| Jalons pour une clinique de la schizophrénie |
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Jalons pour une clinique de la schizophrénie ou comment habiter le langage
Les formes signifiantes ou la forclusion de la différence. L'effondrement du champ sémantique. Le mot comme qualité de la chose. L'espace psychique, le dedans et le dehors, le Soi et le non-SOI. L'in-différence dans la schizophrénie. Du corps imaginaire au corps symbolique. Les 4 temps d'une psychothérapie de la schizophrénie.
La forclusion de la différence : les formes signifiantes
Les états psychotiques, avec au premier plan la schizophrénie, s'organisent autour de signifiants dont la fonction différenciatrice et structurante est inopérante. On y retrouve inévitablement un lot de différences qui ne sont pas symbolisées, c'est-à-dire de signifiants dont le champ sémantique s'est appauvri et que l'on peut qualifier de "formes signifiantes" (1), lesquelles sont la forme que prennent les signifiants forclos, à savoir des signifiants qui ne sont pas insérés dans le réseau des signifiants. Le langage, dont la portée symbolique s'est effondrée, ne parvient plus à poser de limites à l'expérience du sujet, le laissant exposé à un monde sans frontières ni distinctions stables, un monde de morcellement et d'intrusion. Ce n'est pas que le patient ne dispose pas de certains mots, de leur signification ou de leur emploi, mais ceux-ci se révèlent incapables de structurer son être au monde et à lui-même. Parmi les différences qui ne sont pas symbolisées, on trouve celles qui fixent l'identité et la place du sujet dans le champ symbolique : homme/femme, mort/vivant, humain/animal, je/tu, père/mère, etc. Il ne s'agit pas ici de s'affranchir des différences imposées par l'accès au langage, mais d'un véritable échec de l'accès à la fonction symbolique. L'indifférenciation qui en résulte trouve sa cause dans une identification imaginaire non-médiatisée par le symbolique. Dans la schizophrénie, les mots perdent leur pouvoir de différenciation par un effondrement et une massification de leur champ sémantique. Cela se traduit par la non-symbolisation de traits distinctifs, ce qui se traduit par une homogénéisation de la représentation de soi et du monde allant jusqu'à la confusion. La forclusion du signifiant désigne ici l'échec du signifiant à porter les différences en réduisant son champ sémantique à son archisémème. Nous trouvons les prémisses de cette thèse chez Freud quand il nous dit, à propos de son patient, "L'Homme aux loups" (2), prenant les pores de la peau pour des vagins, qu'il ne s'agit pas là d'un symbole comme cela pourrait être le cas dans la névrose, mais d'une substitution basée sur l'homophonie "un trou est un trou". Pour être précis, il parle, à propos de cette équivalence, de la "prédominance" de la relation de mot sur la représentation de chose, ce qui veut dire qu'il n'exclut pas complètement l'éventuel rôle que pourrait jouer l'image visuelle des orifices. Selon Freud, c'est là le signe que l'investissement libidinal s'est retiré de la chose pour se replier sur le mot. Le mot est alors "surinvesti" comme s'il était l'objet lui-même. Si les orifices du corps, ou certains d'entre eux, sont réduits, pour ce patient, à n'être que de simples trous, c'est qu'ils ont perdu leurs traits différentiels. Il y a eu une réduction du champ sémantique des deux mots, "pore" et "vagin", pour ne conserver que l'archisémème "trou". C'est pourquoi il pense les pores de sa peau en tant que vagins. On pourrait dire qu'il les voit comme tels, mais cela prêterait à confusion, parce qu'il n'y a pas hallucination. Par “forclusion” - entendue ici non au sens du concept lacanien strict, comme forclusion du Nom-du-Père, mais comme atteinte plus originaire de la fonction différentielle - on désignera une défaillance affectant le signifiant dans son opérativité symbolique. Dans cette perspective, les signifiants peuvent demeurer disponibles au niveau lexical tout en étant privés de leur efficacité structurante, d’où une tendance à l’indifférenciation de leurs fonctions. Ainsi, le psychotique dispose bien des mots “mère” et “père”, mais ceux-ci peuvent ne pas s’inscrire dans des positions symboliques nettement distinctes : la fonction paternelle ne s’y constituant pas comme tiers, elle peut alors se trouver rabattue sur la fonction maternelle, sans pouvoir assurer la médiation du signifiant phallique. La référence à la linguistique saussurienne ne peut que nous amener à reconsidérer la tautologie schizophrénique et la substitution qu'elle opère. Dans la conception de Freud, qui est celle de son époque, le lien unissant la représentation de mot à la représentation de chose est une "association" directe, et apprise, entre l'image sensorielle d'un mot et l'image sensorielle d'un objet, alors que pour la linguistique le lien entre le mot et la chose, qu'entre le signifiant et le signifié est structurel, c'est-à-dire qu'il est défini par la place du mot dans le système global qu'est la langue. Ainsi Le mot "arbre" ne tire pas son sens de l'image d'un sapin, mais du fait qu'il s'oppose à "arbuste", "buisson" ou "fleur" dans le code linguistique. Pour la linguistique les mots et les choses, ou plutôt les signifiants et les signifiés, sont liés par les différences qu'ils ont en commun. Mais un mot ne se réduit pas, pour le psychologue, à représenter un concept, il est associé à tout un vécu, une histoire, des affects, et bien d'autres éléments métalinguistiques. Et c'est aussi cela qui importe. Les "formes signifiantes"(3) sont des mots qui ont perdu leur pouvoir différenciateur en perdant leurs sèmes (unités sémantiques) pour ne garder que leur archisémème (un sème qui leur est commun) ou qui ont perdu tout leur champ sémantique et qui sont alors traités comme des représentations de chose, c'est-à-dire des images sonores ou visuelles. Le patient de Freud dispose des mots désignant les orifices du corps, mais ils ont, mots et représentations des choses, perdu leurs traits distinctifs, perdu veut dire que les traits distinctifs des orifices corporels (du moins les pores et le vagin) n'ont pas été symbolisés. Cela revient à faire de la perception subjective du corps et de son vécu, une passoire. Cela n'a rien d'exceptionnel dans la schizophrénie. Des mots qui ont perdu, partiellement ou totalement, leurs unités sémantiques différenciatrices, et qui deviennent donc des synonymes, constituent entre eux une équation, non pas symbolique, mais imaginaire. Comme ces formes signifiantes n'ont conservé que leurs sèmes communs, elles ne sont séparées par aucune différence qui permettrait un lien symbolique, par exemple une métaphore. Ainsi une personne "sale" qualifiée de "cochon" sera pour le psychotique un cochon en chair et en os. La forme signifiante "cochon" ne "représente" plus la saleté. Elle subit une réduction sémantique telle qu'il ne lui reste que l'archisémème "souillure". Comme toutes les autres différences sont effacées, et tout particulièrement celles marquant la différence entre l'homme et l'animal, l'identité est totale : les deux sont indifférenciés. Et c'est là que l'on retrouve Freud : la réalité délirante est une création du langage, mais d'un langage malade fait de formes signifiantes qui ont perdu leur pouvoir de symbolisation, substituant aux différences la mêmeté. Cependant, ce langage neutralisé est aussi une tentative de reconstruction d'un monde qui s'est effondré. On peut établir une hiérarchie et une chronologie entre les différences non symbolisées que l'on rencontre dans la schizophrénie, en mettant au premier rang l’absence de limite entre le dedans et le dehors de l’espace psychique, ce qui empêche la constitution d’un bord stable et entraîne une porosité entre perceptions internes et externes, de sorte que le sujet ne dispose pas d’un lieu propre à partir duquel s’ordonner. Cette défaillance première se prolonge immédiatement dans l’impossibilité de stabiliser la différence entre le Je et le Tu, puisque les places énonciatives ne peuvent se fixer dans le langage, ce qui se manifeste par une indétermination du point d’énonciation. Cela nous mène à une indistinction plus originaire encore entre la mère et l’enfant dans la mesure où l’absence d’une médiation tierce empêche la séparation symbolique et maintient le sujet dans la dépendance immédiate du désir maternel sans découpe nette du corps propre ni accès à une altérité constituée. La différence entre loi et jouissance ne pouvant pas s’établir, la jouissance envahit le champ du sujet sans régulation symbolique. Ces différents niveaux peuvent être pensés comme une succession logique d’opérations dont l’inscription fait défaut, depuis l’établissement d’une limite entre intérieur et extérieur jusqu’à la stabilisation des places dans le langage, puis à l’intervention d’un tiers séparateur et enfin à la nomination de l’exception. C’est à ce point que s’articule la théorie de la forclusion du Nom-du-Père chez Jacques Lacan (4) : en tant que ce signifiant fondamental n’est pas intégré dans l’ordre symbolique du sujet, la métaphore paternelle ne peut opérer et le langage se trouve privé de sa fonction de coupure. Mais la simple référence maternelle à un ailleurs ne suffit pas : encore faut-il que cet ailleurs soit nommé, c’est-à-dire inscrit dans le symbolique, pour que le langage cesse d’être une structure formelle vide et devienne un opérateur effectif, capable d’instaurer des limites, d’introduire des différences et de stabiliser le monde du sujet. Cette nomination ne relève pas d’une simple désignation, mais d’un acte instituant une place et garantissant une loi. L’histoire des cultures a souvent indexé cette fonction à la figure de Dieu comme signifiant de l’exception (5), c’est-à-dire comme ce qui fonde la loi tout en se situant hors de son champ.
L'espace psychique
"Espace psychique" est une métaphore classique pour désigner le lieu où se déploie la vie psychique dans toute sa complexité : affects, représentations, conflits, fantasmes et processus de symbolisation. Les images spatiales pour parler de la souffrance psychique sont innombrables : le gouffre, l'abîme, le fond du trou, l'étau, tourner en rond, l'impasse, la chute, perdre pied, la bulle, la passoire, paumé, etc. Pour Sigmund Freud, il existe une distinction entre un monde intérieur et un monde extérieur, aussi bien pour le corps que pour l’esprit. La différence entre réalité psychique — le “dedans” — et réalité matérielle — le “dehors” — recouvre ainsi celle entre représentation et perception. Cependant, cette frontière, en apparence évidente, n’est pas donnée d’emblée : elle se construit. L’approche freudienne en propose une genèse. Dans un premier temps — celui du moi-plaisir (Lust-Ich) — le petit enfant tend à considérer comme “dedans” tout ce qui procure du plaisir, tandis que les sources de déplaisir sont rejetées au “dehors”. Ce n’est que secondairement, à travers l’épreuve de réalité, que s’opère une différenciation plus stable entre ce qui relève de l’activité psychique propre - représentations, fantasmes, désirs - et ce qui appartient au monde extérieur. Plusieurs auteurs ont tenté de conceptualiser cet “espace psychique”, chacun selon des modèles théoriques distincts. Chez Sigmund Freud, l’espace psychique est appréhendé à travers ses topiques. Dans la première topique (inconscient/préconscient/conscient), il est structuré en systèmes différenciés où s’organisent les représentations. Dans la seconde topique (Ça/Moi/Surmoi), il devient un champ de forces en tension, où le Moi doit composer avec les exigences pulsionnelles du Ça, les interdits du Surmoi et les contraintes de la réalité externe. L’espace psychique apparaît ainsi comme le lieu des conflits, des refoulements et des formations de compromis. Donald Winnicott introduit, quant à lui, l’idée d’un espace transitionnel, qui n’est ni interne ni externe, mais constitue un entre-deux irréductible. Cet espace de médiation est le lieu du jeu, de la créativité et de l’illusion, essentiels à la constitution du soi et à l’accès à la vie culturelle. Il permet de soutenir la séparation entre le sujet et le monde tout en maintenant une continuité d’expérience, condition de la symbolisation. Chez André Green, l’“espace psychique” désigne plus explicitement un espace interne structuré, fonctionnant comme un contenant pour les motions pulsionnelles, les objets internes et les processus de symbolisation. Cet espace est dynamique : il peut être riche en représentations ou, au contraire, marqué par des défaillances de symbolisation -notamment dans les états-limites ou certaines formes de psychose. Sa structuration dépend étroitement de la qualité des relations précoces et de la constitution de frontières psychiques permettant de différencier le Soi du non-Soi. Frances Tustin, dans ses travaux sur l’autisme, montre que la constitution de cet espace passe par la différenciation progressive entre le Soi et le non-Soi. Chez l’enfant autiste, ces frontières peuvent demeurer non constituées ou instables, entraînant une confusion entre le corps propre, celui de l’autre et le monde extérieur. Le travail thérapeutique vise alors à permettre l’émergence d’un espace psychique différencié, au sein duquel le Soi peut se constituer comme entité distincte. Enfin, Wilfred Bion propose de penser l’espace psychique comme un appareil de transformation des expériences émotionnelles. Par la fonction alpha, les éléments bruts de l’expérience (éléments bêta) sont transformés en éléments psychiques assimilables (éléments alpha), rendant possible leur élaboration sous forme de pensées, de rêves ou de représentations. L’espace psychique devient ainsi un lieu de travail mental où l’expérience peut être contenue, transformée et dotée de sens. On ne trouve pas chez Jacques Lacan l’idée d’un espace psychique conçu comme un contenant au sens substantiel. Lorsqu’il est question de “lieu”, il s’agit d’une localisation structurale et non d’un espace réel. Dans cette perspective, l’Autre (le grand Autre) désigne le lieu de l’inscription du langage et des signifiants, c’est-à-dire la condition de possibilité de l’inconscient, et non un espace empirique. Le recours à la topologie ne vise pas à décrire des contenants, mais à formaliser des rapports et des articulations entre des éléments hétérogènes. Les figures topologiques ne représentent pas un “espace intérieur”, mais rendent pensables des relations structurales (continuité, coupure, retournement). Dès lors, les oppositions entre dedans et dehors, contenant et contenu, ne doivent pas être comprises comme des données objectives, mais comme des constructions relevant du registre imaginaire, constructions toutefois structurées par le symbolique. Cette mise en forme imaginaire n’est pas contingente : elle constitue un support nécessaire à l’organisation de l’expérience psychique. En donnant une consistance figurative aux relations symboliques, elle contribue à rendre opératoire et vivable la structuration du sujet. Le signifiant peut être pensé comme une armature structurale, tandis que l’imaginaire assure la consistance sensible et vécue de cette structure. C’est cette articulation qui permet la stabilisation des formes du moi et l’émergence d’une expérience cohérente du monde. L’illusion d’un dedans et d’un dehors ne relève pas d’une erreur, mais d’une construction nécessaire qui donne au sujet un point d’ancrage. C’est à partir de cette mise en forme que peut se constituer ce que l’on appelle un “chez soi”, c’est-à-dire un espace subjectivement habitable, rendu possible par la consistance imaginaire des frontières. Les modèles psychanalytiques de l’espace psychique se distribuent ainsi entre deux pôles. Les approches post-freudiennes tendent à concevoir un espace interne comme contenant de contenus psychiques, tandis que l’approche lacanienne réduit toute spatialité à un effet de structure, produit par l’articulation des signifiants. La tension entre ces deux modèles ne tient pas à une divergence descriptive, mais à un statut différent accordé à la spatialité elle-même : réalité psychique pour les premiers, effet de structure pour le second. Il n’en reste pas moins que la spatialisation du psychisme, loin de relever d’une simple illusion, constitue une construction imaginaire nécessaire, en tant qu’elle permet au sujet de stabiliser des frontières opératoires et de rendre habitable la structure symbolique.
L'in-différence dans la schizophrénie
L’écoute de la schizophrénie impose certaines distinctions si l’on veut rendre compte d’un discours dont l’apparente incohérence peut masquer une logique propre. Il en est ainsi de la distinction entre le Moi et le Soi, entre corps imaginaire et corps symbolique. Le Moi constitue une instance psychique organisée autour de l’image et de la cohérence imaginaire, tandis que le Soi désigne le sujet dans son inscription symbolique, c’est-à-dire dans le langage et dans l’ensemble des déterminations signifiantes qui le structurent et le précèdent. Le Moi se forme principalement dans l’expérience de l’image spéculaire : le sujet s’y reconnaît comme unité visible, comme totalité corporelle stabilisée dans un reflet. Cette reconnaissance relève d’une représentation imaginaire, en ce qu’elle repose sur une forme extérieure donnant l’illusion d’une identité close et immédiatement saisissable. Le Moi est ainsi structuré par une logique d’unification et de surface. Cependant, cette identification imaginaire n’est pas homogène. Elle peut être médiatisée par le symbolique ou, au contraire, s’en trouver relativement détachée. Lorsqu’elle est médiatisée par le symbolique, l’identification à l’image de soi reste encadrée par le langage : le sujet peut se reconnaître dans une image, mais cette reconnaissance est déjà structurée, différenciée et limitée par des signifiants qui introduisent une distance. Dans ce cas, l'identification à l’image peut aller jusqu'au collage avec une forte proximité, une adhérence, mais le maintien d’une séparation entre le sujet et son image. À l’inverse, lorsque l’identification imaginaire n’est pas médiatisée par le symbolique, la fonction de différenciation s’affaiblit. Le sujet tend alors à se confondre avec l’image, non plus dans une simple adhérence, mais dans une logique de fusion, où la distance structurale entre soi et représentation se réduit au minimum. Il ne s’agit plus d’une relation à l’image, mais d’une fusion avec celle-ci. Le Soi, en revanche, relève d’un tout autre registre. Il appartient à l’ordre symbolique et ne se constitue pas à partir d’une image, mais à partir du langage, des signifiants et des positions qu’ils assignent au sujet. La représentation symbolique n’est pas une image de soi : elle est une représentation dans et par le symbolique, c’est-à-dire une inscription du sujet dans un réseau de discours et de différences structurales. C’est par ce biais que se construit une véritable conscience de soi, non comme saisie immédiate d’une forme, mais comme effet d’une médiation langagière. Là où le Moi s’organise autour de l’image spéculaire et de ses modalités d’identification (collage ou fusion), le Soi se déploie dans la dimension symbolique, où l’identité est toujours différée, distribuée et structurée par le langage. La psychose, et plus particulièrement la schizophrénie, met au premier plan une défaillance de la constitution de l’identité à la fois imaginaire et symbolique. Ce qui apparaît alors n’est plus une relation différenciée entre le Moi, le Soi et autrui, mais une forme de confusion où les termes ne sont plus distinctement séparés. La structure du sujet ne repose plus alors sur une articulation entre registres, mais sur une indifférenciation généralisée. Dans ces états, certains phénomènes peuvent évoquer ce que les psychologues ont décrit chez l’enfant sous les termes de transitivisme et de réalisme enfantin. Le transitivisme, observable entre environ 6 et 18 mois, désigne une indifférenciation affective entre soi et autrui : l’enfant attribue spontanément à l’autre ce qu’il ressent lui-même. Ainsi, lorsqu’un enfant se blesse et pleure, un autre enfant témoin peut pleurer à son tour non par empathie construite, mais dans une continuité immédiate des affects. De même, lorsqu’un enfant est puni, les autres peuvent déclarer l’avoir été eux-mêmes, comme si l’expérience individuelle circulait sans frontière stable entre les sujets. Quant au réalisme enfantin, il renvoie, entre 2 et 7 ans, à une confusion entre un objet et sa représentation. Le mot est alors pris pour la chose qu’il désigne (réalisme verbal ou nominal), et l’image pour l’objet qu’elle représente (réalisme iconique). L'enfant peut alors vouloir manger l'image d'un gâteau comme si elle était le gâteau. Il faut cependant se souvenir que toutes ces interprétations ont été largement critiquées par la suite. L’étude du transitivisme et du réalisme enfantin nous apprend donc que la conscience humaine n’est pas une donnée immédiate, mais le résultat d’une extraction lente hors d’un état de fusion originelle où les frontières entre le sujet et le monde demeurent poreuses. En psychopathologie, la résurgence de ces structures nous montre que les limites du "Moi" ne sont jamais définitivement acquises et que leur effondrement conduit à une désidentification radicale. Le sentiment d'être un sujet unique et responsable de ses actes est le fruit d'une lente différenciation par rapport à l'image des autres. Le retour du transitivisme dans la psychose, où le patient ne se reconnaît plus comme l’auteur de ses actes, et la réapparition du réalisme sous forme de pensée magique ou d’hallucinations, prouvent que la santé mentale dépend de la capacité à maintenir le symbole à distance de la chose. On voit que sans un maintien constant du contenant psychique, le sujet retombe dans une porosité absolue où la pensée perd son caractère privé pour redevenir une réalité matérielle imposée par l’extérieur. L’accès au jeu symbolique, notamment le "faire semblant", se fait entre 18 et 24 mois : l’enfant qui joue à la dînette distingue clairement un objet réel d’un objet fictif : il sait qu’un aliment-jouet n’est pas un aliment comestible. Cette capacité suppose déjà une différenciation entre représentation et réalité, et donc une première structuration symbolique. On aurait pu s'attendre que le réalisme enfantin s'arrête à l'âge où commence le jeu symbolique. S'il n'en est rien, c'est que ces deux processus n'opèrent pas sur le même plan cognitif, le premier permettant d'utiliser un objet pour un autre dans un cadre ludique tandis que le second maintient une confusion ontologique entre la pensée et la matière qui persiste souvent jusqu'à sept ans. Si l'enfant sait parfaitement que son geste de nourrir une poupée est un faire-semblant, il reste néanmoins convaincu par exemple que le nom d'un animal est contenu dans son corps ou que ses rêves sortent de sa tête pour s'afficher sur les murs de sa chambre, démontrant ainsi que la capacité symbolique initiale n'est qu'une première étape qui ne suffit pas à liquider l'égocentrisme intellectuel. La résolution complète du réalisme exige en effet une maturation plus tardive liée à la socialisation du langage et à la capacité de décentration logique que le simple accès au jeu de fiction ne permet pas encore d'atteindre totalement à l'âge de deux ans. L'accès au jeu symbolique n'est donc pas un automatisme biologique, mais le résultat d'une maturation complexe impliquant des prérequis cognitifs, affectifs et langagiers. Selon Jean Piaget(6), l'élément fondamental est l'acquisition de la fonction symbolique (ou sémiotique), qui permet de représenter un "signifié" (un objet, un événement, une idée) au moyen d'un "signifiant" différencié (un mot, un geste, un objet substitut). Pour que l'enfant puisse transformer une boîte en carton en voiture, il doit d'abord être capable de permanence de l'objet, c'est-à-dire comprendre que les choses continuent d'exister lorsqu'elles sont hors de sa vue, ce qui lui permet de s'en détacher pour les évoquer mentalement. Sur le plan moteur et cognitif, cela nécessite la fin du stade sensori-moteur, où l'action n'est plus seulement une réponse immédiate à un stimulus, mais devient une imitation différée. L'enfant doit pouvoir se représenter intérieurement une scène vécue par le passé pour la rejouer dans le présent. Sur le plan affectif et relationnel, l'accès au jeu symbolique requiert ce que Donald Winnicott(7) appelle un espace transitionnel. Il faut que l'enfant se sente suffisamment en sécurité pour quitter la réalité brute et s'aventurer dans l'illusion du "faire semblant". Cela suppose qu'une distinction minimale entre le Moi et le non-Moi ait été établie, permettant à l'enfant d'utiliser un objet médiateur (le jouet) sans le confondre totalement avec lui-même ou avec la réalité. Le jeu symbolique demande également une certaine capacité de décentration : pour jouer "à la maman" ou "au docteur", l'enfant doit pouvoir commencer à se projeter dans un rôle autre que le sien, même si cet égocentrisme reste initialement très fort. Enfin, l'accès au langage est un catalyseur majeur ; bien que le jeu symbolique puisse précéder le langage articulé, l'utilisation de mots permet de stabiliser les significations et de structurer le scénario ludique. En somme, l'accès au jeu symbolique exige la réunion d'une capacité de représentation mentale, d'une sécurité affective suffisante pour investir l'imaginaire et d'une maîtrise des signes permettant de substituer le symbole à la chose. Toujours selon Winnicott (8), la constitution d’un espace transitionnel sécurisé nécessite la présence d’un spectateur bienveillant, ou "témoin", qui garantit l’aire d’illusion en maintenant le cadre de la réalité. Le spectateur, initialement incarné par la figure maternelle, remplit une fonction de holding environnemental qui permet à l’enfant d’être "seul en présence d’autrui", condition sine qua non pour s’immerger dans le "faire semblant" sans craindre de perdre le contact avec le monde réel. Ce témoin bienveillant assure la stabilité de l’aire transitionnelle en validant le caractère fictionnel du scénario ludique, empêchant ainsi les projections agressives ou magiques de l’enfant d’être vécues comme des faits concrets. En psychopathologie, l’absence ou la défaillance d'un témoin qui se présente comme intrusif, indifférent ou incapable de partager l’illusion, montre que le sujet peut se trouver frappé d’une incapacité à jouer, se réfugiant alors dans un Faux-Self rigide et hyperadapté pour pallier l’insécurité de son espace interne. Le spectateur nous enseigne également que le jeu est une forme de communication primitive où le regard de l'autre transforme l'hallucination privée en une représentation socialisée, permettant de sortir du transitivisme par la mise en scène de rôles distincts. En somme, la présence d’un spectateur nous apprend que l’identité et la créativité ne se construisent pas en vase clos, mais exigent un tiers capable de reconnaître et de contenir l'aire d'illusion pour que le symbole puisse se déployer sans risque de redevenir une réalité matérielle envahissante. L'absence d'accès au jeu symbolique chez l'enfant présentant un autisme de Kanner traduit une défaillance radicale de la fonction de représentation où l'objet demeure emprisonné dans sa littéralité concrète sans jamais pouvoir devenir le support d'un faire semblant. Cette incapacité à traiter le signe comme un substitut de l'absence empêche l'émergence d'une théorie de l'esprit car le sujet ne peut concevoir que l'autre possède une vie intérieure distincte ou des intentions invisibles, le monde restant pour lui une succession de faits bruts dépourvus de médiation symbolique. À l'inverse, dans la schizophrénie adulte, le registre symbolique n'est pas inexistant mais se trouve fracturé par un processus de désymbolisation où la théorie de l'esprit ne disparaît pas totalement mais subit des distorsions majeures sous la forme de projections délirantes ou d'une interprétation hyper-analytique des intentions d'autrui. Alors que l'enfant autiste est hors du symbole, le sujet schizophrène est souvent écrasé par un symbolisme envahissant qui ne parvient plus à stabiliser la frontière entre ses propres états mentaux et ceux des autres, transformant la fragilité de la théorie de l'esprit en une source d'instabilité relationnelle permanente. Ainsi, la trajectoire qui mène du développement infantile aux organisations psychotiques met en lumière que l'enjeu fondamental n'est pas la possession quantitative de représentations mais la capacité du sujet à maintenir une séparation opérante entre l'ordre de l'imaginaire et celui du symbolique car c'est cette distinction qui permet de ne pas confondre l'image spéculaire avec le signifiant qui la nomme. Tandis que le transitivisme et le réalisme enfantin marquent des étapes normales de capture par le semblable et par la matérialité des signes le passage réussi à la fonction symbolique exige que le Moi se détache de l'immédiateté du miroir pour s'inscrire dans une altérité radicale où l'Autre n'est plus un double mais un sujet distinct. Dans les pathologies de la différenciation comme l'autisme ou la schizophrénie, le défaut de cette coupure entre image et signifiant entraîne un effondrement des frontières entre le Soi et l'Autre montrant par là que la réalité humaine ne tient qu'à la solidité de ce montage symbolique qui seul garantit que l'image d'un gâteau ne sera jamais mangée et que la blessure de l'autre ne sera plus ressentie comme une déchirure de sa propre chair. L’erreur consisterait à réduire la psychose à un simple retard développemental et, corrélativement, à orienter l’approche thérapeutique vers une visée essentiellement éducative. Si des retards ou des décalages développementaux peuvent être observés, ils ne relèvent pas du même registre que les organisations psychotiques et ne suffisent pas à en rendre compte. Une perspective plus heuristique consiste à envisager dans la schizophrénie l'existence d'épisodes de décompensation, éventuellement accompagnés de mouvements régressifs, sans que ceux-ci puissent être assimilés à un retour à un stade antérieur du développement au sens strict. Cependant, les manifestations symptomatiques ne doivent pas être comprises uniquement comme des déficits, mais aussi comme des tentatives d’organisation. Le délire, en particulier, peut être envisagé comme une construction visant à restituer une cohérence minimale de l’expérience et à rétablir des repères là où les processus de médiation symbolique font défaut. Il participe ainsi d’un effort de stabilisation de l’identité et du rapport au monde. Ce qui est en jeu dans la schizophrénie est une difficulté à instituer et maintenir des différenciations fondamentales. Les symptômes traduisent alors à la fois cette fragilité et une tentative de compensation : ils contribuent à élaborer, de manière souvent précaire, un monde subjectivement habitable. L’examen de la distinction entre le Moi et le Je chez Freud exige d’abord de dissiper un malentendu terminologique majeur ancré dans la réception française de son œuvre car dans le texte original allemand Freud n’utilise qu’un seul et unique terme qui est das Ich. Ce das Ich est la nominalisation du pronom personnel de la première personne du singulier et il désigne de manière indifférenciée celui qui dit "je" et l’instance structurelle de l’appareil psychique que nous nommons le Moi. Freud ne théorise aucune scission sémantique entre un sujet de l’énonciation et une instance de l’identité. Cette distinction entre Moi et Je est un apport de Lacan notamment dans ses Écrits de 1966 où il sépare le Moi qu’il considère comme une construction imaginaire aliénée issue du stade du miroir et le Je qui représente le sujet de l’inconscient. Cette division n’existe que dans et par le langage; ce qui fait du sujet un pur effet de discours. Dans cette perspective, le langage n'est pas un simple outil de description qui viendrait traduire une division préexistante, mais il est l'instrument même qui produit la scission du sujet. Avant l'accès à la parole articulée l'individu vit dans une forme d'immédiateté phénoménologique où l'expérience n'est pas encore médiatisée par des signes abstraits. C'est l'introduction du système symbolique qui impose une structure duelle car pour dire je l'individu doit s'extraire de son vécu brut afin de se projeter dans une catégorie grammaticale préétablie. Le langage crée ainsi une distance irréductible entre l'être qui éprouve et l'être qui signifie. Cette analyse rejoint la thèse d'Émile Benveniste(9) pour qui c'est dans et par le langage que l'homme se constitue comme sujet. C'est là qu'il faut aussi faire une distinction entre le locuteur, qui est celui qui parle, et le signifiant qui le représente dans le discours qui est en position de sujet de l'énonciation. Le locuteur est divisé par le langage. C'est par commodité et usage didactique que l'on en est venu à utiliser les termes Je (pour le sujet de l’énonciation) et Moi (pour le sujet de l’énoncé) afin de distinguer ces deux fonctions linguistiques irréconciliables. Le Moi du névrosé est une enveloppe fonctionnelle et adaptable, un ensemble de traits, de défenses et d’identifications que le Je peut endosser ou retirer selon les contextes. Comme un habit, il peut être changé, ajusté, voire critiqué, sans que le Je ne s’effondre. Il est un masque social, une construction défensive, mais non pas un refuge ontologique. Dans la psychose, il en va différemment. Le Moi n’est plus un habit que porte le Je, il n'y a pas de division entre le sujet de l'énonciation et le sujet de l'énoncé. Le sujet de la psychose n'est pas repéré symboliquement, l'identification au signifiant fait défaut. Toute atteinte au Moi, comme une critique ou un échec, est alors vécue comme une atteinte existentielle au Je, d’où la violence des réactions : délire, clivage, passage à l'acte, etc. Si le Moi s’effondre, le "Je" n’a plus de limite et c’est l’angoisse d'une désubjectivation.
Du corps imaginaire au corps symbolique
L'espace psychique dont il est question pour nous n'est pas le moi corporel de Freud ni le moi de l'identification à l'image spéculaire de Lacan, c'est le corps symbolique, c'est-à-dire le langage en tant qu'il fait corps, structure la vie psychique et l’expérience subjective. C'est le lieu du "Je". Si nous considérons que le corps imaginaire a deux dimensions, donc qu'il est plat, puisqu'il est basé sur la projection et l'identification imaginaires, le corps symbolique, quant à lui, est une structure à trois dimensions, la troisième étant celle qui sépare l'enfant de son image spéculaire et qui est incarnée par le tiers présent dont la parole fait lien entre l'enfant et son image. Cette parole médiatrice lie et sépare, introduisant une limite qui fait coupure entre l'imaginaire et le symbolique. C'est cette limite qui permet au sujet de ne pas être sa propre image, mais d'habiter un corps structuré par le langage. Une psychothérapie conçue comme le lieu de la possibilité d'une parole sans entrave sera l'occasion pour le patient de redonner du sens à ses mots, et par là même de réinvestir la réalité en lui donnant sens. Dans l'exemple de Freud du trou purement topologique de l'Homme aux loups, cela reviendrait à humaniser les trous, à leur rendre vie en leur restituant leurs traits différentiels, et ainsi ne plus les réduire à une figure topologique. Ce n'est qu'à partir de là qu'un travail d'interprétation sera possible en donnant du sens à ce fameux "trou". Il ne sera plus alors une simple vacuité mais le lieu d'une parole et d'une histoire chargées émotionnellement. Le corps "passoire" est un classique de la clinique de la schizophrénie, et là aussi ce n'est pas une métaphore pour le patient qui nous raconte son vécu. Il nous parle là d'une altération des limites du corps, d'un effacement de la différence entre ce qui est dedans et ce qui est dehors, et où ça passe dans tous les sens. Une des réponses à cette problématique a été la technique du "packing" visant à envelopper le corps du patient dans des draps, d'abord froids et humides, puis chauds pour l'amener à prendre conscience de son corps et de ses limites. L'objectif était de donner au schizophrène une représentation unifiée de lui-même par le biais de la sensation thermique et de la contention physique, créant ainsi une base sensorielle pour que la parole accompagnant l'exercice puisse symboliser les limites de son enveloppe charnelle. On peut en penser ce qu'on veut, mais il reste que, dans ce type de pathologie on est rapidement confronté à la manière dont le patient habite son corps et à la représentation qu'il en a. Nombre de défenses psychotiques ont pour but de pallier la défaillance de la troisième dimension, celle qui fait du corps imaginaire un corps de langage et un contenant. La symbolisation de la coupure entre Soi et l'objet est l'opération fondamentale qui permet au sujet de sortir d'une ambivalence destructrice où il est condamné à fusionner avec l'objet tout en tentant désespérément de le fuir. En réintroduisant cette limite, le sujet se libère de la nécessité du clivage du moi, cette matrice de la dissociation qui tente de gérer l'impossible cohabitation du Même et de l'Autre au sein d'un espace sans bordure. Dans la schizophrénie, la protection contre un monde extérieur saturé de projections répond symétriquement à la nécessité pour le moi de se protéger des pulsions et des contenus inconscients non symbolisés, ces "représentations de chose" qui l'envahissent sans filtre. Faute de pouvoir recourir au refoulement, le moi mobilise la projection, transformant la réalité en un miroir de son tumulte intérieur où l'autre finit par se confondre avec l'image spéculaire du sujet. Le repli autistique, les comportements de frontière ou l'élaboration d'une identité délirante constituent alors des stratégies vitales visant à restaurer une limite entre le dedans et le dehors. Parallèlement, la parole intervient pour structurer un monde livré au chaos et assurer au sujet une extériorité par rapport à son image, lui permettant de s'y reconnaître symboliquement plutôt que de la subir sur un mode persécutoire. L'échec de la représentation symbolique impose ainsi des symptômes de réaction qui viennent border un corps imaginaire dépourvu de troisième dimension et de fonction de contenant. Dans cette perspective, le symptôme est, selon le mot de Freud, une "tentative de guérison" inventée pour conjurer le morcellement total. Le délire donne alors des limites à l'enveloppe corporelle et du sens aux sensations d'intrusion. Des solutions concrètes sont également mises en œuvre pour étayer la frontière défaillante, comme la création d'une "seconde peau" matérielle par la multiplication des vêtements, le recours au tatouage ou à la scarification pour marquer la chair. Enfin, le repli sur soi permet de "fermer " un contenant devenu passoire, tandis que d'autres sujets optent pour une imitation massive, allant jusqu'à la confusion, avec une figure incarnant pour eux un moi idéal. Cette analyse souligne la porosité des catégories diagnostiques et la nécessité de ne pas confondre le symptôme avec la structure. Les symptômes secondaires, bien que constructions défensives de type psychotique, peuvent en effet se manifester de façon isolée chez tout individu sans pour autant signer une entrée dans la psychose. Cette distinction est cruciale : de même qu'un trait autistique chez un enfant ne suffit pas à diagnostiquer un autisme, la présence de traits psychotiques ne doit pas occulter la dynamique globale du sujet. L'invention psychiatrique du "spectre autistique" témoigne d'ailleurs de cette difficulté à catégoriser des phénomènes qui échappent souvent aux cadres rigides. Du côté de la psychanalyse, les concepts de "psychose ordinaire" ou de "psychose blanche" viennent précisément désigner ces états où la structure psychotique est présente mais compensée, sans les manifestations bruyantes classiquement reconnues. Votre observation sur l'hystérie masquée derrière un diagnostic de psychose est fondamentale : elle démontre que le diagnostic dépend trop souvent du référentiel de l'examinateur et de préoccupations institutionnelles ou idéologiques étrangères à la réalité clinique. Revenir à la clinique, c'est accepter que le symptôme n'est pas une étiquette, mais une réponse singulière du sujet face à l'effondrement de son enveloppe symbolique. Dans ce contexte, parler de traits psychotiques ou autistiques permet une lecture plus fine, plus fluide, qui respecte la manière dont chaque "Je" tente de se maintenir debout, qu'il soit dans une structure de névrose ou de psychose. Ce qui constitue le noyau de la structure psychotique dans la schizophrénie est l'identification imaginaire à l'objet partiel, une opération qui s'effectue sans le secours de la médiation symbolique. Cette identification radicale a pour fonction de stabiliser le sujet en imaginarisant le corps réel hypocondriaque, fournissant ainsi la base d'un corps imaginaire dissocié et réduit à deux dimensions. Toutefois, pour qu'une telle identification soit possible, l'objet doit préalablement cesser d'être vécu comme une menace persécutrice pour devenir un point d'appui. Le défi clinique réside alors dans le paradoxe que doit soutenir le patient : il lui faut parvenir à se décoller de cette identification aliénante pour retrouver une marge de manœuvre, tout en étant contraint de la maintenir pour pallier le défaut structurel de lien symbolique. C'est dans cet équilibre précaire que le sujet tente de transformer une capture imaginaire en une prothèse identitaire capable de contenir l'effondrement. Pour qu'un individu puisse se différencier des autres, il lui faut des repères. Les animaux ont des repères biologiques, mais pas l'être humain. À défaut de ces derniers, il faut à l'homme des repères symboliques. Ce qui est au cœur de la schizophrénie, c'est l'échec de la structuration symbolique de la relation du sujet à lui-même et à son monde. De nombreux symptômes sont des tentatives pour "faire avec" cette faille structurelle en maintenant, tant bien que mal, une identité permettant de restaurer un moi et de l'habiter sans s'y dissoudre. La psychose se traduit d'abord par l'absence de médiation symbolique et, au niveau du corps imaginaire, par l'absence de la troisième dimension : celle qui transforme l'image en corps symbolique en introduisant la différence et en faisant limite. Nous pouvons distinguer quatre temps dans le processus psychotique envisagé comme "réparation" d'un corps réel morcelé, ni imaginarisé ni symbolisé, abîme que le schizophrène tente désespérément de border. Le corps morcelé correspond au vécu d'un corps en pièces détachées : le patient ressent ses organes comme autonomes, parfois doués de vie propre, ou comme des objets étrangers (des rouages, des fils électriques, etc.), sans "lieu" pour unifier les perceptions. Parfois aussi, le sujet observe son corps comme un objet extérieur, encombrant, bizarre, ou témoigne d'organes détruits : "mon cœur ne bat plus", "mon cerveau est pourri", etc. Il peut avoir la certitude que ses mains se situent à l'autre bout de la pièce ou que ses organes sont en train de se disperser dans l'espace. Cette expérience du corps morcelé est donc radicalement différente de celle décrite comme stade du développement normal de l'enfant, où elle n'est qu'un état initial lié à la prématuration biologique. Notons que Freud ne parle pas de "corps morcelé" mais d'hypocondrie au sens de la névrose actuelle : la libido stagne et s'accumule dans les organes d'un corps qui n'est ni imaginarisé ni structuré par le langage. Cet état hypocondriaque est secondaire à l'échec du délire mégalomaniaque à maîtriser l'accumulation de libido dans le moi après le retour sur celui-ci des investissements objectaux. Le délire mégalomaniaque, loin d'être un symptôme de dégradation, apparaît ainsi comme une tentative du moi pour symboliser la jouissance accumulée dans les organes et transformer le chaos organique en une image unifiée, fût-elle grandiose et pétrifiée. Dans la schizophrénie, le patient peut présenter des niveaux différents de structuration psychique qui peuvent être évolutifs et constituent autant d'étapes dans un processus d'auto-guérison qui est une reconstruction de l'espace psychique. Le temps 1 du processus de reconstruction est celui de la confusion entre le sujet et l'objet, patient et thérapeute. C'est le temps de l'in-différenciation : Je et TU, source et objet de la pulsion, ne font qu'un. À ce stade le patient n'habite pas seulement le corps du thérapeute, il l'est : contenant et contenu ne font qu'un pour lui. Il ne fait pas de différence entre les pensées, émotions, sensations, etc. de l'un et de l'autre. Pour lui, les deux sont le même corps et le même esprit. La parole est désinvestie puisqu'il n'y a qu'une seule pensée. Des projections vont pouvoir se faire sur des personnes extérieures réelles ou délirantes à partir de ce corps d'emprunt qui permet d'esquisser une limite entre un dedans et un dehors. Dans "Le développement émotionnel primitif"(10), Winnicott parle de l'état de fusion primitive entre le bébé et sa mère, quand le nourrisson ne distingue pas encore son corps de celui de la mère. Cette indifférenciation est nécessaire pour établir un sentiment de sécurité et de continuité d'être. La mère agit comme un "holding" (portage) et un "handling" (manipulation physique), offrant une contenance qui permet au bébé de ne pas se sentir morcelé. Cette phase est cruciale pour développer plus tard la capacité à être seul en présence de l’autre. Winnicott insiste sur l’importance de l’illusion du bébé qui croit que le sein est une partie de lui-même à laquelle succède une désillusion progressive et finir par réaliser que le sein est un organe séparé. C'est ce processus qui va permettre la différenciation et l’émergence d’un espace transitionnel. Si cette phase est perturbée, par exemple avec une mère dépressive, le bébé peut développer des angoisses de morcellement ou un "Faux Self" par lequel il va s’adapter aux attentes de son entourage au détriment de son vrai self. De son côté Bion (11) a évoqué l'idée que, dans les états psychotiques ou de confusion, le patient pouvait perdre la capacité à distinguer le Soi du non-Soi, ce qui aurait pour effet une confusion entre son corps et celui de l'autre. Il a introduit l’idée que le psychisme devait transformer les expériences brutes, dits éléments bêta, non symbolisables en éléments alpha, symbolisables. Ici le contenant n'est pas seulement le lieu, mais l'action de symboliser. Dans les états psychotiques, cette fonction serait défaillante, ce qui entraînerait une confusion entre le dedans et le dehors. Il a également parlé d'une identification projective massive par laquelle le patient projette des parties de lui-même dans le thérapeute et les vit comme s’ils faisaient partie de son propre psychisme. Cela créerait une indifférenciation dans laquelle le patient ne peut plus distinguer ses propres affects de ceux de l’autre. La réalité va mettre à mal ce délire d'indifférenciation où contenu et contenant se confondent, ne fût-ce qu'en imposant des séparations et des temps d'absence. Une défusion s'amorce à travers le rythme des consultations et la réalité des distances, mais elle reste à symboliser. Le patient, qui n’a pas encore internalisé une représentation stable de l’objet (le thérapeute) va être confronté à des angoisses de morcellement ou de néantisation de soi et à un vécu d'invasion et d'hémorragie Pour s'en protéger il va devoir se construire un espace subjectif contenant. C'est là notre 2ème temps. Il sera, faute d'outil symbolique, construit matériellement. D'abord par son corps en se repliant sur lui-même, éventuellement aussi en se réfugiant dans un lit ou en s'enfermant d'une manière ou d'une autre, parfois en construisant une muraille sonore, olfactive… ou tout simplement par la crasse accumulée à la surface de la peau. Ce Temps 2 a été théorisé par Didier Anzieu(12) à travers le concept du Moi-Peau, où il postule que le Moi se construit en s'étayant sur la surface du corps. Pour Anzieu. Lorsque le contenant psychique est défaillant, le sujet tente de restaurer une limite entre le dedans et le dehors en surinvestissant l'enveloppe corporelle. Cette recherche d'une "pellicule" protectrice peut passer par des manifestations concrètes, telles que l'accumulation de crasse ou le repli physique, visant à pallier l'absence d'une barrière symbolique interne. Cette dynamique rejoint les travaux de Frances Tustin(13) sur le psychisme autistique, qui décrit la mise en place de "protections autistiques" face à l'angoisse de la séparation, vécue comme un trou béant ou une hémorragie de substance vitale. Tustin montre comment le patient se fabrique une carapace ou une seconde peau à partir d'objets ou de sensations brutes - comme des murailles sonores ou des replis sensoriels - pour s'isoler d'un monde extérieur perçu comme envahissant et terrifiant. Ensemble, ces approches soulignent que ce qui apparaît comme un retrait est en réalité une tentative désespérée de fabriquer un contenant matériel là où la fonction de portage psychique a fait défaut. En un temps 3, sur la base de cette différenciation matérielle, une identification imaginaire va pouvoir se faire au thérapeute, réduit à l'objet de la pulsion. Le bénéfice en est pour le sujet, qui, passant ainsi du réel à l'imaginaire, va trouver un lieu où il peut se loger, mais ce lieu, comme image, reste limité à 2 dimensions et colle à l'objet, constituant un Moi qui absorbe le Je. Faute de dimension symbolique, ce dernier disparaît dans le Moi. Le psychotique stabilisé au temps 3 s'appuie sur l'image d'un Moi dissocié figé, dépourvu de la mobilité que la médiation symbolique lui donnerait. L'identification à l'objet partiel est littérale. Si le sujet s'identifie à "l'artiste" ou à "la machine", c'est une identité totale, sans nuance. Le sujet peut imiter le fonctionnement d'un sujet normal, mais il n'y a pas de jeu possible. La prothèse imaginaire contient et maintient le sujet, et elle tient tant qu'elle n'est pas brisée par une rencontre trop réelle. Le temps 4 est la construction d'un Je distinct du Moi. Cela va être possible à travers une activité artistique, littéraire ou autre qui, en créant un objet, impose un sujet créateur séparé de son œuvre par son travail. Dans cette optique, l'autobiographie est particulièrement intéressante parce qu'elle pose un sujet de l'énonciation, le Je, différent du sujet de l'énoncé, le Moi. Il en va de même en peinture pour les autoportraits. Cette différence entre le Je et le Moi sera à recréer en permanence puisqu'elle n'a pas été symbolisée, par exemple dans une écriture sans fin. Dans l'écriture le Je écrit, l'objet c'est l'écrit, l'identité donc le moi c'est "l'écrivain" et l'Autre qui remplace le tiers symbolique du stade du miroir, est "le lecteur" qui reconnaît le sujet comme écrivain. En fait écrire produit deux tiers : l'activité en elle-même, entre créateur et création comme tiers réel et le lecteur comme tiers symbolique. L'écriture met une limite entre le sujet et les pensées qui menacent d'envahir son esprit. Le sujet peut accueillir et recueillir ses pensées, les contenir. Le moi comme contenant est ainsi étayé sur une activité. Cette prothèse posée pour compenser la non-symbolisation de la différence entre le sujet et son image, entre le Je et le Moi, nous pouvons l'appeler "prothèse du symbolique" comme on parle de prothèse de la main pour l'appareillage d'une main amputée, un appareillage symbolisant en quelque sorte. Le psychotique ne pourra guère aller plus loin que ce temps de la prothèse comme suppléance subjectivante. D'ailleurs comment le pourrait-il puisqu'il n'a jamais été positionné comme sujet dans l'Ordre symbolique ? Il n'accède donc pas à un corps symbolique, un corps fait de langage qui est le texte où le Je et l'Autre se rencontrent pour former le Soi. L'altérité reconnue au Je, son extériorité par rapport au Moi rend inutile toute bordure, la distance introduite par la médiation symbolique se suffit à elle-même. Le Soi est la représentation symbolique qu'a le Je de lui-même, alors que le Moi en est la représentation imaginaire. L'image est désinvestie au profit du Soi et reportée sur le corps symbolique comme lieu métonymique du sujet. Le corps symbolique est contigu au Je. Il représente le sujet par une relation de voisinage et non d'identité. Il est l'adresse du sujet plus que son contenant, un "lieu" c'est-à-dire un espace de coordonnées où le désir peut se situer. Le Soi est alors le lieu où le Je se reconnaît comme divisé. Le corps symbolique est un corps parlé et écrit. Il est fait de l'histoire du sujet, de ses rêves, de ses blessures, en un mot, de ses signifiants. Le sujet n'est plus prisonnier de l'image qui le maintient debout, il habite un lieu de parole.
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1) Kessler, C. (1981). Du corps dans la schizophrénie au sujet de la psychose. Thèse de doctorat, Université Louis-Pasteur, Strasbourg. 2) Freud, S. (1915). L'inconscient. Métapsychologie, Gallimard (1974), pp.65-146. 3) Je dois l'expression "forme signifiante" à Andrée Tabouret-Keller. Elle semblait préférable à celle d'"image signifiante" pour désigner le résultat du processus psychotique qui traite la représentation de mot comme si elle était une représentation de chose (toujours dans le sens que Freud donne à ces expressions). 4) Lacan, J. (1966). D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose (Écrits, Seuil, pp. 531-583. 5) Lacan, J. (2011). Le Séminaire, Livre XIX : ...ou pire (1971-1972). Seuil Lacan, J. (1975). Le Séminaire, Livre XX : Encore (1972-1973). Seuil. 6) Piaget, J. (1945). La formation du symbole chez l'enfant : imitation, jeu et rêve, image et représentation. Delachaux et Niestlé. 7) Winnicott, D. (1975). Jeu et Réalité : l'espace potentiel. Gallimard. 8) Winnicott, Donald. Ibid. L'auteur parle d'hallucination pour l'enfant qui projette ses fantasmes sur ses jouets et qui les vit comme une réalité présente dans l'espace de jeu. 9) Benveniste, É. (1966). Problèmes de linguistique générale. Gallimard. 10) Freud, S. (1914). Pour introduire le Narcissisme(1914), dans la Vie sexuelle. PUF (1969). 11) Winnicott, D. W. (1945). Le développement émotionnel primitif. De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot (1969), pp.101-118. 12) Bion, W. R. (1963). Éléments de psychanalyse. PUF. 13) Anxieux, D. (1985). Le Moi-Peau. Dunod. 14) Tustin, F. (1986). Le psychisme autistique. PUF. |
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