivirent les ennemis de race et les camps se multiplièrent dans toute l'Europe, camps de concentration puis d'extermination. Si les historiens reconnaissent une dose d'opportunisme dans l'adhésion de Goering au nazisme, la sincérité de son engagement n'est pas mise en doute. Mais dans quelle mesure adhérait-il à l'idéologie ? Ce n'était certainement pas un fanatique et il n'en a pas fait une religion. Il méprisait profondément les aspects "ésotériques" et pseudo-scientifiques du nazisme. Il se moquait ouvertement des théories de Himmler et considérait les écrits doctrinaux d'Alfred Rosenberg comme Par contre il croyait viscéralement que l'Allemagne devait dominer l'Europe, ainsi qu'au droit du plus fort et à la nécessité de l'espace vital. De même sa haine du communisme était totale et sincère, le nazisme étant pour lui le seul rempart capable d'écraser la "menace rouge". Né sous l'Empire, il croyait sincèrement qu'une nation ne pouvait être grande que sous l'autorité d'un seul homme. Quant à son antisémitisme, il était bien réel. Il a signé le mandat qui a chargé Heydrich de prendre toutes les mesures nécessaires pour une "solution globale" (Gesamtlösung) de la question juive dans la zone d'influence allemande en Europe. Ainsi, s'il n'a pas décidé directement du judéocide, il en a donné les moyens à Himmler, sachant qu'il ne pouvait pas ignorer le sort réservé aux Juifs à l'Est. Si une certaine distance semble apparaître entre 1939 et 1942, elle ne relève pas d’un désaccord moral mais d’une divergence stratégique sur la conduite d’une guerre dont il craignait les conséquences économiques pour l’Allemagne. Sa disgrâce ultérieure et son retrait dans le luxe de Karinhall ne marquent pas une rupture idéologique mais une déchéance physique et opérationnelle nourrie par la toxicomanie et l’échec militaire de la Luftwaffe. Même au plus profond de sa marginalisation, il est demeuré lié à Hitler par son serment de fidélité qu’il a placé au-dessus de toute considération humaine, signant notamment les directives administratives de la Solution finale sans la moindre hésitation. Le procès de Nuremberg a agi comme un révélateur de cette persistance idéologique puisque, une fois sevré de morphine, il a choisi de transformer le tribunal en tribune pour défendre l’œuvre du Troisième Reich et la figure du Führer. Son refus constant de la repentance a apporté la preuve que son adhésion au nazisme n’était pas un habit de parade mais l’essence même de son identité politique, une conviction qu’il a maintenue avec une arrogance jusqu’à la fin, cherchant à substituer le jugement de l’histoire à celui du tribunal. Goering s'est montré particulièrement efficace dans sa conquête du pouvoir, mais une fois son ascension achevée, il s'est désintéressé de ses fonctions pour se contenter de jouir des avantages et des richesses qu'elles lui apportaient. Comme l'alpiniste qu'il avait été dans sa jeunesse, c'est l'ascension qui le motivait. Mais arrivé au sommet, il avait atteint son but et commença sa descente pour finir en disgrâce. Et ce but, qui lui était indispensable pour assurer son équilibre mental, n'était pas la victoire du nazisme, ni d'ailleurs celle de l'Allemagne engagée dans des guerres auxquelles il n'avait pas été favorable. Le but qu'il avait atteint, et qui lui manquait donc, était sa réussite sociale faite de ses nombreuses fonctions à la tête du régime, de ses titres de gloire et surtout des richesses démesurées auxquelles il avait accès. Quant à la question du pouvoir, il semblait plus intéressé par le gain narcissique que sa position lui procurait que par l'exercice de l'autorité ou la domination. Être le second homme de l'État lui servait avant tout à briller et à piller, mais parfois aussi à venir en aide à des proches en difficulté, ce qui devait lui procurer également une grande satisfaction narcissique. Un des symptômes les plus révélateurs de la dynamique psychologique de celui qui fut, quand même, le commandant en chef de l'aviation de guerre allemande est l'incroyable accumulation d'objets dont il s'entourait. Pour lui, il ne s'agit pas de compléter une collection pour assurer la pérennité du manque, mais tout au contraire de voiler ce manque derrière une multitude d'objets fétiches saturant le champ du visible. En accumulant des milliers d'objets (tableaux, joyaux, dagues, animaux exotiques), il ne s'agit pas seulement de voiler une béance, ce qui est la fonction du fétiche, donc de se compléter, mais de construire le palais dans lequel il se cache, le mausolée dans lequel il gît, fétiche mort et vivant. Cela nous ramène à un fait marquant de sa petite enfance : il avait six semaines quand sa mère le quitta pour rejoindre son mari à Haïti. Il fut alors confié à une amie de la famille qui fit office de mère de substitution pendant trois ans. Au temps de l'Œdipe, un enfant abandonné par sa mère et donc forcément blessé et en recherche d'amour, prend conscience qu'on n'est pas aimé pour ce qu'on est, et que la condition de l'amour est d'être ou d'avoir ce qui manque à l'autre : en l'occurrence le phallus comme signifiant de l'objet-manque. Et c'est ce que fait Goering : exhiber le fétiche, comme l'ayant ou comme l'étant. Le théâtralisme est une notion centrale dans la clinique psychanalytique, mais il ne fonctionne pas de la même façon selon qu'il s'inscrit dans la structure hystérique ou dans la structure perverse. Il s'agit en apparence du même phénomène : la mise en scène, le spectacle du sujet, mais la logique sous-jacente, la fonction de l'Autre et le rapport au désir y sont radicalement différents. Chez l'hystérique, la théâtralité est fondamentalement une adresse. Le corps, les symptômes, les crises, les récits sont mis en scène pour un Autre à qui l'on pose, sans le formuler directement, une question : Qu'est-ce que je suis pour toi ? Qu'est-ce qu'une femme ? Qu'est-ce que le désir ? La théâtralité sert ici à maintenir ouverte la question du désir, à ne jamais la clore. Elle est structurellement liée au manque, au pénis comme signifiant absent, à la problématique de la castration. Chez le pervers, le théâtralisme obéit à une tout autre économie. Il ne s'agit pas d'adresser une question à l'Autre, mais de lui démontrer quelque chose — précisément que la castration n'existe pas, que le manque peut être comblé, que la loi peut être transgressée impunément. e pervers orchestre. Il est à la fois auteur, metteur en scène et acteur de sa propre scène. La différence fondamentale avec l'hystérie tient au statut de l'Autre. L'hystérique a besoin de l'Autre comme témoin désirant, comme destinataire de sa question. Le pervers, lui, utilise l'Autre comme instrument ou comme complice forcé de sa jouissance. L'Autre doit être réduit à un rôle dans le scénario : il n'est pas désiré en tant que sujet, il est requis en tant qu'objet. Le théâtralisme pervers n'est pas hanté par la question du désir mais par la certitude de la jouissance, ce qui le rend fondamentalement clôturé. Cette fermeture est particulièrement évidente chez Goering qui, dans ses mises en scène, n'est pas seulement le metteur en scène et l'acteur, mais le premier de ses spectateurs. Il est facile de confondre le théâtralisme de l'hystérique de celui du pervers, et ce d'autant plus que chez Goering on note une forte hystérisation au point qu'on pourrait dire qu'il joue et se joue de l'hystérie en s'offrant comme incarnation du fétiche et porte-fétiche. Le pervers, en tant qu'il maîtrise le scénario, peut emprunter les signifiants hystériques : l'excès, la plainte, la séduction, la demande d'amour, tout en les vidant de leur fonction. Là où l'hystérique pose une question sur son désir, le pervers utilise la forme de la question sans en être habité. Il sait que la question hystérique captive l'Autre, crée de l'attente, suscite le désir de répondre, et il s'en empare comme d'un outil rhétorique. Chez Goering cela est particulièrement visible. La bonhomie du dauphin était légendaire, de même que ses éclats émotionnels et ses lamentations. Ce sont là les signifiants hystériques de la demande d'amour, mais produits de façon calculée. Il joue de l'hystérie comme d'un registre disponible, un costume parmi d'autres, qui est précisément possible parce qu'il n'en est pas prisonnier comme l'hystérique l'est de son symptôme. Goering, érigé en fétiche, hystérise son entourage : les diplomates étrangers repartent de Carinhall fascinés et déstabilisés, les subordonnés oscillent entre adoration et perplexité, les juges de Nuremberg sont captivés malgré eux. Habillé de fétiches, il se confond avec eux. Cela explique ce qui frappe tous les observateurs : la surenchère permanente, l'impossibilité de s'arrêter, le toujours-plus des costumes, des décorations, des pillages, des fastes. La logique fétichique contient en elle-même cette nécessité de surenchère. Le fétiche ne prouve jamais définitivement, il doit sans cesse reprouver. L'angoisse de castration qu'il conjure revient, et il faut donc ajouter un fétiche, puis un autre. Il ne peut pas s'arrêter de s'orner parce que chaque ornement ne suffit qu'un temps. La parade doit recommencer, le costume doit être renouvelé, la scène doit être rejouée, non par caprice, mais par nécessité structurale. Le théâtralisme constitue une notion fondamentale au sein de la clinique psychanalytique, mais son fonctionnement diffère radicalement selon qu'il s'inscrit dans une structure hystérique ou perverse. En apparence, il s'agit du même phénomène : la mise en scène et la spectacularisation du sujet. Cependant, la logique sous-jacente, la fonction de l'Autre et le rapport au désir y sont profondément distincts. Chez l'hystérique, la théâtralité relève essentiellement d'une adresse. Le corps, les symptômes, les crises et les récits sont orchestrés pour un Autre à qui est posée, sans être explicitement formulée, une interrogation : Que suis-je pour toi ? Qu'est-ce qu'une femme ? Qu'est-ce que le désir ? Cette théâtralité vise à maintenir ouverte la question du désir, à éviter toute clôture. Elle est structurellement liée au manque, au phallus comme signifiant absent, et à la problématique de la castration. Chez le pervers, le théâtralisme obéit à une économie tout autre. Il ne s'agit pas d'adresser une question à l'Autre, mais de lui démontrer que la castration n'existe pas, que le manque peut être comblé et que la loi peut être transgressée impunément. Le pervers orchestre la scène : il en est à la fois l'auteur, le metteur en scène et l'acteur. La différence fondamentale avec l'hystérie réside dans le statut de l'Autre. L'hystérique a besoin de l'Autre comme témoin désirant, comme destinataire de son questionnement. Le pervers, quant à lui, utilise l'Autre comme instrument ou comme complice contraint de sa jouissance. L'Autre doit être réduit à un rôle dans le scénario : il n'est pas désiré en tant que sujet, mais requis en tant qu'objet. Le théâtralisme pervers n'est pas une mise en scène de la question du désir, mais de la certitude de la jouissance, ce qui le rend structurellement clos. Cette fermeture était particulièrement manifeste chez Goering qui, dans ses apparitions n'était pas seulement le metteur en scène et l'acteur de son spectacle, mais aussi son premier et meilleur spectateur. Il est aisé de confondre le théâtralisme de l'hystérique avec celui du pervers, d'autant que chez Goering s'observe une forte hystérisation, au point que l'on pourrait affirmer qu'il joue et se joue de l'hystérie en s'offrant comme incarnation du fétiche et porteur de fétiches. Le pervers, en tant qu'il maîtrise le scénario, peut emprunter les signifiants hystériques : l'excès, la plainte, la séduction, la demande d'amour, tout en les vidant de leur fonction. Là où l'hystérique pose une question sur son désir, le pervers utilise la forme de la question sans en être habité. Il sait que la question hystérique captive l'Autre, crée de l'attente, suscite le désir de répondre, et il s'en empare comme d'un outil rhétorique. Chez Goering, cela est particulièrement visible. Sa bonhomie légendaire, ses éclats émotionnels et ses lamentations constituent des signifiants hystériques de la demande d'amour, mais ils sont produits de manière calculée. Il joue de l'hystérie comme d'un registre disponible, un costume parmi d'autres, ce qui n'est précisément possible que parce qu'il n'en est pas prisonnier, contrairement à l'hystérique aliéné à son symptôme. Goering, vêtu de fétiches, se fétichise. Il fascinait son entourage : les diplomates étrangers quittaient Carinhall fascinés et déstabilisés, les subordonnés oscillaient entre adoration et perplexité, les juges de Nuremberg ont été captivés malgré eux. Ses travestissements étaient sa vérité : la vérité travestie, la duperie phallicisée. Il n'y a pas là quelqu'un d'authentique qui se cache derrière un costume : la vérité c'est le costume, pas l'homme qui le porte. L'homme, c'est l'habit, le voile. Cela explique ce qui frappait tous les observateurs : la surenchère permanente, l'impossibilité de s'arrêter, le toujours-plus en matière de costumes, de décorations, de pillages, de fastes. La logique fétichique contient en elle-même cette nécessité de surenchère. Le fétiche ne prouve jamais définitivement ; il doit sans cesse reprouver. L'angoisse de castration qu'il conjure revient, et il faut donc ajouter un fétiche, puis un autre. Il ne peut cesser de s'orner parce que chaque ornement ne suffit qu'un temps. La parade doit recommencer, le costume être renouvelé, la scène rejouée, non par caprice, mais par nécessité structurelle. Notre Maréchal du Reich pouvait changer plusieurs fois d'uniforme dans une même journée. En cela il était semblable à une femme changeant de robe selon son humeur. Ajoutons qu'il lui arrivait de dessiner ses uniformes et de choisir leur tissu, ainsi que son attrait pour les bijoux et les parures, et nous pouvons conclure qu'il cumulait les traits masculins et féminins. Alors que l'hystérique se pose la question : "Suis-je un homme ou une femme ?", le pervers répond : "Les deux." Cela correspond parfaitement au Rorschach où on avait des réponses du type "homme et animal", "mort et vivant" : pas de choix, pas de perte, l'un et l'autre. On peut dire la même chose du plaire que du théâtre dans la panoplie de Goering pour le distinguer de l'hystérie. Pour le pervers, le plaire n'est pas le désir d'un désir, mais une stratégie de captation en vue d'une instrumentalisation. Le plaire hystérique est donc vulnérable : il dépend de l'Autre, il peut échouer, il expose. L'hystérique prend un risque réel à plaire : celui d'être désiré trop complètement, ce dont il devra alors se dérober, ou celui de ne pas être désiré du tout, ce qui serait catastrophique. Le plaire du pervers, quant à lui, n'est pas habité par le manque, il est le fruit d'un calcul. L'Autre qui est séduit ne devient pas alors le témoin d'un désir, mais une proie. Goering vivait, non pas sur terre, mais sur scène. Être sur scène était son style. Le nazisme a été le costume qui a permis au "nain ventru" du Rorschach de se voir en "preux chevalier". Sa peur face à Hitler était plus de perdre son statut de deuxième du régime, et toute la magnificence qui allait avec, que sa vie. Ce n'est pas seulement son monde qui se serait effondré en cas de disgrâce, mais lui-même, identifié à cet univers irréel. Il s'est largement confondu avec les personnages qu'il jouait, vivant dans un état où il n'y avait plus grande distance entre rêve et réalité. C'est l'Histoire qui a donc permis à son noyau pervers de s'hystériser en prenant la société allemande dans sa totalité, et au-delà, pour jouer les mêmes scénarios qui, enfant, lui tenaient compagnie quand il habitait le château de Veldenstein. À l'époque déjà, jouer consistait pour lui à commander ses camarades qui étaient sans doute plus des figurants, voire des figurines, que des partenaires. Les mêmes jeux ont continué à l'âge adulte. L'hystérique maintient un lien et une distance entre lui et le rôle qu'il joue, lien et distance ne sont pas forcément conscients mais ils font partie de la structure. Le pervers, par contre, est clivé, il a une double présence : il jouit de se voir faire et non pas de ce qu'il fait dans le rôle qu'il joue. Le premier après Hitler n'attendait rien des autres, si ce n'est qu'ils soient là. Il n'y avait qu'un seul acteur et un seul spectateur : lui-même qui jouissait de se voir si beau dans son miroir, mais beau à condition d'être couvert de fétiches. Goering aura réussi à faire participer à son "cirque" toute l'Allemagne, et même davantage, soit comme acteurs, soit comme spectateurs, mais toujours comme accessoires. Sa résidence de Carinhall en a été le concentré : un domaine de 100 000 hectares, des domestiques en costume médiéval, des fêtes somptueuses où les invités - dignitaires, ambassadeurs, industriels - venaient littéralement peupler sa fantasmagorie chevaleresque. Mais ce n'était là que la version miniature et avouée de ce qu'il faisait à une plus grande échelle avec le Reich. Le pervers n'attend rien de l'Autre, si bien qu'à la différence du névrosé, quand ce regard disparaît, il ne s'effondre pas subjectivement et reconfigure la scène. C'est ce qui s'est passé au tribunal de Nuremberg où Goering a détourné son procès en tribune politique pour se mettre en scène une dernière fois. Ce qui est redoutable dans cette configuration, c'est que la présentation hystérique masque le désaveu pervers dont elle est le déploiement. Elle donne l'apparence d'une dépendance à l'Autre, ce qui humanise et qui rend sympathique. Sous cette apparence de demande, il n'y a pas vraiment de demande, mais une mise à disposition de l'Autre pour les besoins de la scène. C'est ce qui rend ces sujets à la fois fascinants et potentiellement dangereux dans la relation. On croit avoir affaire à quelqu'un qui a besoin de vous, qui vous désire, qui vous attend, alors qu'on est en train d'être recruté comme décor. L'habit de l'hystérie sert la structure perverse en lui fournissant les témoins dont son fétiche a besoin. La personnalité hystérique est pour le pervers ce que la scène est pour le fétiche : le dispositif qui le fait exister aux yeux de l'Autre, sans que cet Autre soit jamais vraiment attendu comme sujet. Ce qui donne pour Göring : un pervers qui a trouvé dans la personnalité hystérique le style le plus efficace pour organiser le regard dont sa jouissance avait besoin — et dans le nazisme, le théâtre à la mesure de cette économie. Il s'agit donc pour Goering moins de séduire les autres que de se séduire et de se cacher derrière ses excentricités. Son théâtralisme relève du voile, de la poudre jetée aux yeux des autres pour les aveugler. Mais il se cache aussi, et d'abord, à ses propres yeux. Et quand son cinéma ne suffit plus à le distraire de lui-même, il lui reste la drogue pour faire tampon entre lui et sa réalité. Chaque costume extravagant, chaque accumulation d'œuvres d'art, chaque fastueux banquet est une façon de maintenir et de renforcer le désaveu de la castration. De là, une hypothèse s'impose, celle d'une construction subjective prenant la forme d'une structure perverse hystérisée comme dernière étape avant la psychose, c'est-à-dire comme prothèse du Nom-du-Père, faisant barrière à la chute du jet dans le réel. Dans la perversion constituée, le désaveu est structurant. Le sujet est certes clivé, mais ce clivage est stable et produit une économie psychique fonctionnelle. Le fétiche suffit à maintenir un scénario qui se répète sans s'épuiser et l'angoisse reste à distance. Plusieurs indices convergent pour suggérer que tel n’était pas le cas pour Goering, en particulier la surenchère permanente, le recours à la morphine et l'hystérisation qui indique une instabilité identificatoire que la perversion pure ne présenterait pas. Le fait aussi d'être d'abord son propre spectateur, et ce de façon très répétitive, indique une fragilité de l'identification fétichisante. Il change de costume parce que le précédent n'a pas entièrement accompli sa fonction, puis ajoute une décoration et encore une autre, etc. C'est une répétition qui surenchérit sur elle-même, signe que l'effet escompté ne se produit pas pleinement, et qu'il faut recommencer et amplifier. Tout cela dessine le portrait d'un sujet qui construit activement sa structure plutôt que de l'habiter. Le Nom-du-Père, dans la théorie lacanienne, est ce qui vient symboliser la castration, inscrire la loi dans le sujet, lui donner une place définie dans l'ordre symbolique. Là où il opère normalement, le sujet est divisé mais stable. Il sait qu'il manque, et ce manque l'inscrit dans le désir et le langage. Là où il est forclos, c'est la psychose : le sujet n'est pas inscrit dans l'ordre symbolique et il est menacé par un réel sans médiation, sans barrière. S'il n'y a pas de degrés dans la forclusion, la métaphore paternelle peut être plus ou moins ancrée, et la médiation symbolique entre le sujet et le réel plus ou moins efficace. Quand le niveau de symbolisation se montre insuffisant, le sujet tente de recourir à des prothèses qui vont le maintenir hors du réel. La structure perverse basée sur l'identification imaginaire peut ainsi suppléer une certaine défaillance de l'identification symbolique. La structure perverse hystérisée de Goering pourrait bien être une telle prothèse faisant barrage là où la métaphore paternelle ne suffit pas. Dans la suite de cette hypothèse, on peut concevoir que les uniformes, ainsi que d'autres gadgets, ont joué le rôle de contenants renforçant une limite défaillante entre le dedans et le dehors, le sujet et le moi. Cela donne aussi un sens au fait qu'il donne l'impression que ses mises en scène lui étaient d'abord destinées.
1) Leon Goldensohn, pp. 183-184. 2) Safrian Hans, « L’accélération de la spoliation et de l’émigration forcée. Le « modèle viennois » et son influence sur la politique antijuive du Troisième Reich en 1938 », Revue d’Histoire de la Shoah, 2007/1 (n° 186), p. 131-163. DOI : 10.3917/rhsho.186.0131. URL : https://www.cairn.info/revue-revue-d-histoire-de-la-shoah-2007-1-page-131.htm 3) "Je (Goering) ne suis pas un moraliste, même si j'ai mon propre code chevaleresque", Goldensohn, ibid.
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